Dé-violer la culture

Dans cette série de poèmes j’ai souhaité faire quelque chose qui ne se fait pas : adopter, reconnaître, un lyrisme de violeur, d’homme agresseur.

ça prend la suite d’autres textes où j’aborde le sujet : Je veux que la culture viole mon âme et massacre en moi la vérité (2009) et Lettre publique aux violeurs (2012) pour leur proposer de témoigner

C’est PAS pour justifier ça, je sais que c’est choquant, ça me choque moi-même d’avoir entrepris d’écrire une série de « poèmes de violeur ».

On m’a traité de violeur récemment, c’est dur de vivre ça, j’avais raconté des histoires d’abus sexuels subis et commis par moi (me concernant il s’agit de comportements abusifs, pas de viol), pour montrer qu’on pouvait être autre chose que pure victime, que des abus subis contribuent à brouiller les lignes, amènent à des sentiments perturbés et des actions regrettables.

Je pense que c’est d’utilité publique que de dévoiler l’existence de certaines choses, et je pense que la jolie poésie lyrique des hommes amoureux cache beaucoup trop de choses : elle cache la réalité de toutes les misogynies, de tous les abus sexuels, des harcèlements aux violences, et puis elle a le tort fondamental d’être l’expression classique du désir hétéro masculin, un beau discours qu’il serait bon de compléter bien vite par de la poésie lesbienne, gay, et de femme hétéro.

Il y a de la misogynie et des images dégradantes des femmes chez les poètes et écrivains et philosophes et chercheurs et chanteurs les plus célèbres….

Il y a un goût de la prostituée chez Saez (cf la chanson Marie ou Marilyne), une misogynie sentimentale chez Benjamin Biolay… (« petite connasse qui montre rien en surface »), de l’inceste père-fille chez Gainsbourg et Renaud…

Or ça manque carrément les fictions autour des violences réelles, y’a pas trop de mains au cul dans les films et série, pas trop de drague qui commence par Je t’aime et finit par Je vais te tuer. C’est ptet aussi pour ça qu’on peut pas les penser, on a des images carrément fausses des rapports sociaux via la fiction. (Les femmes n’y jouent quasiment aucun rôle, et les auteurs sont mâles donc tout s’explique bien.) Les croyances erronées sur le viol ont largement été entretenues par les téléfilms à deux balles sur des serial-killers tueurs de femmes, chassés par de beaux policiers machos dans les grandes villes américaines. L’un tue des femmes, l’autre tue des tueurs, le monde a l’air juste.

La fiction est thérapeutique parce qu’elle permet de montrer le réel d’une manière relativement dévitalisée, et qu’elle laisse chaque personne se positionner, se projeter, interpréter les situations etc. On peut regarder 30 meurtres en une heure dans un film sans se sentir traumatisé-e, c’est juste un spectacle. Qui permet de penser les problèmes, ou de noyer la réalité dans des fariboles, suivant le talent et la morale des auteur-e-s.

Pour l’instant je ne connais aucun film où on montre la vie quotidienne d’un homme abusif ou violent, en tant que telle, en focalisant là-dessus, en en faisant le sujet de l’histoire. Je pense que ce serait une bonne idée de raconter des histoires d’agresseurs, notamment parce que ça préviendrait les futures victimes potentielles sur qui sont ces hommes abusifs ou violents, comment ils marchent, ce qu’ils ont dans la tête etc. C’est comme la recherche médicale : on se passionne pour tel virus, non parce qu’on l’aime, mais précisément parce qu’on veut le détruire. Mais pour le détruire, il faut le comprendre bien à fond, le connaître sous tous les angles.

Il existe une très célèbre histoire d’agression misogyne dans un clip, dans Thriller de Michael Jackson. C’est ptet le clip le plus connu du monde, et ça contient l’histoire de Michael, qui s’amuse à terroriser sa petite amie, lui faire croire qu’elle va mourir, l’attaquer avec ses potes zombies, puis la défendre et lui faire croire qu’elle a rêvé. Y’a du sadisme misogyne au coeur de ce clip, peu de gens l’ont remarqué mais c’est là, exhibé, raconté à des centaines de millions de gens.
Dans cette histoire, les scénaristes ont voulu jouir de la violence misogyne et pas la dénoncer. Et personne n’a dénoncé ce sadisme à l’époque… (à ma connaissance)

J’ai un autre exemple, c’est Skrillex, le clip de First Of The Year : ça s’ouvre sur un homme qui suit une petite fille dans une cave, scénario pédophile rarement montré, et qui se retourne en : la petite fille, qui a des pouvoirs démoniaques, fait passer un sale quart d’heure au pédophile. Y’a à la fois la démonstration du problème, et une forme de réponse qui ramène la justice. Cette histoire-là rend le pédophile très antipathique, et la défense de la petite fille démoniaque est au contraire super jouissive, bestiale même, donc ce clip-là fait clairement de la propagande anti-pédophile.

Bref, on peut faire de la culture antiviol, et un point de transition possible, peut consister à faire quelques poèmes en tant que violeur, ou avec du viol dedans, ou par extension de la misogynie ou une agression anti-féminine – que les auteurs tentent le coup de se donner pour une fois le mauvais rôle, et là, de chanter leurs sentiments devant tout le monde pour se faire aimer…

C’est perdu d’avance je sais :'( C’est toujours un peu triste la poésie.

 

***

 

La Guêpe et le Violeur

Fable de l’eau chlorée avec des pesticides pour tous

Elle s’est posée sur mon bras.
Elle n’avait pas l’air méchante, alors je l’ai laissée faire.
Elle m’a piqué le bras.
Elle a laissé son dard dedans.
Elle est repartie en crevant.

Morale : cette fable ne me dit rien qui vaille.
Déjà, comment on peut dire « elle » en parlant de ce violeur ???
En plus, il ne m’a pas piqué le bras.
Et puis, il n’a pas laissé son dard, dedans.
Et puis quand il est reparti, il n’est même pas crevé.
Il vit toujours, je crois, j’ai même son nom et son adresse.

 

***

 

Si t’es pas triste, sois-le, que je te console
Si t’es pas gaie, sois-le, joue bien ton rôle
Si t’as raison, aies tort, passe pour une folle
Si tu te trompes, normal, tu batifoles
Si tu m’aimes bien, cache-le, l’amour ça colle
Si tu me hais, bats-toi, les verres ça vole
Si t’es une femme, ben crève, sinon j’te viole.
:'(

 

***

 

Chouette, une soirée sans oppression
Les tarés sont sympas et il y a du bon son
Des clowns et des nuages, pas de viol à l’horizon
Personne ne finira suicidé en prison

Chouette, une soirée sans hommes
Quand le loup est parti, quand la musique est bonne
Tranquillou on s’aime, tranquillou on déconne
A broder des biteries sur une dentelle de normes

Chouette, une soirée sans femmes
J’ai déjà tué mon ventre, reste à pendre mon âme
Je vais vivre une soirée pleine de charme
Dans des bois noirs partir en flammes

 

***

 

Les fleurs ont pleuré
L’écureuil a joui
Les feuilles sont tombées
Les fourmis ont ri

Les filles ont pleuré
Les violeurs aussi
Les peurs sont tombées
La vie a repris.

Et moi, j’ai pleuré
Pile quand tu as joui
De me voir charmé
De te voir ravie

Des arbres tombés
Sur les petits fruits
D’un écureuil gai
Au seuil d’une prairie.

 

***

 

Et si ce long tunnel sans lumière n’était au fond qu’un puits ?

Et si ce long tunnel sans lumière n’était au fond qu’un puits,
Où l’on chute pour toujours contre les murs rougis,
Où l’on s’écrase à mort après une vie d’ennui,
Et si ce long tunnel sans lumière n’était au fond qu’un puits ?

Et si tout ton amour n’était au fond que haine
Stratégie égoïste d’évitement des problèmes
Jouissance de dominant-e bien content-e de soi-même
Et si tout ton amour n’était au fond que haine ?

Ce sera un beau jour, que le jour de ma mort
Je serai comme un avion qui ne rentre plus au port
Comme le soleil d’été sur les dunes à l’aurore
Ce sera un beau jour, que le jour de ma mort

 

***

 

J’ai envie de baiser
La terre entière
Hélas elle n’est
Plus si entière

Elle est cassée
En mille morceaux
Par des niqués
Et par des sots

Elle est brisée
Par des rivières
De méchants jets
De méchants mots

Elle est en sang
Et en lambeaux
Toi pendant ce temps
Tu fais le beau.

 

***

 

Aujourd’hui le ciel est gris,
Il pleut.

Il y a des jours fades dans la vie,
Malheureux.

Les vrais beaux jours sont pour autrui,
Sauf les vieux.

Après avoir pleuré j’ai ri,
J’aime mieux.

Aujourd’hui le ciel est gris,
Je m’en veux.

Trop peu des gens sont des amis,
Même les vieux.

Laisse donc couler ces larmes qui crient
« adieu ».

Aujourd’hui le ciel est gris,
Pas bleu.

 

***

 

Ton vagin est un lieu d’amour, mais pas que
Moi comme un con j’y mets ma queue
Soucieux de rien et même envieux
Inconscient de ses maux nombreux

Ton utérus accueille l’avenir, mais la mort
Rôde alors autour de ton corps
Menacée de partout tu te réfugies au bord
De la naissance qui te tue d’abord

Ton clitoris veut du plaisir, mais les hommes
Aiment l’astiquer avec une gomme
L’effacer de la carte pour te rendre plus bonne
A soigner leurs mouflets et à jouer les bobonnes

Tout ton système peut s’infecter
Cystites colites et MST
De tout ton corps tu peux morfler
Quand moi j’ai juste éjaculé.

Poète ton coeur doit mettre à jour
Le logiciel de nos amours
Y intégrer les peines du jour
Ce sang, ces chaînes, ces maux d’amour

 

***

 

Super marché.

Je rentre du super marché.

Je cherchais l’amour, la paix, et des carottes râpées.

J’ai trouvé les carottes râpées.

 

***

à suivre…