C’est encore quelque chose qui s’entend et se prononce assez souvent : Qui es-tu, toi, pour dire que tu échappes à toute subjectivité, pour enseigner que tu peux, mieux qu’un autre, te connaître toi, enfin pour défendre le droit que tu t’accordes à être le premier de tes juges ? Cela s’entend.

En esthétique, en morale, c’est même ce qui se dit le plus fort et le plus fréquemment. La doctrine est anti-subjectiviste, sans pour autant s’affirmer objectiviste ; elle est relativiste et prétend que, s’il n’émane que d’un seul sujet de pensée, un discours est sans doute faux. Malheur à vous si vous dites de tel tableau « c’est beau ! » ; vous venez d’enfreindre une règle de politesse qu’édicte la confrérie relativiste : il fallait dire : « je trouve ça beau ; mais mon avis ne vaut rien, vous savez, moi, je suis un con, je ne peux pas juger etc ».

Beaucoup de courants théoriques nous ont conduit à douter de notre jugement. Psychanalyse : nous ne sommes pas maîtres du ressort ultime de notre pensée ; si telle chose m’attire, c’est parce que je suis paranoïaque, ou schizo, ou maniaque obsessionnel ; à la limite, ceux de ma race aimeront ; pas les autres, folle prétention. Sociologie : notre intégration dans une classe, une position, un jeu d’intérêts, une sociabilité, une classe d’âge ou de profession etc nous situe tellement, qu’elle nous bétonne les pieds dans un ancrage esthétique, où nous ne sommes pas souverains ; notre jugement « vaut ce qu’il vaut ». Ethnologie et anthropologie : nous sommes d’un peuple avec certaines habitudes de regard, de pensée, de décryptage, de perception même ; du coup, on y comprend rien, à ce qu’à fait l’autre, de l’autre peuple. On pourrait continuer assez longtemps ainsi. Le vieil humanisme blanc, bourgeois, s’est viandé la tronche contre toutes les Critiques. Il ne faut point trop faire confiance au Moi.

Le Moi est si con qu’il faut l’aider par tous les moyens. Vous avez un problème sentimental, financier, moral ? Lisez donc votre horoscope, chinois, turc, numérologique, chaldéen. Vous êtes artiste, artisan ? Attendez la reconnaissance des institutions officielles : le prix du meilleur livre, la palme du plus beau caniche abricot, la place d’artisan-verrier de l’année. Le Moi, vraiment, la personne, c’est si petit !… Il faut à tout prix que du social vienne consolider tout cela – sinon, jamais ça tiendra. Regardez ces nazis qui, à Nuremberg, plaidèrent non-coupables : comment faire confiance aux gens ? La mauvaise foi n’est-elle pas un obstacle insurmontable ?

C’est faire peu de cas du Moi. On pourrait ramener toutes ces critiques de la  » raison jugeante  » à une formule simplificatrice : vous ne pouvez pas, de vous-mêmes, édicter un jugement, puisque vous n’êtes que vous-mêmes ; vous êtes tout seul en vous ! Cela ne fera pas un consensus…

Et moi je dis que c’est oublier que le moi est un tissu de contradictions et de procédures de contrôle. Que je puis être victime d’errements, de falsifications, de préjugés ; mais que, si je puis commettre de graves erreurs, je puis également les corriger ; que je puis, notamment, m’informer sur tous ces « biais », bien connus de la psychologie sociale ; que je puis m’en apercevoir et retravailler leur matière, pour y intégrer les éléments que le combat avec mon esprit de contradiction aura fait apparaître ; et ainsi de suite, avec les nouveaux produits. Et dans le tas, je commettrai de nouvelles erreurs, mais également j’accèderai à des vérités et à des jugements justes ; et pour cela, il me suffira de ne pas être ni trop dur, ni trop indulgent envers moi-même : de me méfier de moi a priori, afin de m’en délecter a posteriori. Ainsi je puis suffisamment me connaître – lire mon « journal intime » chaque matin avec mon café, pour m’informer des « nouvelles du moi » (« trois personnes tuées dans un attentat à la bombe au sein de votre cerveau » ; « la commission d’évaluation des sculptures égyptiennes demande une contre-expertise » ; « Antonin Artaud, mis en examen sur son appartenance à la catégorie des fous littéraires » ; « suite au discours de MM. Marx et Engels, le processus de paix au sein de la conscience esthétique est remis en cause ») ; et si j’argue de tels feed-backs, et d’une grande information sur le sujet humain en général, sur ses erreurs, ses préjugés, ses orientations implicites… est-ce qu’on me reconnaîtra un jour, à moi, sujet humain individuel, le droit de m’exprimer en mon seul nom, personne libre de ses déterminations? le droit de me prétendre assez conscient de ce que je suis, pour formuler des vérités et des probabilités ? ou resterais-je toujours, dans toutes les conversations, debout, seul, à la barre des accusés ?