Lettres aux anges

Lettres de commande à…
Jacques Moussempès
La bibliothèque du lion
(8, place de la Ronceraie 34920 Le Crès)
69 pages, 12 euros.

 

La lettre est le plus beau des genres, surtout quand elle a si peu de destinataire. Artaud s’y était déjà illustré, en s’adressant au pape, à Jacques Rivière, au recteur des Universités, au Dalaï-lama et à Génica Athanasiou sa femme. Moussempès, lui, prétend écrire « à un stratège d’apocalypse, aux graphistes et aux chirurgiens« , mais personne n’est dupe : la lettre « aux astrologues et aux officiers français » commence par un intimiste
« Suzanne, j’ai gardé de toi l’image d’un corps coupé en deux à l’horizon des hanches« ,
et les vrais héros de ces proses délicatement poétiques, sont les anges ; pas rien que les anges, mais tous les anges ; dont les femmes.

De fait, quand ce n’est pas une cohorte d’anges nouveaux qui, au ciel, abat les anciens et triomphe de Dieu, la spiritualisation rôde quand même : quelque part une jeune fille prénommée Ariane se transforme tout à coup en la ville de Venise, elle-même changée en pierre, ailleurs le corps se volatilise grâce à quelques exercices choisis, ou encore un Antonin Artaud maldororisé fait subir une étonnante angélisation anale à une adolescente.

Chaque lettre à un spécialiste (graphiste, kinésithérapeute) est ainsi le prétexte à une théologie espiègle de la colonne vertébrale et de l’axe digestif, à une négation jubilatoire de la mort maussade (car
« la mort fonctionne comme un appareil de distillation et élimine du corps les impuretés et en particulier les organes« ),
ou à de brillantes variations sur le thème d’Osiris.

Fraîcheur d’imagination délicieuse, discrète fantaisie surréaliste dans l’écriture, érudition et ouverture d’esprit qui permettent à l’auteur de citer des noms aussi hétéroclites que, en vrac, Carolyn Carlson, Philip Glass, Henriette d’Angleterre et Raymond Roussel, tout concourt à faire de ce livre hors-norme un petit joyau vraiment fin et vraiment bien taillé. Une éraflure dans ce diamant de petit maître à découvrir : on le trouve un peu inutilement cryptique par moments.

Mais pour le reste, tellement jouissif, réjouissant, et adjectifs en -joui-, qu’on en est resté tout béat. Vraiment.