Sur la marque au tennis et sur la représentation de la réalité en général.

On le consacre numéro 1 de l’année ; il a remporté un maximum de tournois internationaux, a reçu des coupes de la main d’ancêtres prestigieux, s’est vu verser des chèques de récompense, parce qu’il a, dans une majorité de matchs, remporté le plus de jeux et le plus de sets. S’il est le joueur qui, dans l’année, a gagné le plus de tournois, c’est parce qu’il a gagné le plus de matches. C’est normal : si il y a 20 tournois, le joueur qui gagne chaque fois en 8è de finale a plus de chances d’être numéro 1 mondial, que celui qui perd ; s’il gagne aussi en quart, aussi en demi, et aussi en finale, sa suprématie semble incontestable. Je la conteste.

Car on peut tout gagner sans être le meilleur joueur, si l’on veut bien m’accorder (mais l’on verra par la suite qu’on peut me le refuser) que le meilleur est celui qui marque le plus de points. Comment est-ce possible ? Très simplement, et très habituellement, par le fait, fondamental, de l’entremise de la règle dans l’interprétation de la réalité. Formule obscure ! Je m’explique.

On a pu voir récemment sur sa télé, un mardi, vers 19 heures 30, comment et pourquoi il n’y avait aucun système électoral juste ; je veux dire, absolument juste, car plusieurs systèmes (mais non tous) peuvent donner des résultats relativement exacts. L’émission d’Arte, Archimède, démontrait que, après un vote mettant aux prises 5 candidats de départ, tous pouvaient se retrouver vainqueurs au final (comme un joueur en finale), tout dépend de ce que l’on choisit comme règle pour interpréter la « volonté populaire et civique » qui s’est exprimée. Si l’on choisit un scrutin à 2 tours, tel sera éliminé qui, toujours choisi en troisième position par tous les électeurs, eût triomphé dans le cadre d’une élection au nombre relatif de voix. Le président Bush, élu à une minorité de voix et majorité de Grands Electeurs ; Le Pen, qui fait peut-être 15%, mais n’a jamais été en position de remporter une élection autre que locale, car 15% pour lui, c’est 85% contre lui (espérons-le du moins). Le mode de scrutin détermine donc l’élu, tout autant que le contenu du suffrage.

Idéalement, on peut même imaginer une prise de pouvoir, dans un groupe de, disons, 100 000 personnes, de seulement 2 personnes coalisées : il suffit pour cela que le groupe possède des institutions très hiérarchisées, avec une structure emboîtée à l’extrême, et que, hormis ces deux personnes, tous les autres participants ne s’allient pas entre eux : par exemple, au sein du Parti Communiste soviétique, en 1930, au plus petit échelon, apparaît une minorité de 2 personnes, au sein d’un groupe de trois (deux contre un) ; elle prend le pouvoir dans un groupe de 5 ; ce groupe est majoritaire dans un groupe de 9, qui acquiert la maîtrise d’un groupe de 17, qui s’annexe au groupe de 33 ; et ainsi de suite jusqu’à 100 000. Tous contre tous, sauf 2, et ces 2 prennent le pouvoir.

Je reviens au tennis. Kuerten est entré sur le court ; ovation ; Safin le suit ; ovation. Ils font quelques balles, puis le match commence. C’est une curieuse partie qui se déroule. Safin remporte tous ses jeux en tant que jeux blancs ; Kuerten gagne tous les siens après avoir mené 40-30. On arrive à 6 jeux à 6, tie-break. Safin commet deux erreurs de suite, et Kuerten gagne le set ; il a marqué 4 (coups par jeu) fois 6 (jeux) = 24 points, contre Safin 4 fois 6 = 24 plus 2 (points des jeux perdus après 30-40) fois 3 (il y a eu 3 jeux perdus après 30-40), total = 30. On ajoute les points du tie-break, mettons 8-6 pour Kuerten, Kuerten a gagné le set avec 32 points, Safin l’a perdu avec 36 points. Hum ! Le match continue, toujours aussi bizarre, et se finit sur le score de 7-6 7-6 0-6 0-6 7-6 en faveur de Kuerten : au total, Kuerten est vainqueur avec 21 jeux dans sa musette, Safin est vaincu avec 30 jeux. Est-ce normal ? Parfaitement : les deux joueurs sont au courant de la règle en vigueur, qui dit que ce n’est pas la réalité du nombre des points marqués, ni celle du nombre des jeux, qui fait remporter la victoire ; mais celle, d’abord, du nombre des jeux à l’intérieur d’un set, puis celle du nombre de sets, sachant qu’il en faut 2 ou 3 pour gagner.

Il y a ainsi, au tennis, comme dans la représentation des voix, comme dans la majeure partie des structurations d’une réalité par la règle, une distorsion majeure, qu’on reconnaît peu souvent, mais avec laquelle, toujours, on fait. La réalité, ce n’est pas ce qui se passe, c’est ce que l’on décide de marquer comme score, de représenter après un certain type de traitement, qui lui, n’a souvent pas vraiment fait l’objet de discussions approfondies.