Qu’on ne me voie pas comme un pervers qui aurait la manie pour le moins bizarre de tout inverser, retourner le gant de toilette avant de se laver et retourner le chat avant de le caresser, ou en somme tenter de voir tout systématiquement par le petit bout de la lorgnette, c’est ce que je demande ; mais aujourd’hui, vraiment, il y a dans nos coutumes et dans nos représentations un fait qui depuis longtemps m’interroge, c’est le critère de la rémunération du travail. Là-dessus, il n’y a pas de loi, le devoir-être n’est pas stipulé, même pas comme coutume, mais c’en est bien une ; la règle de rémunération semble être la suivante : plus le boulot est chiant et difficile, plus il est mal payé ; plus le travail est gratifiant, plus il apporte de prestige et de joie, mieux il est payé. Cette règle implicite n’est-elle pas la bonne ? Me trompe-je, et la distinction en matière de kilofrancs perçus s’effectue-t-elle seulement en rapport avec le niveau d’études ? Qu’importe : le fait est là, bien présent, l’orthoptiste bosse au chaud dans un cabinet et touche 30 000, le docker gèle sous vingt kilos dans le port, et touche 8 000.

Et vraiment, il va être difficile, vraiment ardu, de justifier cela ; à mon sens, cet état de fait est même impardonnable, car il ne faut pas que la parabole de Mathieu soit vraie : à ceux qui ont déjà, il sera donné, à ceux qui n’ont pas, il ne sera pas donné.

 

Je propose donc au Parlement la loi suivante :

LOI : la rémunération du boulot sera proportionnelle à son degré de difficulté, à l’harassement qu’il induit et à la peine qu’il fait ressentir dans le dos. Il y aura un choix à faire entre 1/ un boulot facile, avec peu d’heures, métier libéral et 2/ un boulot chiant, ou passionnant mais éreintant, et demandant beaucoup de temps (ouvrier, routier etc) ; les premiers auront le prestige et les seconds auront le fric.

Par cette loi, le but du député LJH est d’équilibrer un peu le rapport entre la tâche fournie et le confort extérieur, c’est-à-dire que ceux qui s’emmerderont au boulot s’amuseront en dehors, et vice-versa. Par cette loi également, le député LJH entend libérer les riches de leur argent, leur éviter toutes les névroses et attitudes pathologiques résultant de leur trop-plein de temps libre et de fric : par exemple, leur hantise de s’acheter une piscine, d’aller à la montagne, de cacher la Merco dans un garage bien gardé et d’affubler la baraque de toutes une série de système de protection antivols. Les pauvres pourront, à l’inverse, goûter aux joies de la consommation gastronomique, des vêtements chers et de la culture abondante.

Le cadre dynamique sera purifié de son ardeur capitaliste, qui lui gâchait la vie ; il pourra jouir d’une pauvreté saine et cessera de se fourvoyer dans les drogues et les putes de luxe.

Le routier pourra vivre en dehors de sa lourde semaine sur les routes des week-ends paisibles en compagnie d’une épouse pas mal fringuée ; il profitera de l’aisance des biens matériels pour reprendre goût à la vie, et il achètera, j’espère, en remerciement de mon œuvre législative, quelques uns de mes bouquins, voire tous.

La loi s’arrête ici.