Cette fois, j’ai quelque chose de très simple à exprimer. Juste une petite histoire. Dans les années 20, Buster Keaton fait des films. Il est merveilleux. Deux d’entre eux sont passés récemment sur Arte. Miracles d’humanité, un gag toutes les dix secondes, que de la bonne qualité, avec du bon pathos en plus ; le tout, à mille lieues des merdes du samedi soir sur les grandes chaînes ; ah, qu’est-ce qu’on rit à ta pauvre vanne de fils de pute payé que tu es. Keaton était monstrueusement drôle avec du punch, du risque, des cascades, de l’émotion vraie ; toujours impassible, prêt à tout, victime consentante, triomphant malgré lui, sans vaine gloriole ; sincère, authentique ; heideggerien presque…

Vient la vogue du parlant. On ne sait pourquoi, sans doute parce qu’il est débile comme son Occident, pour qui le neuf prime sur le bon, le nouveau public du parlant boude le Keaton du muet. (Un peu comme, aujourd’hui, le sexe virtuel fait rêver, on ne sait pourquoi, on sait d’avance que ce sera moins bien, une poupée gonflable en pixels, plutôt qu’un vrai corps, m’enfin). Keaton ne plaît plus. Il fait encore deux ou trois « deux-bobines », puis, sans fric, est obligé d’arrêter. C’est la Metro-Goldwyn-Meyer qui décide d’acheter Keaton pour le faire tourner. Mais le Keaton MGM, c’est du Keaton sans Keaton : il doit chanter, partager le premier rôle, en endosser de seconds. Il ne s’y fait pas. Il devient alcoolique. Il est fini. Souffrance. 20 années ainsi. Sa vogue reviendra, dans les années 60 ; il aura le temps d’y assister. On fera des remakes de ses films ; remakes, on ne sait pourquoi, songe-t-on à remplacer en temps de paix la pomme de terre par le topinambour? (oui, la MGM y songe, et le public adore).

Bien. Donc sous le coup de la pression économique Buster Keaton a cessé quasiment, de fait, d’être créateur à environ 35-40 ans.

Bien. Donc moi, je considère, dans ma seule conscience, que le public des années 30, 40, 50, 60, et la MGM, et les firmes qui n’ont pas fait confiance au Keaton du muet, je considère qu’ils ont floué l’humanité entière d’une partie du patrimoine qui lui revenait. Il n’y a pas des Keaton tout les ans. Je porte le défaut d’œuvres de Keaton dans les années 30, 40, 50, 60, à leur crédit, en le considérant comme un MANQUE-A-GAGNER ESTHETIQUE. Je ne peux leur faire payer ; mais je dis, et tant pis si bien entendu c’est inutile, je dis que pour cela je leur en veux à mort.

Il y a peu de temps, un individu exprimait sur un forum la conviction suivante : Céline aurait dû être, en 45, soit fusillé, soit, à défaut, incarcéré à vie. Ce faisant, je considère que cet acte (l’acte de fusiller Céline pour avoir été l’antisémite primaire qu’il a été, l’acte de nous priver de Nord, D’un château l’autre et Rigodon) comme une atteinte des plus graves au patrimoine virtuel de l’humanité ; de la même teneur que l’acte afghan de faire sauter des bouddhas, bien réels eux.

Heidegger et Nietzsche furent-ils, l’un pro-nazi, l’autre pré-nazi ? Très bien. ILS ONT RAISON TANT QU’ILS PENSENT ET APPORTENT QUELQUE CHOSE DE NEUF A LA REFLEXION. Les juifs qui vivent leur tradition ont raison aussi. Si par hasard on en arrive à une situation, bien stupide, bien inextricable, où un brillant penseur nazi veut faire la peau à un brillant intellectuel ou artiste juif, je considère qu’il faut prendre en compte l’œuvre effective de l’un et de l’autre pour dire qui a plus le droit de buter qui, si vraiment l’un et l’autre ne peuvent pas s’empêcher de s’entretuer. Nietzsche contre Einstein, voilà un duel qui aurait promis (en supposant que Nietzsche était effectivement antisémite, et Einstein juif…). Le mieux, c’est Nietzsche en Allemagne et Einstein en Amérique ; c’est d’avoir les deux vivants et CREATEURS qui importe.

Beauté, art et intelligence contre toute loi pénale, loi morale, loi commerciale.

C’est une chose terrifiante, non, que la récupération des cerveaux nazis par les puissances triomphantes de 1944-45 ? Mais si la science y gagne, l’humanité en bénéficie ; et une vraie science ne peut pas perdre à être faite même par des meurtriers, si lesdits meurtriers sont qualifiés dans leur domaine. Terrifiant, mais bon au final.