L’essence n de l’amour, de Mehdi Belhaj Kacem

 

On sent Kacem accoudé à la fenêtre, en train de réfléchir.

L’amour, ou à l’intérieur de l’amour, ce point crucial qui est sa fin – comme est cruciale au fond de la bouteille la lie – l’amour lui va à merveille ; il a chassé ses préciosités un peu vagues, ses petites conneries scatos et ses embrouilles de broderies virtuoses sur fond de sujet creux qui sont le propre de napperons comme Vies et morts d’Irène Lepic,1993 ou Cancer.

Avec L’essence n de l’amour, livre où Kacem cesse d’être seulement brillant, on s’attaque à l’essentiel, au fond, au centre – le toi et moi, l’extase d’être deux, et puis l’angoisse de n’être plus que moins qu’un et que rien ; toujours peintre d’après nature, Kacem trouve enfin une chose vraieà se mettre sous la plume, pour la mâcher en à-plats de couleurs primaires ; et cette fois, les broderies, le point de croix, trouvent magistralement à cerner, par taches ou plages, les petits moments de la relation, le début mièvre, la crise, l’écoute, la schize.

Le dessin est joli, peut-être, et le dessein aussi, mais mieux encore le ton – Kacem qui sent, Kacem pudique entortillant les douleurs sans donner de nom, recousant les deux bords de la plaie d’un doigt distrait, avec des élégances intellectuelles bien charpentées (des Lacaneries, des Sollerseries, de curieuses récupérations du monde du magazine féminin par celui de la philosophie), saupoudrant le tout de quelques claquements de langue cocasses (du genre, lorsqu’il dit de Lautréamont qu’ « on l’emmerde », proposition logique vaguement naïve mais qui témoigne qu’il a compris une chose avec Ducasse ; du genre, lorsqu’il dit « vous lui en avez écrit des lettres, et des tartines » avec son petit air dégingandé d’ex-amoureux transi, qui se moque en chialant), c’est un joli spectacle que ce retour sur les faits par un garçon sensible et intelligent (comme on les aime, parfois), c’est un petit bouquin fondamental aussi, universalisable, et c’est surtout l’objet dont nous avons besoin lorsque ça nous arrive, la lie, la fin de la bouteille, la gueule de bois de l’amour. Franchement, ça a de la tenue, de la gueule, de l’exigence, et puis ça se tient droit, droit, groggy mais droit. Pas comme moi.