Samedi. Célibataire amolli, j’ai une idée de départ très précise : je veux qu’une femme ou fille, être humain féminin, soit devant moi à un instant précis nommé x, dans une pièce ; qu’elle me voie, qu’elle baisse sa culotte, sorte son clitoris de sa cachette, le pose sur une table et me dise : tout pour toi. A ce moment, je souris, je recule, je pars fumer une cigarette à l’autre coin de la pièce. Voilà l’enjeu, l’objectif fondamental ; je suis en guerre.

Tout stratège sait, pour parvenir à ses fins, diviser ses moyens et définir des sous-taches. Avant donc qu’advienne la situation pré-citée, la récupératrice vengeance dont je cherche à jouir, je planifie mon action. Une analyse succinte de la situation me porte très rapidement à des conclusions très solides : il me faut une chemise à fleurs. Je la veux et la vois d’un blanc crème, parsemée de petites fleurs rouges (de même forme que les violettes), poignets et col amidonnés.

Samedi après-midi donc, me voici parti dans la ville, en quête d’une chemise à fleurs, dans les friperies, mon champ de bataille.

6 rue de l’Université, à Montpellier, dans les petites rues de chiotte, je me présente à l’entrée, je dis (commandant en chef d’une armée solitaire, voyant des robes) « Bonjour. Avez-vous des vêtements pour homme, ici ? » Un gars me montre deux pantalons ridicules et 4 maillots noirs. Manifestement, c’est un guet-apens de l’armée ennemie, une tentative pour faire diversion. Je dis « Je cherche une chemise à fleurs ; en avez-vous ? » Il commence à me parler d’un arrivage prochain de chemise hawaiennes. « Hawaiennes ? » je dis. « Je ne veux pas hawaiennes ». Il m’explique comment sont ses chemises hawaiennes. Il me montre la sienne, une qu’il porte, et qui représente apparemment ce qu’il reste d’une purée de fougères après deux mois au soleil en Amazonie. Il m’explique comment sont répartis les motifs, dans les chemises qu’il attend. Il me dit, rouge sur fond blanc, blanc sur fond rouge. Bien, vite, sortons d’ici, avant que la cavalerie ennemie n’arrive à sa rescousse.

Je me taille, je pars au 46 rue de l’Aiguillerie, une autre boutique tenue par des arnaqueurs en chef (BEPC d’arnaqueur en poche). Des Lévis d’occasion à 30 euros (rappelons qu’ils coutent 25 francs à fabriquer, tout le monde n’a pas encore acheté les convertisseurs). Des pulls et gilets en grosse laine, sans doute tissés pour liquider une population de moutons britanniques devenus trop encombrante. Des espèces de vestes d’étudiant amerloque avec marqué au dos Chicago (j’imagine un gars de Chicago achetant là-bas un tee-shirt imprimé portant mention UNSS judo de Grenoble, se demandant, en anglais, si c’est bien opportun de porter ça). Pas de chemise à fleurs – fond crème, petites fleurs rouge, les clitoris à portée de main, et l’amour.

Je gicle, je vais chez Célio. Chemises à carreaux. Et chemises à carreaux. Egalement quelques carreaux sur des chemises, c’est mode. Cela ne tient que si on a un salaire et un téléphone portable. Moi, je fais des bouquins et je suis injoignable. Je gicle.

Tati. Carrouf. Magasin, magasin, magasin. Vêtements imprimés au nom de l’Amérique ; vêtements pour hippies et pour cadres ; vêtements pour beaufs et pour plagistes. Coupes compliquées, tissus conçus par des araignées sous LSD, fausses poches, formes baggy ou homo. Pas de chemise à fleur.

L’armée vaincue rentre au camp ravagé. La même croix et la même bannière. L’occident ne sait rien faire. Dommage pour lui. Clitoris de mes rêves, viendrez-vous sans chemise à fleur ? Je m’amène torse nu, ça vous va ? Promis, dès que possible, je tourne homo. Les backrooms, on ne pleure pas.