Edition d’auteur

Edition d’auteur 1 – Vive les livres moches, nuls et chers, je dis « vive les requins »

2/ Un attentat industriel : la prise de pouvoir du non-art

Edition d’auteur 3 – Les chaînes du livre
Edition d’auteur 4 – Le vent nous portera !
Edition d’auteur 5 – Problèmes résiduels
Edition d’auteur 6 – Hogarth Press II, édition d’auteur à comité de lecture participatif punk

Dur à entendre mais aisément constatable, l’industrie du livre s’est créée CONTRE l’auteur et CONTRE les textes, imposant son esthétique propre : son standard.
 

1/ Pas la peine d’investir dans la beauté ; tous pareils, ça ira.

L’édition a toujours fait semblant de croire qu’on pouvait publier un texte sous n’importe quelle forme. Bien entendu, on sait tous qu’il y a certains livres qui vont bien à leurs textes, tandis que certaines incarnations sont des aberrations. Leslivres d’heures médiévaux mettaient en forme du texte dans des formes adéquates. Il y avait un graphisme. Certains auteurs anglais, fin XIXè siècle, publiaient des textes littérairement très stylés sous des couvertures graphiquement très stylées. Il y avait un graphisme.

Mais en règle générale, c’est un fait que le livre d’auteur n’est pas un concept pour l’industrie : il implique l’unicité de chaque livre, il applique l’adéquation logique du texte et de son support ;comme, économiquement, l’incarnation particulière n’apparaît pas rentable, l’industrie va tout simplement la faire disparaître et remplacer la beauté d’une oeuvre d’art globale par la reproductibilité d’une marchandise.

Le problème initial est un problème de coût : si l’on veut rendre hommage au texte en lui donnant une présentation digne de lui, il faut un graphisme spécifique. Cette spécificité étant coûteuse, en argent comme en temps, on va travailler à l’éliminer.

Sur le principe des économies d’échelle, on va standardiser tous les niveaux d’incarnation d’un texte. Le papier s’achètera en gros et se découpera rapidement par des machines très chères. On unifiera les formats, les typos, tous les aspects matériels du livre, pour éviter les frais de composition, l’achat et le stockage de différents corps de police. On choisira, une fois pour toutes, une mise en page pour tous les titres au catalogue. On supprimera au maximum les illustrations graphiques, qui rajoutent un prestataire et diminuent les profits.

Le monde du livre s’est habitué à l’indigence artistique du support. Maintenant, comparez: que diriez-vous si EMI ou Universal Music imposaient à Placebo, Noir Désir, Tarmac, des typos rouges sur jaquettes beiges, sans rien d’autre ? Vous brûleriez les FNACs non?

 

2/ Le commerce prend la place de l’art

Selon une autre logique qui part d’ailleurs mais arrive au même endroit, l’éditeur confisque à l’auteur tout droit de regard sur la mise en forme,parce qu’il entend mettre en avant sa propre signalétique, qu’il lui parait plus important de défendre.

L’éditeur, censé d’abord n’être pas autre chose qu’un passeur de texte, devient quasiment sa propre finalité. Vendre. Exister en tant qu’entreprise.

Pour ce faire, il va chercher à se coder lui-même sur chaque «livre» (ou dépliant auto-promotionnel, puisque chez lui c’est la même chose) qu’il publie : l’espace du livre devient donc, tout ou partie, un espace identitaire où l’éditeur se met en avant comme MARQUE, comme LABEL ; sur la couv et les pages il impose son propre graphisme, il colle sa couleur, sa typo, son logo, sans aucun lien avec le texte (dès lors les textes illustrés ou bien faits ne seront plus qu’anecdotiques). Ceci, c’est évidemment pour exister dans l’étal de la librairie – pour que le lecteur-badaud (qui ne veut pas choisir lui-même) soit guidé par un principe d’autorité :c’est tel éditeur connu, donc c’est bon.

Faisant fi de l’unicité de chaque texte, le seul enjeu graphique pour un éditeur est sa différence d’avec un autre. Quand il est devenu assez gros pour se différencier lui-même, il crée les COLLECTIONS de textes tous différents, et pourtant tous formatés pour être produits en série. Le problème a été simplement déplacé.

Dans ce processus, l’important, c’est que le texte a pour ainsi dire disparu de son apparition. Dans les collections « littératures étrangères » des grands éditeurs, tout dans la typo et dans la mise en forme est français jusqu’au bout des jambages. Les très beaux textes d’une phrase par page du poète Alain Andreucci doivent se couler dans la mise en page trop vaste d’une collection Cheyne. Qu’on édite de la philo ou du roman turc, c’est typo Garamond pour tout le monde, comme si on n’avait que ça. Sur les couvertures gît la mort de l’imagination – on met des reproductions de Goya un peu partout, sans autre raison que c’est joli. Le texte, porteur en soi d’une esthétique qui ne demandait qu’à s’exporter en graphisme, est nié dans son essence, parce que 1/ l’éditeur ne veut pas investir, 2/ il estime que son identité passeavant celle du texte qu’il est censé défendre.

Dans l’élan et pour tout le champ contemporain, le processus aboutit à cette drastique réduction des compétences de l’auteur.

 

3/ Et les faibles obéissent

En effet l’auteur, depuis des décennies, privé de tout droit sur les formes de son livre, contraint d’abandonner l’exercice de ses compétences autres que purement scripturales, transformé en pisseur de copie, voit naître sur ses propres ruines des métiers nouveaux : les métiers de typographe, d’imprimeur, de concepteur graphique. Avec ces compétences, c’est aussi le fric qui s’en va ; le livre devient donc le produit qui fait vivre tout le circuit sauf le gars de départ, condamné à ne rien faire d’autre qu’écrire.

Ceux qui ont la nuque souple courbent la tête et rentrent dans le système, très contents de voir leurs livres publiés par un éditeur ayant pignon sur rue, et ils se contentent d’une rémunération symbolique – le ridicule prestige d’être artiste compense dans leur tête le kidnapping de la chair de leur art. Ceux qui arrivent à maturitéaprès l’avènement du livre industriel n’ont même plus l’idée de se révolter : il n’est même plus envisageable de dire que, tiens, un format vertical, pour ce texte, ça ne colle pas du tout, et pourtant c’est ce que le gars au pouvoir va me faire parce qu’il a décrété que toute sa collection serait comme ça.

Par ailleurs et maintenant qu’il ne s’occupe plus de rien, l’auteur rouvre les yeux et s’aperçoit que la situation est dramatique. Tout le secteur s’est construit sans lui. La production de texte est maintenant soumise au regard d’un « comité de lecture », censé représenter des goûts qui ne sont souvent que les siens (c’est ce que constate la critique) ; le secteur de l’impression se taille une part de choix dans le gâteau économique – la CGT veille, la corporation peut faire grève ; la vente, de même, s’appuie sur la multiplicité de l’offre pour imposer son racket. Dans ces conditions, c’est à nouveau l’auteur, isolé par définition, incapable de faire grève, de s’allier, de lutter, qui trinque et doit abandonner sa chambre à l’envahisseur ; il dormira dans le couloir, ou sur le pallier.

 

Bilan

Nié dans ses conditions d’existence, l’auteur s’adapte et apprend un métier, puisque pisser du texte ne paye pas.

En musique, suivant les compétences et les envies, on a le choix d’être auteur, compositeur, interprète, l’un, l’autre, les deux, ou les trois à la fois. En littérature, c’est Tu files ton texte et tu fermes ta gueule pour le reste : on s’en charge pour toi.

Dernier corrollaire: maintenant que l’éditeur a évincé l’auteur comme artiste, il peut le relooker à sa sauce : il en fait un produit à vendre. Starisation des traumatismes. Interviews portant sur la bio. Auteur démesurément caché, injoignable, mais présenté à intervalles dans de petits cadres dorés sur les salons à la con et dans les émissions où il « nous fait l’honneur de venir ». Homme-sandwich vendant sa salade de mots.

On commercialisera ton image, on fera des livres moches niant ton texte de fond en comble, et on les vendra sans rien te donner. Baisé !

Fuir.