Le retour du moine-philosophe

La vraie loi, trésor de l’œil
Dôgen
Points Seuil, collection « Sagesses »
179 pages, 6.95 euros.

Après les traductions chez Encre marine ou Picquier, il paraît une édition poche – partielle – d’une œuvre-phare de la civilisation japonaise. Le Shôbôgenzô de Dôgen, chef d’œuvre de l’énigmatique et astre obscur.

 

Comme l’indique son titre, La Vraie Loi, Trésor de l’œil, est un livre de Dôgen, c’est-à-dire un livre époustouflant et difficile à comprendre. Il faut dire que notre moine zen préféré nous écrit, à l’origine,en idéogrammes japonais, pour disserter sur des centaines de pages à propos de questions compliquées de bouddhisme zen école Sôtô, en utilisant à cette fin maintes obscures références chinoises, et qu’enfin il est mort il y a environ 800 ans. Du coup, quand les bien curieux destinataires que nous sommes découvrent le colérique théologien Dôgen dans cette édition grand public, infestée de notes érudites cocasses à force de ne rien nous rappeler, dans cette édition entrelardée de termes traduits accompagnés de mots en japonais (sans omettre quelques termes en sanskrit pour le sport), dans cette édition qui de plus, des 95 textes du Shôbôgenzô, n’en propose que 9, notre impression doit pouvoir se comparer au ravissement d’une bactérie à qui on explique de long en large la Somme théologique de Saint-Thomas ; elle remue souvent pour dire qu’elle aime apprendre, mais finit par avouer qu’elle ne saisit quand même pas tout.

Pas grave ! Car c’est toute la puissance de cet auteur inoubliable que de nous faire encore plaisir malgré l’absence inhabituelle d’expérience culturelle commune. Mettant en scène ce que Yoko Orimo, spécialiste japonaise diplômée de l’Ecole pratique des Hautes études de Paris, appelle avec une belle simplicité « le jeu du parvenir et du ne pas parvenir du mot et du sens », le chapitre intitulé « La lune ou la Réflexion » triture une lune polysémique, qui évoque la pâleur, l’inconstance et le paraître d’une lumière empruntée au soleil et jetée sur le monde nocturne, une lune qui en même temps signifie « la Totalité dynamique ». Le résultat de la lecture est un saisissement flou qui pourrait en conduire quelques-uns, à force, si ce n’est à l’illumination, du moins au plaisir littéraire intense par saturation des neurones. Voici le début du chapitre La réalisation du kôan comme présence : « Au moment favorable [jisetsu] où les existants sont la Loi (<s>dharma, [])* de l’Eveillé, il y a l’Eveil (<s>bodhi, [go])* et l’égarement, il y a la pratique, il y a les naissances et les morts, il y a les éveillés (<s>buddha, [butsu])* et les êtres (<s>sattva, [shujô])*. » Voilà qui est indiscutablement intéressant !

Une des plus étranges nourritures qu’il nous ait été donné de lire, gifle philosophique à base de feuilles de thé, ou soupe sino-japonaise aux champignons de noirs concepts émincés, le livre de Dôgen plane assis dans une sorte d’au-delà/en-deçà de la compréhension logique par un occidental du 21è siècle athée. Malicieux, il pratique sur nos cervelles dépliées son origami poétique, en dépliant et renouant nos circonvolutions. En annexe, avant une bibliographie de Dôgen et quelques précieux repères chronologiques, un très utile glossaire détaille les notions-clés : le Karma, le Nirvâna, le Cycle des naissances et des morts, et les Expédients salvifiques qui sont « l’ensemble des stratagèmes (…) qu’élaborent les éveillés (…) afin d’arracher les êtres à l’ignorance en s’adaptant à leurs facultés d’entendement » Il faudra juste hausser un peu les nôtres pour goûter ce regard philosophico-poétique porté sur le monde éphémère.