(Manuel pratique d’évacuation du désert)

« Mes œuvres sont pathétiques. C’est de l’impuissance en actes. Tous les espaces vacants m’appartiennent. »

Anne-Valérie Gasc

 

(Note 2012: ce texte fait partie du catalogue d’artiste d’Anne-Valérie Gasc BOOMB BUNKER BUSTER publié en 2007 aux éditions Images en manoeuvre, Marseille. Il s’accompagnait d’un autre texte de moi, Hors-Les Murs.)

Au jour J du déclenchement des hostilités tout le monde s’est rassemblé aux abords du désert pour une opération d’envergure.

Observer est là et Attendre est là et Respirer est venu aussi et Comprendre nous rejoindra. Ces derniers jours, Evacuer a parfaitement accompli son travail tandis que Protéger assainissait le terrain par une première salve qu’on appelle préparation d’artillerie. Protéger permet de prendre soin, d’accorder de l’attention, de dissiper les ennuis. Protéger pourtant ne suffit pas. On a bipé Guérir mais Guérir était occupé ailleurs, dans un lieu affecté, hôpital ou cabinet en ville. Alors Prévenir est venu nous apprendre que l’accès au grand vide sera fermé un jour avant l’implosion, néanmoins les habitants pourront quand même rentrer chez eux tranquillement. Détruire est censé venir mais Venir ne vient pas et Y Arriver n’y arrive pas, alors qu’un vent coulis balaye interminablement les dunes.

 

Pendant des jours entiers – guerre fraîche, guerre retranchée – le désert de sables s’étend, infiniment désoeuvré, tassé sous l’air immense du ciel limpide, compact, béant et disponible. Observer s’ennuie derrière ses lignes et attend de voir tandis que Regarder à la jumelle, posté au loin dans l’ombre d’une meurtrière, met en évidence qu’il n’y a rien, que rien ne bouge ni ne se passe, qu’il n’y a rien à faire ; du moins, on n’aura pas à se plaindre, on aura été prévenu de l’imminence du drame qu’on attend toujours.

 

A l’heure H Respirer est en poste, constitué à 90% d’air en deux mouvements principaux qui sont 1/ cracher le feu, 2/ expirer de l’eau et 3/ souffler. Ainsi Respirer panique et flanqué d’Inspirer et d’Expirer, forme l’unité de Haleter qui quinze fois par minute en moyenne exploite efficacement le vide ambiant afin d’alimenter son effort prochainement décisif. C’est pourquoi Respirer=Etouffer puisqu’il consume de l’oxygène qui s’allie deux fois à un hydrogène qui est un métal alcalin pour former l’eau qui manque. Dans ces conditions la température ambiante s’élève à 55° et Etouffer est constitué à 80% d’anxyogène pur et 20% de rien. La flamme qui en résultera forcément viendra d’une réaction chimique entre l’oxygène de l’air et la perspective de crever la gueule ouverte avant d’avoir rien fait, – c’est du moins ce que se dit le généralissime Attaquer qui, ses pieds d’air frais nonchalemment posés sur le rebord d’un bureau d’arrière-garde, déclenche, enclenche, stoppe les opérations avant de les commencer et conçoit soudainement la nécessité de tout reprendre à quatre, trois, deux, un, zéro. Ignition.

 

Au temps T de l’offensive l’absence de troupes prend position au moyen d’un déploiement de puissance parfaitement coordonné, ce pourquoi des fonctionnaires spécialement attitrés, rémunérés et consacrés sont envoyés pour définir les termes, exécuter les tâches, mettre en oeuvre chaque segment du plan d’ensemble défini par l’état-major d’Attaquer. Vite opérationnelle, l’armée fantôme infiltre facilement le centre de gravité du désert avec ses techniciens & géomètres de la brigade spécialisée N.A.N. (nihiliste-anti-nihiliste) et l’occupe présentement en vue de le faire sauter comme une mère au foyer un enfant sur ses genoux. Vous ne rêvez pas : l’événement n’a pas encore eu lieu qu’en voici déjà les conséquences : le désert se présente maintenant sous la forme d’une pièce cubique ouverte sur quatre murs qui en bouchant l’horizon permettent à un œil absolument panoptique de commettre un relevé topographique méticuleux des destructions à venir : un volume d’air enclos, formant un réservoir d’énergie exploitable, doté d’un potentiel calorifique et explosif important, moyennant la favorabilité des conditions d’ensemble. Affirmatif, mon général : en cet instant, tout nous assure que le théâtre des opérations devrait être très rapidement réduit à néant, de manière à rétablir un calme parfait dans tout le secteur.

 

Alors Attaquer envoie Décider forcer Etouffer à réceptionner le signal, et tout indique maintenant qu’il ne reste plus que quelques instants d’ici la mise à feu.

Ni vu ni connu, le soldat Etouffer se glisse à l’épicentre de la cible, et au moyen d’une étincelle, y provoque une réaction exothermique d’oxydation appelée combustion et qui n’est autre que la rupture des liaisons entre les molécules de deux corps. Le principe est celui du triangle du feu, forme parfaite qui réunit à ce qui incendiera ce qui sera incendié, en rassemblant au moyen d’une énergie d’activation un combustible à un comburant. Aussitôt la flamme commence à danser et onduler au rythme des échanges chimiques et des mouvements d’air ; elle prend de l’ampleur en augmentant la surface de combustion, ce qui intensifie la réaction et provoque l’alimentation du foyer par un phénomène d’aspiration. La température dans l’espace enclos s’élève et provoque la pyrolyse de tout ce qu’il contient, – on assiste alors, impuissants, à une sorte de lente évaporation des lieux. Qui s’emplissent de vide, qui fondent, se désagrègent, et leurs vapeurs se retrouvent en une couche de fumées qui s’accumule au plafond. La couche de fumées s’épaissit et le plan neutre s’abaisse assez brutalement, envahissant de combustibles gazeux hautement inflammables la presque totalité de l’espace sinistré. Il faut évidemment s’attendre à ce que la présence de rouleaux de feu soit le signe précurseur de l’Embrasement Généralisé Eclair : voilà qui est fait. Au contact entre les fumées surchauffées et l’oxygène de l’air aspiré en renfort, apparaissent spontanément des combustions de surface : ce sont les rouleaux de feu. Comme la température des fumées continue de s’élever, tout, – les combustibles présents dans le local chauffés jusqu’à leur point d’autodestruction, – tout, – l’ensemble de l’air contenu et des sables gazéifiés -, s’enflamme.

C’est l’Embrasement Généralisé Eclair.

La combustion est brève, la débâcle complète.

D’un signe, le spectre de l’officier de liaison nous assure que tout s’est bien passé ; nous respirons à nouveau une atmosphère toxique pure.

A la place du désert, s’étendent ses nouvelles ruines.

C’est notre prochaine cible.

Courage, recommençons.