Préambule. N’écrivez pas !

Article 1.

Le présent code interdit, sous peine de mort, à tout citoyen de la République des lettres, de prendre la plume. Aucune dérogation ne sera accordée. Par principe, par pitié, n’écrivez pas. Personne n’a besoin que vous écriviez. N’écrivez pas!

Article 2.

Personne n’a le droit de contester l’article 1.

Article 3.

Est soumise à la Loi toute personne qui acceptera l’article 1. Les personnes qui le refuseront seront aussi soumises à la Loi. En fait, pour mieux dire : personne n’y échappera. C’est tout à fait vrai, je pense.

 

Dérogations conditionnelles et clauses spéciales

Article 4.

Certaines personnes auront, malgré l’article 1, le droit d’écrire quand même. DeLillo ne mourra pas. Méfiez-vous : essayez d’écrire quand même, et vous verrez bien : vous avez 99 chances sur 100 de mourir. Pas sur le champ, peut-être. Mais au final, vous aurez ce que vous méritez.

Article 5.

Dans le cas sordide où vous écrivez, vous ne devez pas prétexter de votre inscription dans un contexte social pour justifier une représentation que vous donnez par écrit de ce même contexte social (le prix de ma répétition est inclus dans celui de ma phrase, ne vous inquiétez pas). Vous avez le droit de traiter du social contingent pur (la politique intérieure, la critique sociale), mais pas en littérature. Faites des « chroniques » (beurk!), des forums (bouh!), des « Théorie littéraire » (ouaggr!), ce genre de conneries. Mais n’écrivez pas, surtout si vous avez derrière vous une carrière de journaliste au Nouvel Obs(cur imbécile).

Ne pas faire : des romans à propos de braquages ratés, d’histoires de brigands qui se finissent par « il s’en retourna », de criminalité, de viol, d’inceste. Laissez tout cela aux prisons. Les non-braqueurs ne doivent pas grimer les braqueurs, car ils sont ridicules. Si tu t’es fait violer, pas la peine de te mettre à l’écrire, ou alors, seulement pour toi, dans ton calepin en cuir brodé avec l’inscription « Chevignon ». Ton livre ne vaut rien. Tu va nous enfourner, dans notre gueule grande ouverte, une bonne tonne de pathos et de sales humeurs tristes : c’est trop pour notre ventre, qui veut des nourritures plus fines que ces boulettes de viande de cochon. Picsou géant et les Rapetout, Navarro, Amélie Nothomb. Dans ces romans-là, ça se passe toujours mal ; forcément ! L’auteur prend le parti de n’écrire qu’avec sa plus mauvaise plume. Il prend la noire, la faible ; il laisse son intelligence de côté, il ne jette plus un seul coup d’œil vers le monde et sa richesse. Le voici obsédé, à nous insulter en nous balançant ses déchets biographiques et sociaux.

 

Se tenir droit. Se placer dans la ligne

Article 6.

Question: De quoi faut-il tenir compte pour écrire. Réponse: de nos prédécesseurs.

Ce n’est peut-être pas tout à fait normal que la littérature de l’année x soit destinée à rester plantée pour que dalle dans cette année x.

Vu les génies purs et simples qui sont passés par ici il n’y a pas longtemps, dix ou vingt dans le siècle passé, prenez votre tête entre vos mains et pleurez, vous qui écrivez encore si mal aujourd’hui. La démocratie culturelle vous fait croire que vous avez un droit légitime et naturel à l’expression. Vous confondez littérature et vote. La démocratie culturelle vous dit de parler ; il faut un coup de poing pour vous faire taire. La culture dit de se taire ; il faut un coup de poing pour la faire parler. You dig ? Pigé ? C’est la culture qui a raison. On voit des écrivains qui n’ont pas l’orthographe, et apprennent encore le langage. J’ai dit « des écrivains » ? Non, je voulais dire « des ^*$*ù ! ». C’est toute la différence. Mais voyez comme, caméléons en système libéral-médiatique, ils arrivent bien à se la jouer auteurs. Une Déclaration assure à chacun la liberté d’expression. Un idiot aperçoit cette déclaration et se croit justifié à produire de la littérature. Voyez-vous, il veut « ajouter sa pierre ». Il croit que la littérature a besoin de lui, alors il produit le plus qu’il peut. Il a mal lu l’article 1. Du coup il submerge, avec ses amis, le marché du livre ; les éditeurs cherchent du fric et maximisent les possibilités de publication. Le tas de pierre s’élève, gravas inutiles d’un bâtiment mort-né.

Ce n’est pas ainsi qu’il faut procéder. Mais ainsi : lire en masse, et voir en masse tous les apports intéressants, et les séparer en masse de leurs contextes caducs, puis les reprendre et les croiser en masse dans nos contextes à nous.

En vrac : la ténuité des images dans la littérature japonaise médiévale. Les raccourcis charmants de Baudelaire résumant la « Confession d’un mangeur d’opium » de De Quincey, que je suis en train de lire, quand Delphine n’est pas là. Les absurdités de Ducasse, et leur augmentation à la puissance, et sa pratique très constructive de l’ironie auto-destructrice. La focalisation interne alternée de Virginia Woolf dans « Les Vagues ». L’abstration réaliste du style de DeLillo, et son brio dans la composition narrative réticulaire. L’auto-justification morale et esthétique forcenée chez Genet et sa fictionnalisation du réel. La naïveté de Grimmelshausen dans « Simplicius Simplicissimus ». La précision picturale chez Claude Simon. La composition sérielle et le récit au vous dans « Mobile » et « La modification » de Michel Butor. Des formulations bizarres dans la Bible. J’ai de quoi continuer jusqu’en 2050, mais je vous libère pour que vous puissiez lire l’article 7 avant de mourir.

Article 7.

Question: Peut-on écrire et aller à la télévision. Réponse: non. On doit aller à la radio. La radio, c’est très bien. Tout écrivain télévisé se verra supprimer le nom d’écrivain. On dira donc, cette personne est un « ??? » télévisé. C’est un drôle de nom, mais mérité. Et vlan.

Article 8.

Question : Qui a le droit de parler à un écrivain ? Réponse : certainement ni Ferney, ni Durand, ni BGBD.

Article 9.

Question : Un écrivain a-t-il le droit de parler à Ferney et Durand et BGBD ? Réponse : Non, non et non ! Question : Même s’ils sont dans un restaurant, et que le journaliste télé demande du sel à l’écrivain ? Réponse : Non plus ! L’écrivain ne devra sous aucun prétexte passer le sel au journaliste. Question : Et le poivre ? Réponse : Le poivre non plus! Ni la moutarde, ni l’eau. Maintenant arrête de raconter n’importe quoi.

 

Mode d’accès à la fonction publique scripturale

Article 10.

Question : Comment fabrique-t-on un auteur sous sa peau ? Réponse : Divers moyens sont autorisés. Etude autodidacte de la littérature. Révélation divine. Ateliers d’écriture, pourvu que ce ne soit pas là un moyen pour vous de « sortir de la dèche ». L’écriture n’est pas le SAMU. Je vous donnerais bien le numéro de téléphone du SAMU, mais je ne le connais pas. L’écriture n’est pas SOS suicide. Pour écrire à SOS suicide, videz une bouteille de vin et mettez le message dedans, si vous tenez l’alcool assez bien pour pouvoir tenir aussi la bouteille. Puis lancez la bouteille contre un mur, et attendez les secours, patiemment.

 

Combien faut-il avoir lu de livres pour être écrivain

Article 11.

Mille. Cet article n’est pas exactement à sa place, mais ainsi va la vie.

 

Comment faire dans la ville

Article 12.

Question : Dans quelles conditions écrire ? Réponse : Quand vous êtes mentalement en pleine forme. Faites quelques exercices de gymnastique. Etirez-vous. Chassez la bile. Enlevez votre oeil de dedans votre reste de cordon ombilical. N’écrivez pas des scénarii pour Hollywood. Considérez le contenu du monde et des bibliothèques. Quand vous êtes triste, écrivez du gai, et quand vous jubilez, pleurez. C’est là que ça marche le mieux. Vous venez de jouir, éjaculer, mouiller, vous vous sentez bien, alors lancez-vous dans une description d’appartement coquet où meurt un personnage tragique. Quand vous sortez dans la ville, peignez-vous, du verbe se peigner, et non peindre. Mais ne faites pas les malins. Ne vous promenez pas dans les rues en disant, Je suis auteur. Soyez humbles, et surtout, n’oubliez jamais d’être prétentieux. Vous qui enfreignez la loi de ne pas écrire, soyez fiers de vous, vous êtes des écrivains assez beaux.

 

Conditions corporelles et esthétiques pour être écrivain

Article je ne sais plus combien.

Question : Quel visage faut-il avoir pour être écrivain. Réponse : c’est très simple, c’est même évident. Réponse 1 : le visage du tueur en train de pleurer un soir de décembre dans sa chambre de bonne. Réponse 2 : un visage doux, d’enfant, quand il regarde une coccinelle et la mange pour en savoir le goût. Réponse 3 : un mélange de Kinski dans une de ses sous-productions ritales, Artaud à 24 ans et à 40, Wittgentstein sur la photo célèbre (en arrière et les yeux dans le vague), Céline sur son lit de mort et Virginia Woolf dans l’eau (ou Fleur dans son bain, allusion personnelle à mon ex. J’ai le droit. Si vous n’êtes pas d’accord, protestez auprès du tribunal que je préside et qui renverra illico votre requête.)

Clauses spéciales : Sourire interdit !!! Interdit aussi de se faire photographier avec une main lascive sur la bite pour attirer le public féminin, surtout quand on est écrivain femme. Interdit de faire une moue à la Mick Jagger, qui est un guignol.

Info complémentaire: tarifs pour se faire refaire le visage : Visage 1: 100 000 euros. Visage 2 : 200 000 euros. Visage 3 : 300 000 euros. Je remarque une progression arithmétique que je ne puis commenter. Adressez-vous à votre chirurgien esthétique favori.

 

Article j’ai-retouvé-le-nombre-+1

Question : Faut-il s’habiller d’une certaine manière pour être écrivain. Réponse: Oui. Question : De quelle manière. Réponse : Bonne question. Question : Pourriez-vous préciser. Réponse : Oui.

Evitez les chemises en jean et les nike. Prenez un sac poubelle, bleu de préférence, et grand format. Découpez suivant les pointillés. Passez- le autour de votre corps. Entourez-vous avec. Vous commencez à vous sentir écrivain. Prenez un pull élimé aux coudes, enfilez-le. Vous avez déjà écrit quatre pages, rien que par ce geste. Allez chercher un pantalon bien pourrave, dans une friperie. Reprenez à Céline la cordelette qui lui servait de ceinture. Enfilez-la dans les passants, s’il en reste. Vous commencez à exprimer la vraie et authentique puissance intellectuelle. Saisissez une paire de chaussures imitant un style grunge, nazi, ou simplement naze. Mettez un peu de terre dedans, et chaussez-les. C’est mou à l’intérieur. Vous êtes « révolté ». C’est bien. Une préface de la Pléiade commence à se rédiger à propos de votre oeuvre. Maintenant, bougez bizarrement, prenez un regard parallèle, louchez si vous pouvez, mordez-vous l’intérieur des joues. Si vous êtes une fille, cachez vos attributs féminins, et vous écrirez Babel de Patti Smith, qui est un bouquin correct, sans plus mais correct.

Si vous êtes employé de banque, svp, n’écrivez pas, ou alors ne le dites pas (que vous êtes employé de banque, non que vous écrivez, si je me fais comprendre, ou non, dans le cas inverse qui suit l’énoncé du premier. Vivent les lois bien formulées.)

 

Article 15 qui prend la suite des autres

Question : et le corps. Réponse. Le corps de l’écrivain est musclé avec des maladies. Personnellement, je puis vous confier ma méthode : je m’enfume, savamment, comme un authentique renard, jusqu’au jour où, au lieu de salive, je cracherai ma gorge (mais ça m’évitera de dire n’importe quoi). Il y a d’autres choix possibles. Baisez n’importe qui à l’ancienne. Scarifiez-vous. Mangez des viandes pourries, ou juste bleues, ça suffira. Allez à la piscine et faites un peu de musculation aussi. Si vous êtes une fille, faites du step. Rien de tel que le step pour développer un corps harmonieux qui écrira. Cherchez la tension la plus intense. Faites des régimes de banane, puis torchez-vous à la beu et au gin. Dormez bien puis mal, toussez de temps en temps, écrivez sur la grippe, prenez des bains, mais si possible, n’écrivez pas. C’est ce que je cherchais à dire depuis le début, ce me semble ! Eh bien, voilà mon aptitude révélée, et nous y sommes. N’écrivez pas.

 

Fin

Article 16.

Question : Et moi, j’ai le droit d’écrire ? Réponse : Ho, vous pourriez rester sérieux, rien que cinq minutes ? Merci.