Edition d’auteur

Edition d’auteur 1 – Vive les livres moches, nuls et chers, je dis « vive les requins »
Edition d’auteur 2 – Un attentat industriel : la prise de pouvoir du non-art

3/ Les chaînes du livre

Edition d’auteur 4 – Le vent nous portera !
Edition d’auteur 5 – Problèmes résiduels
Edition d’auteur 6 – Hogarth Press II, édition d’auteur à comité de lecture participatif punk

Pour comprendre comment on en arrive à faire des livres nuls, moches et chers, où l’apport de l’auteur est quasi-éliminé, il faut d’abord voir toute la structure économique du livre.

A/ La chaîne de diffusion

Un livre possède par définition un émetteur et un destinataire. Pour aller de l’émettteur (l’éditeur, dans la situation actuelle) au destinataire, il existe une chaîne de diffusion. Un texte suit ce parcours :
1/ L’auteur envoie son texte à l’éditeur, qui lit si il a le temps, dans un délai de 2 mois minimum.
2/ Si le texte est accepté l’éditeur conçoit formellement l’ouvrage et le fait façonner par un prestataire.
3/ L’éditeur confie la diffusion à un diffuseur.
4/ Le diffuseur dépose des exemplaires dans les infrastructures de vente : librairies, maisons de la presse, voire grandes surfaces.
5/ Les infrastructures de vente refourguent le livre au lecteur, avec si possible un appui des médias et structures de publicité, sous toutes les formes.

 


B/ Chouette, on m’exploite et on sape mon livre ! Ouais ! Je vais enfin pouvoir me détester à fond !

Tous ces jolis petits acteurs qui s’infiltrent entre celui ou celle qui écrit et celui ou celle qui lit ne vivent pas juste d’avidité et d’eau frâiche : ils imposent (sans discussion possible) leurs conditions à tous les niveaux.

D’abord, économiquement, c’est un état de fait : à l’auteur, on est encore gentil si on laisse les miettes. Pourcentages :

Donc après la dépossession formelle, c’est la dépossession économique. Sans vergogne. L’auteur cultive le jardin et le circuit touche les radis.

Dans ces circonstances, l’auteur se résume à un prestataire de service ; il pisse de la copie que d’autres vendent et mettent en forme, en ne touchant sur le produit de la vente que la plus petite part, enfin en aliénant tous ses droits.

Le statut de chien-chien m’est attribué par contrat. Déjà, pourquoi signe-t-on un contrat? Parce qu’on ne peut pas du tout faire autrement. Parce que le marché s’est constitué de telle sorte que maintenant, tout fonctionne ensemble: le libraire ne prend au diffuseur que les livres des éditeurs qu’il connait. Tout le reste passe à l’as. Il y a un cercle vicieux en faveur des Gallimard de tous bords, qui pourraient se mettre à publier des Picsou géant en collection blanche sans que personne remarque rien.

Mais reprenons : on signe un contrat parce que c’est la forme que dicte l’éditeur. C’est comme un employeur qui ne propose que du temps partiel, sous-payé, sans vacances ; c’est ça ou rien, vous êtes au pied du mur : sonné, sommé, vous acceptez.

En outre, dans ce contrat, à part les sinistres 10% du vol légal, il y a ça: la cession des droits d’exploitation A VIE. C’est dans le contrat-type, c’est toujours comme ça.

Or, qu’est-ce que ça signifie, la cession à vie, pour un auteur contemporain? ça signifie la privation de toutes une série de jouissances de liberté. Je ne peux plus intervenir sur les formes de mon livre, je ne peux pas l’offrir à qui je veux, je ne peux pas en refaire des passages, je ne peux pas faire cesser, si j’ai envie, la publication du texte. Il ne m’appartient plus. Je suis le maillon faible. Attendez, je vais vomir et je reviens.

Me revoilà.

 

C/ Le texte à l’âge de l’éditeur-roi

Une fois que l’éditeur s’est imposé comme garant de la qualité à la place de l’auteur, du lecteur et du texte, il développe un secteur, un ton, une «ligne éditoriale». On se questionne un peu sur cette notion de «ligne éditoriale». Qu’est-ce que ça peut bien être, à partir du moment où ce n’est pas l’éditeur qui signe les livres ?

La ligne éditoriale, c’est le nom de la situation de sous-traitance comme condition de l’auteur. L’éditeur pense connaître les goûts du public, et il sélectionne dans une offre de manuscrits les titres qu’il pense s’accorder avec ces goûts. L’éditeur se spécialise donc dans un genre, un ton etc, et on est refusé pour n’y pas correspondre. Mais à y réfléchir… on ne voit pas bien en quoi cette structure de l’édition reflète la structure de la création. C’est qu’elle n’est pas là pour refléter ; elle commande. Si besoin, elle réécrit ou fait réccrire.

De toutes façons, que la littérature soit absente de pas mal de bouquins de « littérature », c’est ce qui se démontre très facilement : quand Gallimard a à publier un bouquin, que met-elle en avant ? Elle met le nom de l’auteur, le nom de l’éditeur, et elle met un bandeau 100% publicité mensongère à propos du sujet du bouquin. Il faut décoder : «étant donné qu’il n’y a pas une seule bonne phrase dans ces 300 pages, on n’a pas pu en mettre en exergue; donc, on pollue avec du paratexte.» C’est de bonne guerre, la lutte de Gallimaçon contre le lecteur est sans pitié (et vous aimez perdre).

 

D/ Le circuit : surproduction et rotation des stocks

C’est tout un cercle vicieux. Le flot de la production dépasse toute capacité critique. Du coup la sélection se fait au rapport de force, à la puissance – ce qu’une SARL ou une SA d’édition peut aligner comme billets pour qu’un livre soit présenté sur les étals des SARL et SA de diffusion. Comme les entreprises d’édition prolifèrent – parce que tout ceux qui ont publié UN bon bouquin n’ont, par ce seul bouquin, pas assez d’argent pour assurer leur existence, ils en publient des moyens, puis des mauvais (on admettra très gentiment qu’ils COMMENCENT par en publier de bons ; c’est un axiome, c’est loin d’être un constat) ; ce faisant ils accentuent encore l’incapacité critique, et du même coup, niveau diffusion, ça se bouscule au portillon et la rotation des livres doit être accélérée, ultra-rapide – si même la librairie accepte d’accueillir tous ces titres.

On arrive donc à cette situation sympathique, où des tas de livres merdiques sont publiés pour rien, mais prennent de la place. Comme, par ailleurs, la « critique » est non seulement submergée, mais de plus assez souvent incompétente ou légèrement complaisante (cf la critique d’un livre de JP Toussaint par Kéchichian, pour la complaisance, ou celle de Catherine Argand, dans le magazine Lire, à propos de Body Art de Don DeLillo (ma version), pour l’incompétence), tout ça tourne en vain sur le globe humain en délire.

Voilà comment l’économie du livre a remplacé la diffusion de bons livres. Par un effet mécanique pervers, les entreprises d’édition captent des droits et privent les auteurs de diffusion. Faut-il rappeler que, depuis 140 ans, il ne s’est pas publié énormément de livres du niveau de Crime et châtiment ? Et que donc, il n’est pas tellement nécessaire d’en publier, des livres, s’ils n’ont pas pour objectif d’aller se ficher comme des lances dans la chair du niveau supérieur de la littérature ?

La santé, ce serait tout simplement un retour à la mesure dans le nombre des productions : censure à la base, exigence. Dès lors, la critique peut lire et discriminer – et si la critique ne bosse pas bien, du moins le lectorat a de quoi repérer ses ouvrages, parce qu’ils restent au moins trente secondes disponibles. Dès lors, la librairie vend moins de titres, mais en vend plus de bons.

Le problème, c’est justement que plein de monde dans la chaîne a intérêt à vendre du papier – avec ou sans art dessus.

On abandonne donc les voeux pieux et on change de stratégie : on va vers le Vous et moi ; ça tombe bien, de nouvelles formes de médiation artistique ont surgi. A suivre !