1. Présentation

2. Biographie

3. Extraits des Lettres

 

Ange

Anges excentriques, transfert d’influence, jeu amoureux

Par Guillaume fayard

 

Non loin de chez vous, une station de lavage automatisée pour véhicules motorisés Mouss’auto. Au-dessus des portiques haute pression, il y a, écrit : SELF-LAVAGE. Le président de ladite compagnie, sur un site dont nous ne communiquons pas l’adresse, déclare :

« Lorsque nous avons commencé à fabriquer et distribuer notre concept exclusif « Electro-Mousse », nous étions une toute petite entreprise parmi de grandes sociétés internationales du lavage.

Le dispositif « Electro-Mousse », outre son efficacité reconnue, son aspect spectaculaire et attrayant, permet d’obtenir d’excellents résultats de lavage sur les carrosseries, avec très peu de consommation d’eau, d’électricité et de shampooing.

Certains de nos avantages commerciaux, nous avons eu recours à la propriété industrielle pour protéger notre dispositif et être mieux armés face à la concurrence. »

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L’unique texte littéraire de Jacques Moussempès publié à ce jour, ces Lettres de commande, s’offre comme contrat. Un pacte de lecture à signer, « marché » à conclure en soi-même, entre corps rétif et conscience du tragique. Ici, « être mieux armés face à la concurrence » prendra rapidement, nous le craignons, une dimension mythologique.

Le travail de la Bibliothèque du Lion est irréprochable. Très peu d’informations, pas de quatrième de couverture, l’essentiel, à savoir « Jacques Moussempès, 1931-1981 ». Livre imprimé pour durer, publication post-mortem. Beau papier immaculé, couverture sombre de belle facture, illustrée d’une huile de Michaux. L’ouvrage est un petit joyau intriguant. 70 pages: une toute petite entreprise. Parmi de grandes sociétés internationales du lavage. Certains de nos désavantages commerciaux, nous avons eu recours à une beauté obscure pour protéger notre dispositif et être ainsi « mieux armés face à la concurrence ».

 

Nécessité de la correspondance

Adressées à divers destinataires uniquement définis par leur statut, des lettres leur proposent de s’ériger contre certaines fatalités, et d’agir de manière circonstanciée afin de les repousser durablement: fatalité de l’enfoncement inéluctable de Venise par exemple (Lettre de commande à un architecte). Ou encore de l’absurde malfaçon dont l’homme serait victime : il ne jouerait qu’une fois.
On nous propose, en faisant appel aux bons soins de divers opérateurs actifs, de le remodeler. De le réhabiliter face à l’incurie manifeste de son (ses) Dieu(x). De le dégriser: « Cher ami, On a trop fait danser le cerveau humain sur une musique qui n’était pas la sienne, jusqu’à le faire tourner en ce qu’il est devenu, derviche de sa propre mort » (p 41,Lettre de commande. Musique analectique).
Les destinataires des lettres sont des professionnels sur qui l’on peut compter. Le sérieux ministériel des Lettres de commande ne laisse pas de doute sur leurs compétences. Ayons confiance, ils sauront.

Jacques Moussempès leur laisse le champ libre, se contente d’indiquer des ouvertures possibles, « exercices de contrariété, comme le blocage d’habitudes corporelles, la paralysie d’organes trop exercés. (…) Il faudra aller jusqu’à l’isolation voire l’amputation d’organes populaires, sièges d’entassements excessifs. En sens inverse, tel exercice favorisera l’assouplissement, le rajeunissement d’organes sclérosés, oubliés, ou inexistants et qu’il faudra inventer, à moins de les ressusciter d’un passé préhistorique » (Lettre de commande aux graphistes et aux chirurgiens, p 59).

Ravalement de façade. Aussi bien, puisque nous sommes pris aux jeux de l’identification, Self-lavage. Et c’est toute la force des Lettres que de faire en sorte que nous les signions chacun distraitement, donnant notre aval aux modifications souhaitées, puis à notre remembrement pièce à pièce. D’une certaine manière nous sommes nous-mêmes des experts de l’humain. Nous aussi, nous savons: la nécessité de changer quelque chose.

 

 

Six vertèbres pour une colonne (ajouter la mention « lu et approuvé »)

1. C’est ainsi qu’une fois le contrat ratifié, le dispositif Moussempès, outre son efficacité bientôt reconnue, outre ses aspects spectaculaires et attrayants, permet d’obtenir d’excellents résultats de lavage sur les corps harassés, avec très peu de consommation d’eau, d’électricité, ou de shampooing.

2. En réalité, comme le sait très bien Moussempès, chez l’homme tout se recycle, la matière première est déjà réunie: littéralement « rien ne se perd… ». Selon le bon vouloir des experts, le corps sera revu, on procédera à de nouvelles ouvertures, on consolidera ce que l’on peut, on abandonnera les pièces trop éminemment instables au profit de choix plus judicieux, d’organisations plus radicales, pour qu’enfin la mort et la misère métaphysique soient durablement mises à l’écart, rendues inopérantes sur un corps mieux pensé et plus apte à atteindre l’angélisation.

3. L’effet de jamais vu surprendra tout lecteur: de nombreuses expériences ont été tentées.

Il tient en particulier à la puissance rhétorique de propositions dont l’incongruité s’efface sous la légèreté acide du trait d’esprit. Une subtilité folle se jouant de thèses apparemment insoutenables. C’est que le temps presse – la « concurrence » joue sur le même terrain.

Concurrent ce Dieu, le premier. Sa Genèse arbitraire, dont on saura dorénavant qu’elle n’est que le dernier des débuts. Concurrents, Ses anges, falots. Son image, grasseyante, à n’en pas douter. Jésus-Christ Son Fils, dont Moussempès soutient qu’il aurait été tout d’abord anableps, « étrange poisson dont les évolutions auraient précédé la Création: les anableps avaient un oeil double dont le regard intérieur, dirigé vers l’orbite, traversait le corps ovale jusqu’à la queue » p 21. Concurrents la mort et ses avatars, tout l’arsenal des bassesses, déesses elles-mêmes, dont la toute-puissance était usurpée, ou secondaire: Moussempès a d’autres chats à fouetter.

Dextérité céleste d’un Lautréamont angélique – une telle aisance inquiéterait presque.

4. Le dispositif Moussempès tient en outre à sa réitération constante: les saillies enjouées sont martelées avec une obsession confinant au burlesque, une ironie toute Duchampienne.

Objectifs: rejet des tissus flasques, concrétion du corps autour de la colonne vertébrale, angélisation, recherche d’inspiration pour l’action dans des états qui auraient précédé la fallacieuse Genèse.

5. Si bien que la persuasion est finalement patente: on entend une musique céleste. Une musique autre, qui évoque celle d’Artaud, chant du lavage de soi, de la remise à flot. En particulier, une chaîne de mots-concepts sans cesse proférés mettront le corps de l’homme en rotation analectique autour de l’axe vertébral bucco-anal, siège crucial de sa reconversion, de son angélisation, de son accession à l’ana, lieu primordial ou nageait l’anableps, poisson ovale. Un seul indice suffira,

ana-: Préfixe (gr. ana) signifiant «en haut», «en arrière», «à l’inverse» ou «de nouveau». De nouveau, jeter les dés. A l’inverse, jeter les organes sempiternels, ankylosés: en haut, en arrière. Encore.

6. Dans le ciel de Moussempès, c’est-à-dire à l’intérieur de l’homme, vice-versa, les anges convertis livrent bataille contre Dieu, retranché dans Son cube de cristal. Les morts sont rappelés, chair à canon ou agents doubles (Lettre de commande à un stratège d’apocalypse). Bientôt, la victoire étant acquise, le corps trouve emploi comme pur instrument de musique (« flûte à trous jouant selon les lois d’un solfège angélique« , p 44). Plus tard, il « aboutira à la fabrication d’une matière nouvelle, particulièrement fine et sensible, apte à faire circuler une infinité de messages » (p 64).

C’est bien l’ange que vise Moussempès à même le corps de l’homme. Un corps-ange reconfiguré, désabusé mais fonctionnant à merveille, non pas pour la vie au Paradis mais pour une nouvelle tâche, spécifique, préalablement définie ou inventée (production de musique, chant, perpétuation du corps mort, production de petits cerveaux-relais), qui aura occasionné sa révision générale.

 

 

Angélisation imminente

Délirant? L’excentricité radicale du projet de Jacques Moussempès renvoie à Raymond Roussel. Usant d’un bestiaire relevant du Moyenâgeux, du littéraire ou encore du New-age (tous les moyens sont bons), parsemé d’adresses plus intimes destinées à des femmes aimées, et quelles lettres alors, Jacques Moussempès dresse une cosmogonie portative à l’usage des vivants (seulement 12 euros), dont on saura l’utilité immédiate, l’effet curatif saisissant, la puissance de nettoiement insoupçonnée.

Pour finir brièvement en une seule phrase interminable comme l’agonie, et alors qu’armés du livre nous avançons lentement vers la nuit de la mort, nous dirons du corps dorénavant en voie d’angélisation, avec Lautréamont, Jim Morrison, Artaud, et Jacques Moussempès, phagocytés les uns par les autres en une seule expression de la puissance nourricière de la littérature, nous dirons de ce corps à problème qu’une masse informe (céleste), avec acharnement l’accompagne, (l’angélise) sur ses traces, (dans ses restes) jusqu’au milieu de la poussière : le corps devient une mince tige maladroite pour supporter l’œil dans ses rondes, ou ce qu’on voudra, une station incompréhensible et verticale dans l’esprit – car nos corps n’existent pas, mais sont l’invention d’esprits astraux qui accrochent des sexes sous nos ventres par où ils nous font passer dans le monde terrestre pour lequel nous n’étions pas faits.

Les modifications sus-mentionnées prennent effet dès signature de la présente.

 

Guillaume Fayard

 

Une masse informe avec acharnement l’accompagne, sur ses traces, jusqu’au milieu de la poussière : Lautréamont, Chants de Maldoror.

Le corps devient une mince tige maladroite pour supporter l’œil dans ses rondes : Jim Morrison, Texte publié dans la revue Eye.

Une station incompréhensible et verticale dans l’esprit : Antonin Artaud, Le pèse-nerfs.

Car nos corps n’existent pas, mais sont l’invention d’esprits astraux qui accrochent des sexes sous nos ventres par où ils nous font passer dans le monde terrestre pour lequel nous n’étions pas faits : Jacques Moussempès, Lettres de commande