Faire L’amour de Toussaint par Kéchichian du Monde

Critique de la critique critique (1)

Critique de la critique critique (2)

 

Cette chronique, on va la jouer très progressivement, ça va être un vrai enchantement intellectuel. Rigueur du raisonnement.

1/ Jean-Philippe Toussaint publie en 2002 son septième roman aux éditions de Minuit. Ce roman s’intitule Faire l’amour. Sur sa quatrième de couverture, on trouve trois extraits de critique journalistique; l’un de Fabrice Gabriel pour Les Inrockuptibles, un autre de Renaud Ego pour Page, une troisième de Patrick Kéchichian pour Le Monde. Voici ce troisième texte :

« Livre de la pleine maturité, Faire l’amourdessine une scrupuleuse géométrie du vertige d’aimer. Et l’instant d’après de ne plus aimer. Géométrie infiniment précaire dans un monde menacé, physiquement, de tremblement. Loin de toute psychologie convenue et aussi, cela va sans dire, de tout sentimentalisme désuet. Un critique parla jadis d’un pont jeté entre Mondrian et Pascal. Quelque part entre la blancheur impassible et la fureur, et les misères humaines. Avec une impressionnante et magnifique maîtrise, Toussaint a fondu ensemble tous ses dons. Du grand art qui devrait assurer sa consécration. »

 

2/ En sciences de la documentation, le livre de Toussain est un document. Il entretient des rapports avec d’autres documents. En l’occurrence, il sert de source, de matière première, aux articles critiques. Ces articles sont appelés documents secondaires ou représentations de document.
Thèse :
Les documents sont faits-pour.
Les documents de premier niveau sont faits pour être lus.
Les documents secondaires, eux, ont ce but et un autre : encourager à lire les documents dont ils parlent.

 

3/ Une caractéristique des documents en général est que, cependant, s’ils sont faits-pour, ils ne font pas toujours ce pour quoi ils sont faits. Du coup:
a/ le roman de Toussaint ne sera peut-être pas lu.
b/ Sa critique par Kéchichian ne sera peut-être pas lue, ou si elle l’est ne portera peut-être pas à lire le roman.
c/ On aura donc 4 populations:
ceux qui ont lu le roman, pas l’article
ceux qui ont lu l’article, pas le roman
ceux qui ont lu les deux
ceux qui n’ont lu aucun des deux.
Thèse :
J’ai lu les deux. Je m’adresse à ceux qui ont lu l’article. Vous avez au moins lu l’article. Donc je m’adresse à vous.

Le problème, quand on a lu les deux, c’est qu’alors, on acquiert de quoi critiquer la critique, on a la cause et l’effet, on peut évaluer si l’effet est en rapport avec la cause.

Voici donc l’exercice proposé: on relit, après lecture de Faire l’amour, document primaire, l’article de Kéchichian, document secondaire (si vous me suivez):

 

« Livre de la pleine maturité »
Oui, ça commence par une approximation – une appellation de complaisance. Par définition, Toussaint n’a pas fini son oeuvre, il est vivant, contemporain, publie maintenant. On peut dire que USA de Dos Passos est son oeuvre la plus mûre, parce que l’auteur est mort et que l’oeuvre est finie. Ces réflexions étant vraiment DE BASE, on rappelle que M. Kéchichian écrit pour le journal Le Monde, pas pour La Haute-Marne libérée.
« Faire l’amour dessine une scrupuleuse géométrie du vertige d’aimer. » Et plus loin: « Géométrie infiniment précaire… »
On notera ici que le livre ne contient aucune allusion à la géométrie, en conséquence de quoi on voit mal en quoi il en dessinerait une. On se demande également de quelle manière un livre peut dessiner une géométrie. Et enfin, comment une géométrie peut être scrupuleuse ; mais on voit comment une critique peut être crapuleuse.
On pouvait dire sans problème que, par exemple, Mehdi Belhaj Kacem fait une analyse de l’amour dans L’essence n de l’amour. On peut résoudre le problème en écrivant ceci: M. Kéchichian peint une sinusoïdale alchimie de l’à-peu-près critique. Alchimie infiniment approximative…
« …vertige d’aimer. Et l’instant d’après de ne plus aimer. »
Cette mention brode sur le thème du livre, mais laisse un sentiment de hors-sujet. Ce n’est pas à proprement parler ce qui se passe dans le livre (si c’est bien Faire l’amour dont le critique parle). Le livre traite d’une ambivalence, deux sentiments contraires au même moment ; pas d’une succession temporelle. Veut-on bien m’accorder que le simultané est différent du successif? Que l’ambivalence n’est pas l’inconstance? Merci.
« un monde menacé, physiquement, de tremblement »
Rien à dire sur ce passage en tant que tel. Il reprend une image qui structure le roman, celle du séisme. Mais cette image, avec ses gros sabots, cette métaphore un peu facile de la rupture amoureuse, comme le symbolisme légèrement trop lourd de la bouteille d’acide chlorydrique qu’a emporté avec lui le narrateur, auraient du mettre la puce à l’oreille du critique, sur la puissance romanesque assez modeste de Toussaint. La littérature fourmille de métaphores plus justes, plus audacieuses, moins plates, mieux exploitées.
« Loin de toute psychologie convenue »
Selon Wittgenstein, la philosophie est ce qui dissout les problèmes mal posés. M. Kéchichian aurait pu dire « loin de Nantes » ou « loin de l’hypothalamus », ou encore « peu importe la justesse, écrivons ». Est-ce une qualité, pour un chien, d’être loin de toute kangouroumorphitude? Non, c’est juste un problème qui ne se pose pas.C’est un problème qui se tient loin de tout ragoût de boeuf. Au stylo rouge, nous notons « Mal dit » dans la marge.
« … et aussi, cela va sans dire, de tout sentimentalisme désuet »
Cela ne va pas tellement sans dire – sauf si l’on pose dès le départ un préjugé positif en faveur du livre. L’expression lyrique dans Faire l’amour n’est pas très forte. Pas de sentimentalisme, mais pas tellement de sentiment non plus.
« Un critique parla jadis d’un pont jeté entre Mondrian et Pascal. Quelque part entre la blancheur impassible et la fureur, et les misères humaines. »
Quand on a lu le livre, on ne voit pas ce que cette mention peut bien signifier. Il semble que M. Kéchichian et son « critique masqué » (le terriblement intelligent Mister X) veulent poser deux équations: Mondrian = la blancheur impassible, et Pascal = la fureur, les misères humaines. On note deux légers accrocs:
1/ Ces équations sont invalides. Les misères, c’est n’importe qui aussi bien que Pascal. La blancheur, c’est aussi bien la neige, qui tombe pendant une grande partie du roman. Une phrase qui peut être rédigée de 200 façons différentes a mal choisi ses mots. Quand ces mots sont des noms d’artistes, et que la phrase est sans référent, on appelle la police pour flagrant délit de pédantisme.
2/ Pour qui a lu le roman, ces équations ne s’appliquent pas. Le roman est loin des kangourous, et de Mondrian, et même de toute psychologie convenue. Brillants mérites dont un critique du critique parle aujourd’hui sur un site jeté quelque part entre Ducasse et Morrison.
« Avec une impressionnante et magnifique maîtrise, Toussaint a fondu ensemble tous ses dons. »
Nous n’avons pas été témoin d’une quelconquemagnifique maîtrise. Toussaint, à l’évidence, prenez n’importe quelle phrase, n’est pas un écrivain brillant, ni pour le style, un peu lourd et plat, ni pour la composition (4 événements en 180 pages, ça délaye sec), ni pour la création de personnages, jolis, mais vite oubliés. Il est doué pour un humour subtil mais sans portée. Ses livres ont une cocasserie et un allant qui se lisent bien, et la caravane passe. Ou alors les scénaristes de Navarro ont un talent vraiment impressionnant et Catherine Deneuve est une grande actrice (excuse-moi, Lars).
« Du grand art qui devrait assurer sa consécration. »
S’il était journaliste, ou critique, M. Kéchichian ne s’occuperait point trop de plaider la consécration d’un écrivain intéressant, mais somme toute modeste et au final mineur. M. Kéchichian est payé pour écrire des articles pour le Monde, pas pour rédiger des 4è de couverture laudatives quoiqu’absconses avec des tas de phrases assez courtes pour être lues très vite en librairie et décider un achat. Là où le critique peut intervenir pour donner un coup de pouce, c’est quand l’auteur, l’éditeur ou le livre sont inconnus – ce qu’il ne fait jamais dans les grands journaux, d’ailleurs (il faut un prix Goncourt, Renaudot, Décembre, une daube dans le genre, ou mourir tragiquement). Toussaint, auteur connu, publié chez un grand éditeur (qui certes se fait passer pour petit), ça roule pour lui. On ne prête qu’aux riches. Je veux dire: aux riches, ne prêtons pas, de grâce! Ils ont déjà.4/ Conclusions : entre incompétence critique et publicité mensongère.

Soyons grecs un instant: l’oubli de la justesse est un déni de justice ; et l’oubli de la mesure est de la démesure. Diké, hybris.

Ma critique locale ne vaut pas pour une condamnation globale, ni du Monde, ni de Kéchichian, ni de Toussaint (mais ne l’exclut pas). Ce journal, ce critique, cet auteur, étant censés représenter une certaine qualité, on dira seulement que, lorsqu’une entité n’est pas à la hauteur, il est juste de saisir un mètre pour mesurer sa bassesse, comme d’un fleuve en été on mesure l’étiage.

J’ai commenté l’article du Monde, mais j’aurais aussi bien pu relire celui des Inrocks, par Fabrice Gabriel, avec cette phrase : « La profondeur de la pensée en équilibre avec les frivolités de la mode : c’est comme l’onde d’un petit miracle ».

J’aurais dit que M. Gabriel ne connaît pas très bien la pensée s’il la trouve profonde dans Faire l’amour (ou même s’il en trouve, tout court) ; qu’il n’y a rien en équilibre ; qu’on ne sent pas dans ce livre les « frivolités de la mode » parce qu’il y a juste des allusions à un défilé, à des robes, à une activité de styliste, mais tout reste confus ; et enfin, s’il y a du miraculeux dans ce texte, c’est un phénomène sans doute aussi notable que la multiplication des bretzels par un facteur 1 dans une boulangerie de Brandebourg.

Le même critique parle d’une scène de « baignade déjà anthologique », mais quand je relis son article, j’avais déjà oublié la baignade, comme quoi, c’est bien la critique qui sera anthologique, dans uneSomme des roueries journalistiques, qui reste à écrire.

 

Pour finir, je me permettrai une petite tentative d’explication de ces lectures assez douteuses : eux, ces journalistes, s’ils font des critiques positives, leurs articles sont repris sur la 4è de couverture, et le nom de leur journal est cité. Ce petit intéressement à la vente POURRAIT (mais je n’affirme rien) contribuer à l’indulgence de la puissance envers la puissance – elle s’adore – donnant-donnant. On note le même phénomène au niveau des affiches de cinéma: on suppose que l’adjectif « merveilleux » ou « fantastique » est distribué plus souvent qu’à son tour au milieu des articles, pour pouvoir être repris comme argument de vente sur les affiches. Mettons un article de 100 mots, 99 parlent de la médiocrité, 1 est l’adjectif « génial« . Les promoteurs reprendront ce seul mot comme caution, citeront le nom du journal qui, sciemment, l’a fait paraître, et tout le monde est content – sauf l’art, et le spectateur, tués sur le coup par l’inutilité d’une oeuvre et sa nette surestimation critique (exemple postérieur à la rédaction de cette chronique: The Hours, une daube qui se paie le luxe de faire semblant de causer de Virginia Woolf, et qui ne parle en fait que d’Hollywood dans son indigence intellectuelle). Documentairement parlant, il s’avère que le document secondaire n’était pasfait pour être lu (surprise!) ; et qu’il sert juste de support à un adjectif laudatif, qui trouve sa valeur finale dans son recyclage au sein d’une stratégie commerciale/discursive de grande ampleur. (Bonjour à Michel Foucault, en passant.)

Ou alors, autre alternative, beaucoup plus simple: c’est juste que le mauvais goût a le pouvoir, que la justesse n’est pas un objectif et la sélection pas une finalité; dans ce cas, que ferons-nous avec ça ? Moi, ou eux, quelqu’un se trompe ; et pour le bien de tous, il importerait de trancher cette question: qui? On pourra arguer de la satisfaction de lecteurs, le problème est différent :Faire l’amour se lit agréablement, en effet; mais était-ce le meilleur livre à lire? En critique, le « pas mal » est l’ennemi farouche de l’excellent – car l’espace rédactionnel est compté. Pour la période éditoriale à laquelle appartient le livre de Toussaint, j’ai lu beaucoup de nouveautés meilleures.

En une autre occasion, les Inrocks ont fait paraître un article très positif sur un livre de Stéphane Bérard que, pigiste, j’ai eu entre les mains ; j’ai décidé que j’occuperais mieux mon temps à lire LarnaudieArlix et Dôgen ; que Bérard était inutile. Je veux bien avoir tort, mais il faut que quelqu’un ait raison, – et qu’une porte soit ouverte ou fermée. Quelqu’un se trompe. Ou quelqu’un ment.

 

(PS: et si jamais tout cela n’est pas nouveau, comme en témoigne une grogne ici et là (cf par exemple dans un article de R de Réel) travaillons à le rendre ancien.)