Si vous avez lu la chronique ci-dessus « 21 propositions », vous savez que je m’intéresse à la question de l’éducation.

On pose le problème, en général, d’une manière très particulière : le « on » qui pose le problème est un sujet de 40, 50, 60 ans ; qui enseigne ou a enseigné (c’est-à-dire, d’un certain côté de la barrière) ; il fait un constat : on a un problème de transmission de la tradition et du savoir encyclopédique ; il propose des réformes – sur le mode technique de l’amélioration constante de l’outil pédagogique. Il fait porter son diagnostic sur la rupture, en l’analysant comme un défaut des formes d’enseignement ; il vise à le pallier par, par exemple, la substitution du multimédia à l’écrit, des vidéocommunications aux médias plus anciens.

Je suis assez pessimiste sur la question. D’abord, je ne crois pas que le raisonnement ci-dessus rende correctement compte du problème : je crois que le fossé ne tient pas à la forme, mais au différentiel entre les contenus à enseigner, et les contenus culturels déjà acquis par « le jeune » par les moyens de communication modernes. Les profs sont choqués que les gosses ne connaissent pas Montaigne ; mais ne vous inquiétez pas, ils vous méprisent de ne pas connaître Eminem ou Marylin Manson. Le fossé générationnel est profond et permanent. On en est au prof qui se trouve bien grossier d’avoir dit « Zut ! », face à l’élève qui ne voit rien à redire à interpeller son pote par un doux « aboule-toi voir ici  sacré gros enculé de ta race ». Au prof qui porte un tricot rouge vif, des années 70, s’oppose l’élève piercée aux cheveux teints en vert. Les profs des années 80, 90, 2000, ont eu à subir les assauts des diverses modes musicales – ils se sont pris les punks, les new wave, les techno, les fans de boy’s band, les rappeurs, les gothiques… et eux écoutaient encore Aznavour, Sardou, Lavilliers, et au mieux (comme en témoignent François Bon et Nathalie Quintane sur remue.net) les Stones et Nico : c’est du bon rock, mais c’est la culture à papa. Toujours 30 ans de retard. Le score est 1-1, ou plutôt, côté communication, 0-0.

En fait, je vois deux causes principales au maintien de ce fossé culturel générationnel qui rend délicate la communication entre le prof et l’élève.

D’une part, l’autonomie croissante de la jeunesse en matière de culture. Elle ressent souvent la culture de l’école comme une culture périmée, absolument pas en phase avec la sienne. Il y a une demande telle, un « marché du jeune » si bien organisé, qu’on n’a pas besoin de recourir à des sujets un peu mûrs et expérimentés pour fournir des contenus : la jeunesse elle-même (bien assistée par la grande industrie) y pourvoit : les stars du rock ont 20 ans, idem les DJ’s, les mannequins (on est grillé au-dessus de 25 ans ; non parce que on est moche après cet âge, beaucoup de gens se bonifient même, mais simplement parce que ce sont les jeunes qui consomment, et qu’ils ne veulent que leur reflet : les magazines du genre 20 ans, Jeune et jolie), les acteurs (Di Caprio, Lopez)… on n’a pas une culture faite par des « vieux » (= des plus de 30 ans…) pour des « jeunes », mais une culture des jeunes pour les jeunes, entérinée par les grands médias, mangée par les vieux ados (tout le monde veut rester jeune), et exclue de l’école. Et d’autre part, l’école refuse de se renouveler. Je ne porte pas de jugement – je me borne à constater que la fille de 17 ans qui reçoit Molière en cours écoute chez elle Lara Fabian ; et qu’entre les deux, le différentiel est énorme. Et le recrutement des profs, par le biais des IUFM, accentue le fossé : ce ne sont pas ceux qui écoutaient (comme moi en ce moment) Eminem qui vont enseigner, dans le meilleur des cas, Une saison en enfer : ce sont les élèves qui étaient, dans leur milieu étudiant déjà, qualifiés de ringards par la majorité des autres (fringues vieillottes, petites lunettes carrées, cheveux coupés courts).

J’ai toujours, j’ai depuis longtemps, été gêné par ce différentiel ; à 23 ans, je reste étudiant, et je suis écrivain ; avec les littéraires de mes amis, si je prononce le mot « Proust », on ne me fait pas la grimace, on sait de quoi je parle ; mais si je mentionne Rotterdam Terror Corps, techno hardcore, je sens qu’on ne m’a pas bien pigé ; à l’inverse, je suis dans une soirée bière avec des étudiants, on va bien aimer que je rende compte (en mal d’ailleurs) du dernier album de Daft Punk, mais le nom de Kierkegaard va jeter un froid dans l’assistance. Des deux côtés, je passe pour un con – et un marginal, qui apporte la merde de l’autre côté. François N (qui va sans doute me lire), très bon en latin, chante en cours des paroles (latines) de Dark Symphonie : vous savez, c’est pour dire vite une forme très noire et très douce (comparée au reste !) du TRASH ; le trash affectionne le latin, avec son côté catho, sataniste (ils mélangent tout). François N connaît le latin de Elend, et celui de Tite-Live ; le prof connaît le latin de Juvenal, et le français de Johnny Hallyday. Si les cours fonctionnent mal, d’après ce que j’en ai vu, c’est qu’il y a une distance énorme (et qui empêche affection et empathie) entre manières guindées du prof et comportements décontractés et je-m’en-foutistes de l’élève.

Quelqu’un disait, dans le débat sur remue.net, que Joris Lacoste n’était pas susceptible d’enseignement aujourd’hui. C’est peut-être à cela qu’il faudrait réfléchir : comment traiter en littérature Joris Lacoste et Montesquieu tous deux comme textes, comment en musicologie faire le lien entre Telemann (ancien), Philipp Glass (contemporain référant à l’ancien et au contemporain), et NTM (contemporains intégrant, quoi qu’on en dise, de l’ancien ; on a mal remarqué l’utilisation assez intense que faisait le hip-hop de sons à peu près identiques à ceux du clavecin (cf « The Real Slim Shady » d’Eminem et le dernier album du Suprême NTM)), comment en peinture montrer la filiation entre Greco, le Bauhaus et l’imagerie psychédélique ou techno.

Si on réunissait de façon correctement humaniste l’ancien au contemporain, on offrirait la possibilité de comprendre le second un peu plus en profondeur ; cela supposerait (et en même temps engendrerait) de meilleurs profs et de meilleurs élèves – tous plus complets dans leurs acquis et leur ouverture ; mais il n’y aurait pas, dans le fossé qui constitue (au lieu de la border) la longue route de l’enseignement, ces deux types opposés de véhicules devenus épaves.