Puanteur de sainteté

Sainte Lydwine de Schiedam
Joris-Karl Huysmans
Éditions À rebours
347 pages, 20 euros.

 

À la petite-bourgeoisie debout, Huysmans hagiographe oppose un catholicisme alité. Suintements de pus au bord d’une langue fleurie.

 

Acculé, selon Barbey d’Aurevilly, à choisir «entre la bouche du pistolet et les pieds de la croix», on sait que le décadent auteur d’À rebours (1884), fuyant la froide monotonie petite-bourgeoise, s’était retiré au monastère de Ligugé, le premier de la Gaule. C’est là qu’il rédigea Sainte Lydwine, en 1901. Ce repli sur les origines françaises signait aussi un retour personnel à l’identité hollandaise, pour un Joris-Karl monté du même plat pays que la Sainte de Schiedam. Une Hollande ancienne, un catholicisme primitif qui servaient à oublier les misères d’une vie de petit fonctionnaire français.

Centre d’un puissant combat entre les armées du Très-bas, le méchant ange ravageur, qui luttent en habit de luxure, et les armées du Seigneur, qui contre-attaquent avec des prières, des offices et une souffrance muette, Lydwine se couvre d’ulcères et subira toutes les maladies disponibles dans le stock infernal, pour expier les malheurs et les maux d’un effroyable quinzième siècle conté dans toute sa noirceur odorante, famines, félonie des papes, perversions des clercs, menées diaboliques. Pendant trente ans, l’ascète élue n’aura comme seule nourriture qu’un petit peu d’eau de Meuse, excellente petite rivière saumâtre dont le jus accompagne très bien l’hostie miraculeuse qui, dans une grande lumière, apparaît dans la chambre infâme de l’infirme. Sanctifié à coups de peste, de chancres, de bubons et d’infections, diverses mais toujours purulentes, son corps est devenu à lui seul les cinq plaies glorieuses du Christ. Éternelle grabataire, cette petite masse de chair avariée, si atteinte et décomposée vivante qu’on doit l’enserrer dans des linges pour éviter qu’elle ne coule, s’avance immobile contre les divisions du Démon, sans faillir. Un médecin lui ouvre le ventre, trie et lave les entrailles, et ne remet en place que celles encore en état ; avec ou sans, elle vit très bien. Ses maladies sont un signe de santé. Car c’est – oui – le Seigneur qui lui envoie, dans sa générosité, ces maux, pour faire d’elle «un être victimal, broyé dans le mortier de Dieu», mais «roulée dans des ondes de joie».

Huysmans, lui, se pose là comme à son chevet, à regarder et commenter comme un étudiant, carabin et mystique, affectant une large indifférence et attentif à décrypter les signes ; quand les crevasses de la sainte s’avivent, il précise : «L’on retirait de ses blessures de cent à deux cents vers par vingt-quatre heures.» Clinique. Maître ès vocables inusités, il fleurit ses descriptions et se montre assez Littré pour employer – sans faillir lui non plus – les expressions les plus bizarres, dont il sert de petits festivals : la fruition de sa présence, des abbés portant des mitres orfrazées, la bénéolencedivine, des touffes gladiolées de lys, elle festinait, ou encore le verbe se dimidier conjugué à diverses sauces, – vieillotte anthologie du mot rare au cœur d’une prose, elle, facile et limpide.

Hagiographie contestataire, avec d’étouffants relents de religiosité maladive, extatique, habile suite d’oxymores et d’effets célébrant «l’amoureuse astuce du bienfaisant tortionnaire», ce Sainte Lydwine de Schiedam peut aussi être lu comme l’ancêtre bienheureux d’une sorte d’«école de l’érudition historique française», encore à définir mais qui compterait actuellement de très beaux membres – Michon, Macé, et autres modernes recycleurs d’un passé reviviscent.