« La poésie doit être faite par tous ». Voici ce qu’on peut lire, ici et là, repris, avec ou sans guillemets, comme citation distante on impérative injonction. Un sujet donc, la poésie, un groupe verbal, doit être faite, un complément, par tous.

Eh bien, non, non, certes non, absolument pas, que nenni, phrase poubelle et utilisation dénaturée. Comme on dit : c’est mon avis. Je m’explique.

Dans cette proposition, tout va de travers. La poésie ? on se demande bien s’il faut encore en faire. Telle qu’on l’a faite avec les Char, Bonnefoy, Jaccottet ? Pour ma part, je préférerais pas. Doit être faite ? C’est entendu : en littérature, il n’y a aucun devoir-être ; il n’y a pas de loi, pas d’instance dotée de l’autorité nécessaire pour édicter, contraindre, punir. Enfin, par tous : voilà le pire.

Au contraire, il semble bien qu’il faille diminuer au maximum – qu’on m’entende bien ! je veux vraiment dire : UN MAXIMUM, le plus possible ! – le nombre de ceux qui écrivent. Il faudrait éliminer le maximum de textes, le maximum de mots, le maximum d’écrivains. Il faudrait instaurer une commission tout à fait méchante et sévère, qui aurait pour but d’examiner chaque texte (plus que chaque écrivain), d’en établir, selon certains critères, la teneur en ceci et en cela, puis de poser son veto ou de donner son autorisation. Des critères ? Des quotas : minimum, dans chaque texte, 25% de phrases belles, d’adjectifs bien sentis, de verbes adéquats ; minimum de 25% de paragraphes, sections, chapitres qui vraiment avancer quelque chose au sein du texte ; minimum de 25% de trouvailles, ponctuations bien mises, idées brillantes. Et même si ces quotas sont atteints, révision globale quand même, ayant pour but de déterminer si le texte était ou non du flanc et s’il sera lisible pendant plus d’un siècle.

Qu’obtiendra-t-on avec ce petit terrorisme amusant ? On verra que Molloy de Beckett passe de justesse ; qu’Aragon (l’auteur d’Aurélien, pas ce crétin de « poète » étudié dans les petites classes) passe aussi, à mon grand étonnement ; que Brasillach, le fusillé, passe également ; que Lautréamont, Artaud, La Bruyère, Montaigne, Melville etc passent haut la main ; mais que, par contre, Balzac, Zola, Eluard, Maïakovski sont refoulés.

Rien ne doit être fait par tous, du moins tant que la situation intellectuelle ne se sera pas améliorée. Que le quidam dispose d’un droit à écrire ? D’un droit à essayer d’écrire, admettons-le sans concession ; mais d’un droit, réellement, à proposer du texte à d’autres, non – refusé ; recalé. Il ne s’agit pas d’écrire pour rire, pour faire le malin, pour se distraire ; si on veut rire, il y a la télé. Mais l’écriture, c’est pas le cirque. Cela s’apprend-il ? Si l’on veut, cela s’apprend, mais cela s’enseigne peu.

 

Revenons maintenant à ceux qui, sans ciller, reprennent cette stupide phrase. Ils ont lu « la poésie doit être faite par tous », et ils disent : la poésie doit être faite par tous. Aussi bien, il faut être absolument moderne, ou aime ton prochain. Verraient-ils écrit dans l’évangile « donnez votre manteau », si on les mettait devant le pauvre il se rappelleraient cette phrase en disant, ah, mon ami, je sais ce que dis l’évangile mais vois-tu, ceci n’est pas un manteau : c’est un duffle-coat. Et ils partiraient contents. Mais le sens de cette phrase ? Ce n’est certainement pas « chaque petite frappe peut produire du beau texte bien fait », comme le comprirent (ou feignirent de le comprendre ?) tous les médiocres surréalistes sans talent, qui voulaient ainsi faire parler la foule, le collectif et l’inconscient ; c’est, plus sûrement : « l’écrivain ou l’écrivant est un abruti si quand il fait du texte, il ne fait que son texte, sa propriété bourgeoise, « son œuvre » » ; faite par tous, c’est-à-dire pas faite par un seul pauvre type. Faite par tous, c’est à dire faite, qui que soit l’auteur : vrai pro, enfant, fou littéraire ; mais pas n’importe qui, personne ne croit cela, c’est des salades.