Les difficiles scènes qui vont suivre ne viennent pas d’American Psycho de Bret Easton Ellis, mais bien de situations réelles, non-fictives, ayant eu lieu à l’ANPE de Montpellier Euromédecine. Qu’est-ce que Montpellier Euromédecine ? C’est la solution que l’ANPE a trouvé pour occuper les chômeurs : un quart d’heure de tram, vingt minutes de marche pour y arriver ; tous les gens qui habitent dans le centre-ville sont convoqués là-bas, parce que je-ne-sais-qui a trouvé que c’était une super bonne idée de mettre les structures à cinq bornes de leurs usagers sans voiture.

 

Février 2003.

Je reçois une convocation pour tel jour à 9h. C’est ma première, je ne sais pas encore en quoi ça consiste, je sais seulement que l’heure est non-négociable, et que la « non-présentation » de soi signifie la radiation des listes de chômeurs.

Alors j’arrive en réunion, un peu en retard parce que le truc est légèrement caché dans les herbes. Dans une pièce en kit, un cercle de convoqués et une dame qui rentre chez elle le soir en croyant qu’elle est formatrice. Je m’agrège au petit groupe. Elle fait dire les nom, prénom et presque-profession. Je ne vois pas très bien l’enjeu d’une réunion de groupe qui aboutit à des entretiens particuliers, mais mettons.

 
– Jean Paul. Pilote de ligne.
– Ah, pas facile en ce moment hum ?
– Ouais. Je fais des efforts.
– Mais pas moyen hein ? Air-Littoral, 11 septembre, c’est con ça hein ? Bon, vous avez été voir à l’aéroport les horaires ?
– Comment ?
– Ben ça peut être sympa de regarder les avions quand on a été pilote. Ma remarque est pas super pertinente hein ?
– Pas tellement.
– Bien, on vous convoquera. Suivante ?
– Marie N, je suis intermittente du spectacle.
– Ah.
– Oui ?
– Ah, ça veut dire que…
– Que j’ai mes propres réseaux, que je trouve du travail au jour le jour, que l’ANPE ne peut rien pour moi, que je suis là pour rien.
– Très juste. C’est con ça hein ? Et ça va sinon ? Bon, suivant ; vous êtes Monsieur ?
– Bablon.
– Baglon ?
– Bablon.
– Raplon ?
– Bablon.
– Allons.
– Quoi ??
– Bien, quel travail cherchez-vous Mr Tapon ?
– Un taf du genre que l’ANPE ne peut pas me trouver.
– Oh, vous savez, on est super utiles.
– Pour le trafic du tramway, sans doute oui. Vous assurez l’emploi des conducteurs, c’est bien. Moi je perds 2 euros 20.
– Bon, je peux vous aider ?
– Pas du tout non.
– Alors pourquoi vous êtes là ?
– Ben, Charlotte, puisque ça a l’air d’être ton nom, je te rappelle qu’on m’a convoqué. Si t’es si cruche au moins sers-moi un verre.
– Ah, c’est vrai. C’est quoi votre domaine ?
– Littérature, art, journalisme. J’ai regardé les annonces en bas, vous recherchez des commerciaux, des marketeurs, des sages-femmes. Pas vraiment mon truc.
– En d’autres termes on ne peut rien pour vous ?
– Tu viens de comprendre, je vais voir si je trouve du cidre. En attendant, essaye de faire passer le message à ta hiérarchie.
– Quoi ? Ecoutez, j’aime pas les mots trop longs. Suivant !

 

Fin de la réunion, on passe en entretiens individuels pour noter le riche résultat auquel on a abouti en termes de recherche d’emploi. Attente, puis un type me fait rentrer dans son 5m² et s’installe devant son écran bichrome technologie biafraise.

 

– Alors quelles sont vos conclusions, d’après la réunion qui vient d’avoir lieu ?
– J’y ai expliqué que j’avais des projets en cours et que ces projets avancent, indépendamment de l’ANPE.
– Ah, vous voyez, c’est utile.
– Aller à l’ANPE pour savoir que je n’ai pas besoin de m’y rendre ?
– Oui.
– Ecoute, mec, t’as mangé des escargots récemment ? T’as bien pensé à enlever la coquille avant de les avaler ? Y’a quelque chose qui tourne pas rond.
– Les carrés ?
– Ouais, les ellipses aussi.
– Bon. Vous avez le bac ?
– Au moins autant que toi je crois.
– Comment ?
– En réfléchissant.
– Comment ?
– Rien, pas dans tes cordes.
– Vous travaillez dans quoi ?
– Activités culturelles. Le genre de truc bien fun mais qui gagne pas mais qu’est bien vu quand même, de loin. Activités culturelles.
– Ça existe ça ?
Il cherche quelques secondes la touche A, puis C, etc, et finit par noter : « activittés culturelle ».
– Mec, t’as pas dû en avoir souvent.
– Comment ?
– Un type comme toi, ça s’écrit t, a, r, é. Un seul T. Mais deux types comme toi, le QI reste le même, par contre on ajoute un S. Et logiquement, si le but est de taper le mot dans ta petite base de données, tu devrais exiger de toi un certain rythme. Un mot par minute c’est encore un peu short, avec en plus une faute par mot ça devient légèrement excessif. Tu vois ce que je veux dire au final ? Ou bien t’entraves tchi?
– Comment ?
– Au stylo ou au clavier, comme tu veux. T’écris plus vite au stylo ?
– Comment ?
– Mec, y’a une épidémie de polio ou quoi ? Vous avez des tickets resto en self dans un hangar à foin?
– Comment ?
– Rien, j’essayais de t’imaginer transformé en gros groin.
– Comment ?
– Laisses, va, ça va passer, c’est rien.

 

Septembre 2003

6 mois plus tard, je suis reconvoqué. Je n’ai pas travaillé des masses, les projets ont juste avancé, au point qu’ils s’apprêtent à devenir rémunérateurs. J’appelle pour expliquer que, peut-être, c’est pas tellement la peine que je vienne, qu’on a conclu la dernière fois avec la Madame que, dans mon secteur, la recherche d’emploi ne nécessitait pas l’aide de l’ANPE, qu’enfin j’étais sur le point d’avoir des revenus plus ou moins réguliers. On me dit de venir avec une lettre de mon employeur, qu’il faut à tout prix que je vienne.

Convoqué à 10h, j’arrive dans le trucà 10h40. J’aime pas tellement me lever le matin mais il est difficile de faire comprendre aux butors que c’est la nuit que j’écris (ils traduiraient « mais, Mr, à quoi sert de faire des fautes d’orthographes entre le crépuscule et l’aube ? Vous pouvez aussi bien les faire de jour, comme nous », et là je saurais pas quoi leur dire).

 
– Bonjour. J’étais convoqué à 10h. J’amène avec moi une lettre d’un employeur ; je n’ai pas besoin d’assister à la réunion, puisque et d’une, j’ai trouvé du travail, et de deux, on a conclu la dernière fois avec la Madame que ça servait à rien.
– Vous êtes arrivé en retard. Vous serez reconvoqué.
– Non, je suis en train de trouver du travail. Vous voulez me reconvoquer pour me refaire des bases dans le fignolage de CV ? Pas besoin, puisque je suis en train de trouver du travail, je vous dis.
– Alors je vous radie ?
– Non, j’ai dit « en train ».
– Vous êtes venu « en train »?
– Non, euh, en tram… Bordel, c’est pas la question ! Tenez, cette lettre, j’aurai un emploi au cours de l’automne.
– Comment ?
– L’automne, mec, les feuilles mortes.
– Donc vous n’êtes pas radié.
– Voilà.
– Alors vous serez reconvoqué.
(Obscur sentiment de déjà-vu.)
– Ecoute, tu crois que j’ai mangé tes deux parents à Noël, avec un peu de jus de citron, c’est ça? c’est pour ça que tu m’en veux? Je crois que ma phrase était « Pas la peine, puisque je suis en train de trouver du travail ».
– Ok. Alors vous êtes radié.
– Houlà. Mec, t’as déjà mangé des boulons ?
– Comment ?
– Ecoute, c’est simple, un type te fourre un entonnoir dans le gosier et il verse les boulons.
– Comment ?
– Il appuie du plus qu’il peut avec l’entonnoir, et il verse. Si ça passe mal il ajoute du Destop.
– Comment ?
– Je vais vraiment plus tarder à te montrer. Bon, je peux aller voir la Madame qui nous dit comment rédiger son CV quand on a déjà trouvé du travail ?
– Non, vous êtes arrivé en retard.
– Oui, mais regarde, j’ai super-raison, c’est parce que je m’en branle de toi et que la Madame est d’accord avec moi et que le Monsieur au téléphone m’a dit d’apporter la lettre de l’employeur et que vous comprendriez. Un homme optimiste.
– Vous avez du travail ?
– Oui.
– Alors vous êtes radié.
– Mec, je te jure que tu gagnes 100 points si tu réponds à la question. Je cherche à définir ton esprit. Un indice : un angle peut-être aigu ; ton esprit, c’est le contraire ; tu as trouvé ? On cherche un adjectif.
– Comment ?
– Tu vois tes épaules? Essaie de sentir qu’il se passe quelque chose au-dessus, mais pas trop haut non plus sinon c’est rien que le ventilo qui tourne. Mec, je te donne un autre indice ; ça commence par Ob.
– Nouvel Obs ?
– Non, Nouvel Obs commence par Nouvel. Recommence. Elimine l’Obstétrique d’office, et ne t’attarde pas mentalement sur Obstacle… Vas-y, pense, pense ! Allez, mec ! Tu peux le faire ! Force-toi !
– « Obstacle ».
– Seigneur… C’est l’output du processus ou c’est un message d’erreur ? T’as planté? Steupl, maintenant, arrête tes vannes. Je vais expliquer mon affaire à tes collègues.
– Non. Vous serez reconvoqué.
– Quand ?
– Fin septembre.
– Fin septembre mon activité prrofessionnelle n’aura pas encore commencé.
– Fin septembre.
– Ah. Et pour faire quoi au juste?
– Pour avoir un entretien.
(Moi, à part : Bordel, qui est-ce qui a touché à la colorimétrie ? Je vois plus que du rouge là.)
– Bon. Mec, si t’étais une fille et que ton cul était aussi étroit que ton esprit, alors je te baiserai bien. Mais là, on n’est vraiment pas dans ce cas de figure tu comprends?
– Comment ?
– Je veux dire, mec, tu frises même l’absence de figure. On t’a déjà versé de l’acide dans ton néo-cortex ? Raconte un peu, qu’est-ce qui t’es arrivé ? Tu jouais derrière les portes quand t’étais petit ?
– Comment ?
– Assis derrière la porte et là quelqu’un ouvre un grand coup. C’est douloureux.
– Comment ?
– BORDEL, T’AS DES RUDIMENTS DE CHINOIS POUR QUE JE PUISSE TE DEBRIEFER SUR LES BASES LOGICO-SEMANTIQUES DE CE QUE JE VEUX TE DIRE ??? J’essaye de t’expliquer que j’ai envie de te poncer le crâne avec une pince à épiler, sacré grognard.
– Comment ?
– … (snif…. snif…) Je disais, je me suis beaucoup intéressé à l’histoire de l’art.
– Ah.
– Bâtard !
– Quoi ?
– De l’art.
– Ah. Vous recevrez votre convocation.

Et là il fait mine de «servir» un autre «usager».

 

Epilogue

Bientôt sur www.anpe.fr :
Urgent. ANPE Euromédecine recherche 10 maçons et 4 charpentiers pour reconstruire ANPE Euromédecine.