Un moine incompréhensibiliste

Busshô
Dôgen
Traduit du japonais et annoté par Eidô Shimano Rôshi et Charles Vacher
Encre marine
536 pages, 30 euros.

 

Tout le sens de la sagesse zen, le moine assis qui vous engueule en braillant « Nii! Nii! » quand vous ne comprenez pas une formule aussi simple que « Rien, ni nature, ni Bouddha, est-ce l’au-delà de la bouddhéité? », est dans cette version trilingue (français, anglais, japonais en fac-similé) du Busshô du moine Dôgen.

Au XIIIe siècle, Dôgen, énervé, entreprend de rédiger le Shôbôgenzô, somme théologique qu’il lira dans un temple, en 1241, devant ses disciples. Le Busshô (la nature, donc Bouddha, en français) est un des chapitres de cette œuvre colossale.

À travers une série de notions toutes plus obscures les unes que les autres, Dôgen, adepte de la « sagesse irascible » qui est son but dernier, s’attaque à détruire toutes les illusions bâties par ses prédécesseurs concernant la nature de Bouddha : ce n’est pas un avenir, puisqu’il est un « toujours-déjà-là » ; ce n’est pas un intérieur, non plus qu’un extérieur ; puisque c’est une totalité, c’est le « il y a total ».

À lire cet emmêlement de polémiques et d’images décalées (ainsi le « sac de peau » pour désigner le corps du moine), on ne peut s’empêcher de penser à Lautréamont, lorsqu’il se réjouissait d’avoir crétinisé son lecteur : tant la prose de Dôgen, en adoptant un fonctionnement proche du kôan, cette petite forme de paradoxe oriental, semble chercher à entortiller son lecteur, pour faire que son esprit, momentanément engourdi, et comme par un réflexe de défense, se dégage soudain de sa torpeur et accède à l’illumination brutale. Et peut-être Dôgen aurait-il adopté pour lui-même l’étiquette que Lautréamont s’était auto-collée au lycée, quand il s’était proclamé « philosophe incompréhensibiliste ».

De ce livre étrange, ressort surtout le fascinant étonnement bouddhique, stupéfaction éclairée qui fit proclamer à un maître ancien, dont Dôgen cite les paroles: « Je suis un citoyen de Quoi. Je m’appelle Quoi. » En refermant le volume, on peut parier que le lecteur s’appellera Quoi lui aussi, à moins que Qu’est-ce qui m’est arrivé ? paraisse finalement un prénom plus convenable.