Le temps qu’il-y-a se réalise comme l’insaisissable. Les rois du ciel qui se réalisent à gauche et à droite du monde sont le temps qu’il-y-a auquel je donne le plus de force.[…] Le monde-jusqu’au bout n’est ni immobile, ni statique, il est la pérégrination. […] La pérégrination fait son chemin dans le temps du printemps. […] Si on pense que […] l’événement qui fait la pérégrination traverse des milliers de mondes vers l’est, sur des distances infinies, c’est parce que ses études bouddhistes ne sont pas concentrées sur ce thème.

Dôgen, La réserve visuelle des événements en leur justesse.

 

Vous qui avez grandi comme moi dans la haine de l’art, je vous supplie de ne pas me trouver ici ; j’ai bien assez à faire avec ma faim, ma soif et mon cœur.

Cela se passe sur ma poitrine nouvelle lors même qu’auparavant, pas une fraction de peau n’en était jamais mouillée. Si ce fut manque de pluie, ou si ce devait être déficit en pleurs ? Sur une pêche l’exercice d’une pression la ferait-elle parfois horriblement saigner ou regretter des jours mais ici pas de pression, mais ici pas de regret.

Etendu sur ma couche, les lourds nuages me stupéfient ; sans comprendre d’où vient le vent, je suis ramené à une terreur qui prend comme un pêcheur qui prie ; les croix s’allument l’une après l’autre mais la signification claire ne peut s’en établir avant deux heures ; si la mort se présente (ou peut-être la campagne peut-elle s’ouvrir ?), nous verrons dans deux heures.

Mes appels vont en général à ces sortes de fleurs mais je réponds, à leur invite, que pris dans des absences de plusieurs jours, je ne pourrai pas les voir demain ; et à travers le mur lorsque l’une se retourne en entendant son nom, j’aime te voir, je ne puis pas faire que tu m’entendes.

C’est une chose comme chinoise ou étrangère à dire, mais il est vrai, quelqu’un est un lézard. La longueur exténuée de ses jours plaquée sur la fatigue incarnée de son épuisement ou est-ce sans doute sa peau (est-ce bien ta peau, ça, que je vois ainsi comme ça intacte mais raidie, au soleil mais vieillie, mais salopée et cependant toujours très verte ? Car il est vrai que tu es plus un fruit mûr et trop vert que… Ou je me trompe, et alors les pensées sont couvertes d’une sorte de gravier gris avec des débris jaunes, car c’est la seule explication), sa vieillesse et sa lenteur, donc, s’enfilent un beau matin dans la fissure d’un mur, donc la faiblesse du mur est la force du lézard qui, mis dedans, aveuglé par ses vieux jours, attend, regarde, attend, tourne lentement le cou et sa chair se contracte légèrement en attendant, à gauche, en attendant, à gauche, en pleurant. Ou quels affects, maintenant ? Debout sur mon fauteuil lentement mes pupilles se dessillent et mes paupières cataractées se redétendent soudain dans un petit bruit d’eau ; ce sont deux cerfs qui passent et leurs bois qui, couverts de neige, oscillent dans l’air brûlant, cachent peut-être une personne assez jeune qui doit chercher du lait dans le but de guérir quelque parenté morte ou avachie du lundi au jeudi sur un divan de feuilles, dans la ville et dedans la forêt ; il y a beaucoup de bruit dans la maison, certains pelages qui ont trop chaud veulent (mais ne savent pas s’ils peuvent) cracher dans la fissure pour faire sortir et piétiner le serpent de malheur qui il y a plusieurs jours se cacha dans mon coeur ; bruits de tiroirs dans le salon, chaises dont on saute, lits sur lesquels on tombe, vêtements de laine trop lourde provoquant bris de verre quand les manches font chuter la statue (blanche ; porcelaine ?) Les lions d’Asie sont des choses qui dévorent, les fers des lances, des choses qui pénètrent ; quand je me laisse aller à des considérations de ce type, je me dis que je suis sur la dune, que je pense ; mais c’est faux ; quelqu’un renverse une bouteille de vin frais, une main voilée passe sur des yeux voilés, est-ce que tu me regardes quand je regarde ailleurs et que vois-tu quand tu traverses la rivière pour revenir chez toi sinon encore quelques pelages, à savoir si l’on brise là ou si l’on continue sa route dans un seul Dieu, une seule lumière, on pourrait se perdre, comment alors pourrait-on voir ici quatre sabots, deux yeux, et plusieurs vieillards nus à leur fenêtre faisant circuler des bouteilles de HLM en HLM devant de petits lampadaires pour certains tranquilles et pour d’autres (qui regardent de loin, ou de près ?) agités, venimeux ; les doigts sortent alors pour confirmer la prise et qu’en effet on se touche, moi sur mon lit, et le lézard dans sa lézarde.

Tu me plais mais je ne viendrai pas te voir. Comme les vagues de l’écume de la mer je refuse toutes les occasions, et portant à ma bouche sans aucunement les mordre ces fruits trop mûrs que les oiseaux ont dénigrés, j’attends d’avoir à ne plus me nourrir à la surface. Puis je ne tourne la tête qu’à 5h, 5h10 ; je suis joyeux avec des gestes doux sans qu’on me parle de la douceur du vent ; et cette douceur caractérise le vent, – je ne suis cependant pas impliqué tel quel dans la joie qui commence à m’abandonner. Seul sur la route, les pulpes des cerises se laissent déchirer et gicler avec une grande fraîcheur, tout comme les jeunes majordomes un peu secs de quelque fête moderne soudainement se reculent, lorsque des jeunes filles belles riantes sur les balcons s’effondrent sur les nappes de vin au sommet des graviers ; on les regarde, mais on ne peut rien faire ; elles se relèvent, se frottent les mains avec plaisir et indolence, et je peux continuer ma route sans grande frayeur maintenant ; mais pas ma vie.

Quand j’ai frappé, si le jour se relève, je serai pris ; battu, glissé ,   je perdrai des enfants dans la bataille et peut-être également deux ongles ; et sans, je n’aurai plus rien d’autre à faire que de jeter un coup d’œil vers le fleuve comme il y a 18 mois certains soulaient le faire. Et pour la première fois, c’est un bétail noyé qui se rencontre, un bœuf à la langue étrange, pendante, – peut-être l’arabe mais un arabe mal parlé, non originel, – et aux oreilles bien entendu pleines d’eau, bien entendu pas de poison, mais quelquefois dans la pâleur du soir deux sabots peuvent glisser dans un milieu rafraîchissant qui s’avère vite toxique au moment même où cette fois, c’est tout le fleuve qui l’entoure. Sa mort une fois présente, bien là et attestée, voici donc qu’il se noie encore, le bœuf ; il respire lors même que son monde n’a pas changé, et que pourtant cette respiration altère quoi, de l’eau. Deux oreilles pendent mollement, langoureusement dans l’eau. Mais les jeunes femmes ne sont-elles pas venues déjà ici tout à l’heure pour se baigner tandis qu’il paraissait à l’une d’entre elles que oui, elle est bonne, elles se déshabillèrent et tous les cils partout, dans la terre, dans l’homme, et à côté d’elles-mêmes, battaient mais c’est déjà fini, je n’y pense déjà plus ; quand la fenêtre s’ouvre plus rien n’occupe la pièce : toute personne est partie depuis quelques secondes, et avant même qu’il soit question de la grille, cesse l’inquiétude ; qui êtes-vous donc derrière la grille ? cesse l’inquiétude. J’ai faim ; j’ai aussi faim que froid ; mais j’ai plus soif que froid.

Tu sais, je ne suis rien prêt à faire de spécial pour te connaître toi plus qu’un autre ; je ne te promets pas (car il faut toujours tenir ses promesses, et deux mains représentent sans doute peu compte tenu de l’adversité, de l’amour et de l’amitié qui règnent ici), je ne te promets pas que je ne vais jamais poser les yeux sur toi – car je ne pourrais le vouloir ; je n’ai pas l’habitude de m’interdire cela même que je pourrais regretter ; je pourrai donc poser les yeux sur toi, mais pas maintenant, pas ici je t’en prie ; je jure que je les poserai avec du soin, de l’attention – j’aurai les instruments pour cela, je les coincerai entre l’épaule gauche et l’oreille, – mais pas maintenant, pas ici je t’en prie.

Je n’ai plus aucune pièce pour payer leurs services, mais à l’ombre d’un grand dattier implanté dans le nord, on m’a parlé d’un petit peuple aux us/coutumes bizarres, essentiellement préoccupé de faire passer des bouts de papier d’un homme à l’autre, et en certains pays d’un HLM à l’autre ; je ne fus pas plus surpris que je ne suis grand ; je pèse peu, mais quand même plus que certains arguments ; être de raison et de sang parmi d’autres, on continuait à essayer de me raisonner et de me saigner, à l’ombre du dattier : “ ce sont d’assez petits Etats vert pomme ”, me disait-on, “ qui font entre eux circuler des diplomates aux langages parfois légèrement acidulés ” ; “ dans des villes si dangereuses que leurs habitants ont délaissé jusqu’à leurs corps ; ainsi, délivrés de la peur, la marche souple et assez leste, la paupière tournée vers le nord ; contrairement à jadis où nous nous provoquions mutuellement de vains émois, maintenant très concentrés, nous traversant les uns les autres avec vitesse ” ; “ charmants, ils font rire cependant par leur aspect un peu verreux, ou vitrifié, et pitié un petit peu parce qu’ils sont assez sans goût ” ; on allait continuer lorsque je réussis à me soustraire, je marchai longtemps et avec lenteur ; ils étaient trois après moi, puis quatre, puis un ; je lui parlai alors avant de reprendre mon chemin. Tu fais appel à toute mon attention, mais je me rappelle la sécheresse endormie des turquoises, et en dormant je t’oublie quelque peu ; et des propos s’échangent au loin à propos de saint Georges terrassant le dragon, la gravure par Dürer a bien plus de puissance du fait que le dragon est retourné, il apparaît plus lent et plus mélancolique, il saigne de la bouche avec violence : problèmes avec l’amour ? Puis je repris mon chemin.

Tu peux sûrement parler mais moins souvent être écouté ; certes il prend tout, mais pas tout le temps ; il est toujours parti dans le vent. Certes moi, si j’adhère à cette œuvre, tout s’explique ; mais si je pense une nouvelle fois à autre chose, qu’arrivera-t-il ?

Puis c’est l’histoire d’une aventure qui s’exprime sur une orange : elle est prise par le feu et son écorce brûle ; elle tombe donc assez vite au sein de la cendre ; son écorce se fracture et sa chair en ébullition, sucrée, odorante, coule le long de l’écorce et imprègne la cendre ; c’était l’histoire d’une aventure qui s’exprimait sur une orange.

Mais ceci dit, je ne sais pas si cela peut tenir pour une métaphore de mon trouble ; je m’avère ainsi fait que, pris à un piège incontrôlable, je suis saisi par une violence incontrôlée ; et par un regard court et d’un impassibilité passablement trompeuse, je dévore de la vue cette jambe droite et cette gauche chacune moins en mouvement que l’autre ; comme les dents de métal me serrent toujours jusqu’en-dedans du cœur. Certes, furent des temps où je me fusse épris de réactions moins louables que ma contemplation présente ; mais si j’ai tort ou si mes jambes ont tort ? Absolument tout taire et garder la pression exercée par mes yeux un peu contre leur gré (j’explique qu’ils s’aimeraient mieux à n’en pas exercer, mais regarder le monde implique toujours de s’acquitter d’un prix même pour cette homme aux poches percées (et lors j’explique de même qu’il les a percées, cette fois, de son plein gré, de sa grande volonté même, et dans l’optique de ne pas retenir trop pour ne pas s’entraver un peu)), rester muet, ou évoquer la maladie, c’est là un choix que je ne puis me résoudre à penser qu’avec difficulté.

Celui qui est responsable de tout, c’est celui qui s’assoit, à 11 heures, dessous les peupliers sauvages ; son cou s’est vu modestement imprimer une torsion ; ses lèvres sont d’un rouge vif très atténué par la lumière intense autour de lui. Il regarde la ville, et à côté le petit bois. Ou, c’est celui à qui l’on demande quoi, où, quand, comment ; et qui répond, mais bien trop tard, c’est telle couleur, on ne peut mettre sa main dessus, c’est d’une structure qui remplit la pensée et explique son ralentissement ; ou même c’est toi, je te reconnais, tu fais comme si de rien n’était mais je sais voir en toi par l’aiguisement de la pupille cela même dont tu n’as jamais croisé le regard, et je ne te le conseille pas, – ou encore c’est cet homme (oui celui-là qui passe maintenant derrière les arbres), cet homme, né et mort le même jour, en banlieue de Tokyo.

En vérité, vous voyez facilement que ma respiration ne ressemble pas à celle d’un bœuf ; mais ce que vous ne savez pas, et que je vous notifie tout de suite, c’est que je me retiens de laisser voir cette ressemblance. Soudain ne sachant plus que faire, je monte le bras dans l’horizon sans rechercher rien d’autre que mon délassement, mais c’est un bras trop luxurieux, un bras par trop végétatif que je ne peux tout d’un coup plus du tout exposer, mais voici là un bras que je ne veux même plus fuir. Mais vu ma condition et à l’encontre de ma position, je puis sans peine aucune me permettre de passer à la suite, je ne veux guère dire sans peine que coltiner la vie qui vient avec la mort qui va.

Rien ne se mêle finalement qui m’appartienne avec les boissons capiteuses du blé, du riz, du raisin et de la mort, mais je dois bien avouer que leur état flottant n’a pas rien en commun avec ce qui m’arrive du monde.

A croire que mes artères sont connectées en plein avec les souffles de par-ici – et je pourrais terminer cette pensée par : A croire ça, je m’évanouirai ; mais si je le faisais, je m’évanouirais ; je ne le ferai donc pas. Et au contraire, je retire mes artères de mon champ de vision ; je m’allonge ; voici que tout mon corps est en-deçà de moi maintenant, je ne sais plus ce qu’il y a devant, et m’en veux même de supposer ce qui pourrait venir derrière ; des coups ; un tigre ; ou une femme (une femme, mais de quel âge ? une enfant ? une femme-pomme ? ou une femme-noix, rugueuse, mais parée contre les événements vexants) donc une femme des Etats peut-être atteinte par la folie des fleurs de pêcher et qui viendrait s’étendre sur moi ; peu importe donc, quant aux plaisirs ou aux violences ou, plus certainement, à l’indifférence qui m’arrivera ; maintenant mes yeux ne sont plus mus (et encore, plus beaucoup ; dès lors que je regarde plus intensément) que par une énergie soluble dans le regard comme la mort est soluble dans moi.

C’est dans ce cadre qu’en général vient s’animer le petit peuple. Lié au temps du matin sa lumière définit les contours ; sa finesse de dessin gagne de minute en minute, oui, mais bizarrement aucune surface ne lie chaque bord. Conformément à ces données premières, qui pourrait dire s’ils sont plutôt organisés en familles ou en clans établis sur des critères d’affinité et par rapport à quoi ? La connaissance que chacun a du corps des autres ? La vitesse relative de déplacement lorsque quelqu’un ou quelque chose impose ce déplacement, si encore déplacement il y a ? ou alors des paroles ici plus graves et douces, là plus frivoles et primesautières ? Sans doute personne, – en admettant qu’il y eut jamais quelqu’un pour s’y intéresser. Mais au contraire, on restera peu neutre devant (et parfois sur) la description des attributs physiques des membres de ce peuple.

Les bras sont longs et agréablement fins ; les bouches, souvent rouges et finement ourlées d’un ton plus vif quoique plus vague, et ce malgré la transparence parfaite de chacun ; les jambes surtout sont agiles et moins prises que les miennes, mais le mieux est ces ventres transparents qui ne masquent personne et qui, lorsque les groupes ont mis leur camp à l’orée d’une forêt comme c’est le cas pour aujourd’hui, permettent à l’observateur de toujours contempler le paysage tout en donnant l’impression que la lisière palpite elle-même, lorsque les ventres seuls le font.

Quant à refaire toute ma vie avec toi, laisse-moi te dire, tu sais, je n’ai rien à refaire et rien ne me réclame, je dégage une ardeur que comme maintenant inerte je ne veux pas engager.  Compte tenu de leur engouement déblayé de tout à l’heure, la pâleur désastreuse du mouvement de recul des nuages doit leur laisser un goût amer ; indifférent à cette odeur, je ne verrai pas une objection lorsque plus tard ils seront sans parfum. La lueur des bougies et les saveurs du vin pénètrent tout à coup en moi ; tu vois, je ne fais pas de secret, je ne me demande pas le pays d’origine de la personne qui m’a fait boire. Je lèche juste mes lèvres à l’instar d’autres léchant ou les leurs ou les miennes, – et je me tourne une nouvelle fois vers les divers repas de la mi-journée sans appétit.

Lune vers octobre, et papillons de nuit ; je maintiens, je n’ai rien à refaire. J’ai formé le vœu de ne pas vous dépasser et croyez bien que je ne passerai aucun temps à le déformer.

Votre repas ne deviendra jamais goûté à fond par moi ; je n’ai pas dit que si je m’en approchais, il me viendrait l’idée qu’il serait sans parfum ; mais je ne le saurai pas, et je n’y toucherai pas ; la terne espèce d’extase qu’il me procure par le seul fait que vous m’appelez et commencez sans moi me suffit amplement : je goûte très bien l’aspect brûlé de ces oranges que vous oubliez sur le feu. Qui êtes-vous donc, dis-je ensuite dans la nuit ; votre blancheur ne consent pas à me donner d’information ; je ne puis pas reconnaître de chose en la couleur sanguine de votre contour d’yeux, ni en la nuance bière ou tournesol du creux de votre joue. Sans peur c’est donc une grande frayeur que vous me créez moi dans cet état ; c’est soudainement votre visage qui sort de l’ombre tandis qu’il n’a rien à me dire, mais quoi ? Avec un peu de cette nouvelle pitié que j’ai pour vous, je veux, tout en prêtant oreille plus attentive au discours qu’on commence à tenir derrière vous (et écoutez, quelqu’un raconte non pourquoi mais comment il a d’un coup soustrait sa vie à l’animal) je veux vous dire de ne pas vous inquiéter pour ce qui touche à votre impact. Vous en effrayerez beaucoup d’autres sans qu’on puisse un instant en douter.

Pour le tuer, voici comment j’ai fait. Je me promenais tranquillement en lisière. Epouvanté pas plus que d’ordinaire, je ne pensai rien qui puisse rappeler le chat ; et rien qui puisse rappeler le blanc.

J’étais seul et instable et je me promenais en lisière (et je précise qu’il s’agit de lisières où il n’est pas question de salut, je veux dire ni le matin, ni l’après-midi, ni le soir, de lisières qui ne sont pas des entrées, mais de lisières quand même et peut-être un peu trop suspectes, j’entends par là qu’un chat malade et devenu soudain hostile (pourquoi pas ?) aurait très bien pu s’y cacher). Puis son déferlement hors de ses branchages limitrophes est très instantané ; puis je le tuai et ses muscles nerveux et chétifs (car depuis cinq semaines sa gorge eût refusé ce que la vitesse de son corps n’aurait pu lui offrir), (ces muscles comme atrophiés sous ces poils blancs horriblement collés et salis et vieillis en quelques semaines), retombèrent inertes dans ma mémoire sans bruit, et moi sans un remords ; hep, toi, je t’arrête pour coups et blessures sur chat blanc.

D’accord ; emportez-moi.

Et vous verrez, je ne ferai pas de problème non plus pour envisager bien les lieux où vous me retenez prisonnier. Comme chaque matin, je serai pris ; peut-être je serai vendu. Tout mon regard alors s’enracinera dans les terrains des Etats où mon acheteur voudra me faire passer – mais certes mon abandon aura toujours pour limite la sienne, – ou bien celle de son maître. Ou bien, je ne serai pas vendu. Et vous me retiendrez dans cette fraîcheur qui parfois crée sur moi de toutes pièces mon plaisir ; vous me mettrez devant ces formes humaines soufflées en négatif sur les parois de cette habitation ; vous me poserez certaines questions, comme par exemple est-ce qu’il s’agit souvent de battre le chat blanc à mort dans mon histoire.

Je ne sais pas à l’avance ce que je répondrai, mais sans doute rien, en souriant de cette façon présente, ou autre chose, mes pensées, je conçois très bien que ce sont là juste des femmes, qui ont des valises et qui partent. Elles se lèvent un matin et se sentent fatiguées, mais sentent aussi leur nature vigoureuse. Elles sont sans affliction et elles peuvent, plus que moi, je veux dire ont plus la capacité de, retrouver en douce à travers les toiles d’araignée pourtant infranchissables ces voyages tenus en laisse, jappant avec et désir et candeur et aboyant au loin à cause du fait qu’ils ne sont ni perdus, ni retrouvés, mais simplement découverts et toujours attachés. On ne s’en fait donc pas, et on rentre chez soi sans payer. Ce n’est pas moi qui ai battu le chat.

Peuple, vous êtes des mots et certains d’entre vous en pleurant cherchent à redevenir des verbes, mais je ne puis vous comprendre dans aucune grammaire ; de votre mouvement politique, on ne peut pas dire grand chose. Sur la place du marché durant un jour de fête, c’est vraiment une pléthore de contours que tu offres, gentil peuple ; mais si je me retourne déjà comme je le fais toujours, des grands-parents de hasard et trop jeunes pour mourir participent joliment de l’agitation des visages qui s’est créée là-bas, très loin, à quelques mètres, tandis que ma pensée à nouveau s’abandonne ; et je regarde les vieilles feuilles que charrie semble-t-il avec difficulté la rivière, ce nombre de petits passés semble bien lourd pour toi pour que tu sois si lente, excusez-moi donc mes amis, de ne plus vous écouter ; malgré une inconstance si proverbiale qu’elle pourrait passer pour de l’indifférence, j’ai cependant de la tendresse pour vous.

Vous ne vouliez pas enlever votre manteau ? Vous pouvez, s’il vous plaît, moi je n’en ai absolument pas cure. Vous devez vous sentir maintenant de plus en plus pris de fatigue, n’est-ce pas, même d’harassement, mais sous une forme quand même moins énergétique. Regarder sans rien dire ne pourra pas être votre obsession, c’est pourquoi vous vous levez ; le torse nu ou en (tunique ? chemise ?), vous sortez sans prévenir et ne rencontrez personne dehors ; il est maintenant 5h14. Votre marche vers le fleuve a une sérénité qui n’a d’égale que celle des gens (mais eux viennent c’est certain d’Etats plus aboutis que les nôtres), des gens qui y sont déjà ; au fond, dites-vous, votre marche vers le fleuve devient plutôt un demi-écroulement, le sol vivant toujours plus près de nous qu’on ne pense ; ainsi, et sans blessure, vous rejoignez les gens pour voir ce qui se passe – or maintenant il est 5h17, et je ne peux plus rien dire.

Mère, c’est là ton bras que tu appuies contre la maison ; fille, n’aie pas de crainte et appuie-toi sur moi, lui répondit-elle assise et presque sans la voir.

Il y a sans doute une bonne façon de décrire le mauvais état du ciel au-dessus des flots – mais je ne sais pas laquelle.

Je n’ai pas de maison, je n’ai jamais eu d’oiseau ; ceux que vous connaissiez avaient cette hypothèse que j’habitais peut-être la rivière, mais ils sont morts maintenant, je ne puis les confirmer.

Mort, tu les roules, tu les enrubannes mal dans du lait chaud que je ne sais pas voir parce qu’il ne sait pas se laisser regarder, ou au contraire sait trop où se cacher. On le cherche dans les sources tandis que rien ne s’y trouve, ils deviennent sans parfum cependant que leurs forces diminuent, répondit-elle encore.

Puis vers 6h moins 20 la pensée s’éclaircit, et le viol du bovin par la rivière succède sans doute au viol de la rivière par le bovin. Désirait-il, ou eut-il regretté de tomber ? Son échine frémissait, et ses épaules ballaient en vain et ce disant je pense à l’italien ballare, danser. Toi, bœuf, tu sais d’où tu viens ; dans le ruban de l’eau noué à ton pauvre cou, tu diriges ton regard vers une terre qui n’hésite pas encore entre te regretter, et te remplacer ; laissant derrière ta vie par trop humide la prairie verte indifférente, tu épates toute personne par la façon dont toi seul sait t’approprier l’espace ; dans une minute on ne te verra plus, mais tu rappelles en cette seconde par l’assez frénétique et pourtant très tranquille battement horizontal de tes pattes antérieures, celui qu’on te voyait quand tu marchais dans la prairie comme dans une rue piétonne de par ici, la clope au bec indifférente aux morts, choses déplacées dans les vitrines. Et voici donc que ton collier d’eau fraîche devient ta vaste couronne de monarque pour personne, et c’est comme roi seulement que tu voudras nous reparler plus tard. Toi tu ne t’interdis pas dans un présent de mauvaise posture la perspective d’un avenir vantard ; va, bœuf, tu es aussi doué pour la vie que moi.

Moi. Mon regard. Digne homme perdu laissé sur le carreau par un monde rien qu’en pluie déversé sur la vitre, je ne veux pas me fatiguer plus que de coutume en ces fragiles journées coulantes qui dès longtemps s’accrochent à mes yeux musulmans.

Je suis intelligent de lire ce livre sur la Perse ; mais au bout de 10 pages je m’aperçois de ma stupidité, ces églantiers n’ont pas poussé mille ans avant en Perse ; mais je suis encore triste pour rien, ce qui n’implique nullement que je redevienne gai pour quelque chose.

Mais ne le rend pas impossible.

Je ne sais pas s’il est juste de vous voir comme cela, petites carognes de collines ; mais pour moi vous avez des fesses. Je ne désire rien vous faire, ni aller voir en vous, ni vous toucher ; juste, je me demandais.

Comme c’est étrange ! Une fine poussière de ton blanc (ou écru ?) est portée à ma connaissance dans l’air mi-doux mi-frais devant ma résidence… Mais soudain le langage contient cette possibilité de poser des questions que le regard ne comprend pas ; ou peut-être, qu’il a eue et un jour, mise à la porte. Et soudain à la mienne, personne ne frappe. Ce n’est pas vraiment que je t’attende, car sinon, tu le vois, je serais habillé ; je suis un peu terrorisé, et même peut-être j’ai un peu peur que tu ne viennes jamais, cela ayant pour conséquence que je me méfie mal en plissant les paupières un petit peu trop souvent. Mon unique chance de te revoir, c’est de partir dans l’ancienne Perse.

Mais malade, blanc, le poil chenu ; tel que personne ne peut me reconnaître parce qu’à la fois mon aspect et ma vérité le contredisent ; et aussi, pareillement libre que tout à l’heure, si l’on considère bien tous les critères. Pourtant, quand je suis venu m’asseoir, personne n’a ri en voyant mon allure. On ne revient d’aucun voyage, en moi ; quelle tournure prennent les événements sur la paroi glacée d’une habitation de fortune ! Je n’aurais jamais cru que tu eus pu faire ça ; maintenant que je l’apprends, je ne suis pas plus avancé ; je savais au départ que nous ne partagions pas les mêmes avidités quant au reste du monde.

Comme c’est étrange, donc ; les nuages n’ont pas l’air d’être sur le point de pénétrer les interstices que les chênes-lièges délaissent entre leurs vastes branchages – et pourtant j’imagine que s’ils en avaient l’air, les branchages n’auraient pas un mouvement de refus. Moi non plus. Assis en imitant les sages sur ma chaise pathétique, je ne pratique pourtant pas l’identification à la nature ! Qu’un enfant lève une balle jaune ou orangée pendant une demi-heure en l’air, et attende en pleurant et criant ; ou qu’un oiseau cela doit bien arriver quelquefois oublie une plume en vol, une plume, disons un mercredi, qui mettrait elle aussi bien du temps à descendre lentement vers la tête (mais plutôt, surtout pas, dans un mercredi soir, car on ne les verrai pas, et pour vérifier l’événement il faudrait donc encore revenir chaque matin patienter là-dessous) ; n’ont aucune influence sur ce qui se passe en moi. Maladroitement il me faut boire un peu de cette eau fraîche, piquante et couleur d’or, pour commencer en touchant le verre à entreprendre la méditation sur le caractère anormalement froid de mes doigts.

Mais ce problème une fois réglé, voici que quelque chose dans l’air frais entre octobre et novembre soudainement se dérégule ; et que je ne m’autorise nullement à en parler. Juste que, pour rendre hommage à ma violence lorsque j’ai explosé la bouteille sur le mur (j’étais alors tout près de l’angle du mur en tournant, et fracassai la bouteille d’un coup sec sans lâcher) le mieux sera de n’en rien dire, et de ne pas s’en exclamer. Adieu, pourquoi ?

Il sera impossible de vous oublier ; mais difficile de vous revoir vraiment. La peau en verre poli de ce lac calme et beau n’animera bien en moi rien de plus particulier que l’amour, et cependant quelque chose de plus rare que l’estime. Et je vénère de même, mais vous savez sans aucun signe, l’absence épaisse de choses dans mon champ de vision qui permet mieux d’en apprécier la densité présente, moyennement grande. Il arrive que parfois je regrette qu’il n’y ait pas une vitre opaque entre le jeu frétillant des buissons et mon appareil auditif : sans doute, si je serais moins amusé, je serais aussi moins dispersé. C’est bien là ton idée d’abandonner ses bras pour quelques jours sur le côté de soi, et de ne pas se reconnaître dans la larme pointant au coin de l’œil de quelqu’un qui se sent un état de stupeur sans mouvement, en tout point différente d’un rêve ; c’est plus fluctuant, ça laisse autant de traces et cela a moins d’odeur. Ainsi pourra la personne être, inscrite dans aucune profondeur, juste une débilité d’aigle rapide posée à plat sur une surface.

Et dans la fin d’après-midi australe et qui se déstructure, et sans le chercher, en perdant dans le soir son centre déjà trop incliné, voici que de rapides lumières traversent doucement ce champ crépusculaire devant de fines lampes au néon de couleur bleu lavé d’hiver, jaune électrique ou pourpre vague et presque blanc, voici que se trouve avérée la restructuration du soir brumeux. Il est maintenant 5h52 ; triste union dans mes yeux, et vous, qui palabrez dans l’air en superposant vos contours numineux, faiblement lumineux, j’aime vraiment vous savez ne pas appréhender de ne pas vous dire un mot ; mais dès que je reviens, disons, au-dessus de la terre, et encore poussiéreux de mon séjour dedans, tout est sans doute fini.

Vous, sans vous apercevoir de mon retour, vous refusez de prendre dans vos bras une main que j’hésite à vous tendre. Je ne sais donc pas si nous nous parlerons aujourd’hui. Si nous nous raconterons ce que nous avons vécu aujourd’hui.

 

Et l’automne fut tout tué comme ça dans des séries fines et précises de fixations de l’œil sans nom. Bref si l’action est une nécessité, je vais bouger.