La perfection se mange froid et sans faim comme le repas régional d’une région littorale.

 

 

I. Le jeune homme.

 

  • Misérable Mère ! Vous m’avez réveillé à 6h04 et que vous avais-je demandé ?
  • 6h00.
  • Alors, Mère ?
  • Je m’excuse.
  • Non Mère, ce n’est rien, tout est ma faute, c’est moi qui m’accuse.
  • Je te pardonne. Tu aimes bien faire ça ?
  • J’adore cela Mère ; avant je n’avais jamais dit ça ; maintenant il me semble que je peux tout peser au bout de mes doigts à l’aune de mes épaules.
  • Tu as de jolies épaules.
  • Merci Mère ; je viens de les laver. Vous aussi Mère.

 

Ma vie est une grande ville littorale. Au sujet des gens injectés, au sujet des décors générés aléatoirement grâce à des algorithmes complexes, j’ai du nouveau au sujet de comment nous naissons.  Aspirée par les moquettes elle part au soir vers les centrales de retraitement du matériel humain usagé où toute la nuit les dormeurs, ouvriers et co-ouvriers prolétariens de ce monde, lancent de loin les mécanismes bienveillants des usines à être, en périphérie des villes. Au matin les agents automatiques du design paysager humain injectent notre masse quotidienne d’individus vécus et d’enfants et de filles et d’élégants usagers grâce à d’incroyables technologies qui dotent d’études supérieures, de hanses de sacs, de tickets pour le tram, des personnes sans propriétés, d’occasion, brusquement substitués aux mannequins des vitrines. La grande famille humaine doit être changée d’eau quotidiennement. Stockée dans les friches littorales des étangs périphériques, une foule douceâtre en matière piétonne extensible suinte d’une manière absolument démente à travers des halls infinis et des tuyaux à haute pression avant d’être injectée en fontaine à tous les points névralgiques disponibles. A l’aube la mer se retire dès les premières lueurs des gens studieux chez eux, dans leurs apparts. Les papiers sont enlevés et les bus vont bon train sur les avenues qui sèchent ; tandis que nous traversons les flaques d’eau maritime la situation sans âme se pose lentement dans un bruit d’ailes et de claquements d’acier comme un groupe de pigeons crâneurs et désintéressés, à gauche, à droite et au centre d’une place. Telle une famille monoparentale, sans stress et venue de plus haut dans l’Europe, deux personnes muettes dans l’instant et parlantes dans l’éternité, les pupilles grandes ouvertes, se voient poser des questions sans répondre au centre de la grande place piétonne. Dans les flaques d’eau salée d’humides marcheurs font longtemps leur recherche de robes d’algues à porter dans les soirées par leurs épouses industrielles ; quand ils en ont, ils s’en vont, ils disparaissent et on ne les revoit plus, leur vie est achevée. Tout redevient calme et le soir tombe. Puis la nuit ramène vite la mer égale et translucide aux beaux reflets d’argent dans une grande vague de recouvrement qui engloutit le sol de façon peu profonde. Nous rentrons en marchant avec de petits clapotis parmi les courts-circuits en bleu et en jaune, près des courts-circuits en rouge et en noir, sans se demander quoi dire aux gens qui nous questionnent et que personne ne peut entendre. Peut-être que je m’égare dans vos yeux vides, dans le cas où je regarde les mannequins des vitrines, sans pouvoir passer la main sur vos bustes classieux, tandis que la ville surveille un champ de vision de sept ou huit mètres carrés, tandis que je me sens si bien que je rêvasse tranquillement à vous tuer ? Soudain devant notre nouvelle maison les phares se reflètent directement dans l’écume et les moteurs des voitures froides plongées dans l’eau nagent habilement jusqu’à un feu orange ; nous avançons dans l’allée plate, nous gravissons le perron et nous voilà les pieds au sec au sein de notre nouvelle Perfection.

 

Le drap s’efface d’un coup et il apparaît hors du rêve. Il s’assoit, nu dans le pieu. Dicible, est la lumière d’ici ; on peut se lever, faire quelques pas dans la chambre et prendre le soleil contre soi ; le cou fait mal, sans doute une position par trop inharmonieuse pendant les dernières heures de ce sommeil si invincible et lourd, maintenant vaincu et allégé.

Il coulisse à pas de loup et à poil vers la chambre de Mère, dans des odeurs âcres et fauves, sous un soleil blanchissant sur un sol sec et froid. Il entrouvre sans un bruit la porte de la chambre de mère et chuchote : « Mère, la conscience de ta nudité dans ce lit me révolte chaque matin ; sur ce, je vais me doucher. » Mère se retourne dans son lit en grognant de sa belle voix liquide et chaude. La porte n’a pas été fermée dans la pièce à côté où quelqu’un joue à faire couler de l’eau ; le « kawa » tiède est bu devant la télé insipide du matin, qui prépare la télé inodore du soir, en se caressant les épaules.

  • Mère, ce matin je suppose qu’une hypoglycémie m’atteint, dois-je m’y soumettre ou sinon, que dois-je faire ?
  • Mange un yaourt.
  • Plutôt mourir. Mère, ton nom c’est Clarisse ?
  • Non.
  • Mère, ton nom c’est un nom doux.

puis il se dirige vers la salle de bain. Il note :

Dès l’âge de 12 ans, je restais stupéfait devant la richesse du monde et j’avais des difficultés à m’y intégrer ; je faisais l’expérience de durées d’immobilité impossibles, en plein hiver nu derrière la fenêtre ; je goûtais résolu tout ce que je trouvais, une épingle à cheveux, de la terre, une bière à la vanille ou des tissus blancs et bleus ; l’athéisme surtout me posait un problème : les tissus sentaient Dieu et Dieu sentait la vanille, les épingles

et il se fait couler un bain dont il ne prend que les vapeurs, debout devant le lavabo en mimant des postures de personne qui se lave ; il est fébrile, il hésite, il note :

si le monde pouvait être sale avec encore plus d’intelligence, ce n’est même plus PERFECTION que cela s’appellerait, et tout le monde en mourrait.

Et en effet tu es là mal, tu es là comme le beurre rance dans un frigo en procès de canonisation, tu t’en demandes la raison et te branlant doucement devant la glace, tu en oublies la déraison, la porte fermée à clef sur toi, tes idées et le shampooing revitalisant d’une bonne mort annoncée. Mais du retard est pris et habillage en 1’10 avec sortie en courant et la porte est claquée à 200 mètres de distance essoufflée du bus qui n’attendra plus très longtemps. Dans la rapide boîte en métal, les jolis visages ternes de ces gens bousculés me confortent sur mon siège au sein d’une attitude désordonnée.

 

Deux heures après l’aube froide sous les frondaisons gelées les lycéens ébahis, intellectuels, charlots et moitié raides subissent la même onde de choc et s’écoulent tendrement vers les salles en soufflant des rires de glace étouffés et complices pendant que le jeune homme, perdu et retrouvé dans ses laines d’hiver, s’attarde rapidement à jouer avec les noires feuilles mortes avant de courir à longs pas lents vers les salles enchanteresses du bâtiment B.

« B, comme Bains ; j’aime les bains parce que je peux y voir le temps passé à se salir se dissoudre longtemps autour de soi. »

En salle de cours B 09 pulse par attaques vocales l’histoire américaine ; mais dès 8h10 l’Indépendance est proclamée par nos amis debout sur le bureau et à 8h et demie la domination d’Angleterre n’est plus qu’un mauvais souvenir ; les Français gémissent sous ma chaise de bois, Georges III quitte la salle et rentre boire le thé : nine o’clock. En B 14 les phonèmes dits avec des voix fluettes et peu assurées rappellent vaguement les discussions rapides des passants des confins de Tolède ou Madrid ; sur le tableau on interroge avec des conventions de ponctuation bizarres, et moi je dis : hasta la vista, salgo. En fait, le but à long terme du bâtiment B semble être d’assimiler une intelligence forte et que l’on trouve sous deux formes principales, d’abord diffuse dans le monde et ensuite concentrée, tout du moins c’est la thèse officielle, dans les grands corps adultes des professeurs. A la fin de la journée le ciel s’ouvre et il pleut sur l’île ; le pont-levis est emporté et les élèves habiles sauvent leurs vies à la nage ; cependant quelques uns qui refusèrent leur attention aux pupitres couverts d’embruns ne s’en sortiront pas si facilement, tandis que tu t’extrais avec aisance de la zone des courants du lycée maritime.

 

Assis sur une banquette arrière construire un observatoire de poche ne nécessite que quelques mouvements simples. Main cache œil et on y va. Assis sagement sur une banquette arrière ayant trop chaud dans le bus, il ne décide pas encore ce qu’il doit faire de ce vêtement de cuir brun et rigide qui lui couvre le dos et les bras et prend acte du souhait qu’il émet de revenir au sujet. L’observatoire clôt sa session dans cinq secondes, et dès lors tu regardes ces animaux disparates serrés sur les fauteuils ou agenouillés devant leurs sacs dans des activités méditatives de projet ou de scénarisation de l’avenir ; des semelles de cuir usées, des boucles de ceinture en faux métal, des bouches qui s’ouvrent et se referment sur des configurations toujours semblables et toujours différentes ; des véhicules les uns neufs et pimpants, les autres vieux et d’une vieille couleur rouge-rose comme coagulée, des pneus qui sèchent comme sur des autoroutes de l’information nées de la dernière pluie, elles-mêmes comme des portes entrouvertes, très larges et dont on n’aurait pas toutes les clefs ; des corps de bonne texture quoique certains un peu malades par trop d’hygiène et enveloppant comme de grands draps de lin des âmes gaies, habituées, violemment tristes et sans confession ; enfin des immeubles aux façades noircies coulissant parfois depuis deux siècles et plus devant des êtres mobiles, et des gens aux balcons lavant leurs saletés cajoleuses de la nuit comme dans un geste répétitif d’adieu des bras à la noblesse, voici la vie telle qu’elle paraîtrait être lancé à 80 à l’heure dans un bus de la ville, n’importe où à la surface d’une société industrielle. Synthèse. Un. Des individus à couettes et à nattes ont été repérés dans l’environnement. Deux. Elles sont fortement soupçonnées de vouloir passer des mamelons en contrebande à travers les paupières du bus. Trois. Atroces signaux comme quoi les organisations mammaires frauduleuses lanceront leurs grenades à l’instant du délire. Quatre : textures, lourdeur, masse, et couleur des tétons, une impression d’extrême variabilité ressort de l’expérience. Cinq.

Rien de neuf : tu triches. Les seins des filles attelées à lire leurs magazines tressautent langoureusement dans leurs maillots et le bus est stoppé brusquement au bord de l’accident et de la mort par un couple de cadres adultes qui se rejoignent avec violence joue contre joue et les cheveux dans les cheveux au milieu du passage piéton : la liberté existe-t-elle encore lorsqu’elle en vient à se poser comme problème ? Tu penses que tu vas commencer à te lever et en te dirigeant vers la sortie, rentrer infiniment exactement dans ta veste en lui disant oui, oui, oui à elle toute entière. En descendant c’est la même rue qui monte. Il est si facile de dire OUI avec un bus que je préfère une logique binaire plus tortueuse, vu comme je marche. Et là, quel jeu ? Tu joues toujours la place où tu es en ce moment. La comédie est bleue de monde.

 

Ceux des papillons qui ont réussi à voler jusqu’ici sont parmi les meilleurs ; comme le bruit faible émis de part et d’autre par le trafic consistant des voitures se révèle bien aussi puissant que les vibrations de leurs ailes si friables, il n’est pas invité à manifester une violence qui aurait eu pour but par exemple, entouré de milliers de ces objets rouges et bleus conçus en papier à cigarette et qui se fument eux-mêmes en une journée dans l’air chauffé des villes, de s’en dégager pour se frayer un chemin entre leurs corps les uns sur les autres tombés, il se décide quand même à taper d’un seul coup parmi les portes de la ville, et en courant très vite vers un magasin sous ces arcades monumentales d’un passé plus qu’ancien, j’ai une respiration posée qui en vaut bien une enlevée.

 

Aussitôt le seuil franchi la différence thermique de qualité de l’air se donne à expérimenter ; tu es quelqu’un qui connaît le jeune homme et à sa vue tu te diriges vers lui en refermant après quelques minutes le volume de photos consulté ; pour lui sans faire comme si, rien n’est : il passe vraiment avec une grande nonchalance devant ces grands et hauts rayons, c’est comme s’il coulissait devant une conscience dont la nature serait l’inattention, la mémoire zappée et la digression permanente ; je sursaute cependant quand tu viens me saluer en prononçant mon nom derrière mon dos ; les mèches frontales de mes cheveux sans discipline m’empêchent d’abord pour te rendre tes mots de reconnaître ton auguste statue femelle de, comme dirait maman, Jeune fille en friche, hommage aux Sphères, capitaine féminin en devenir, Copyright, TM, mais je me reprends et oublie cette sorte d’ironie de douleur que représente le frottement sur le ventre de la couverture du livre sur le porno nippon travesti sous ma veste ; quand tu ressors du bouquiniste tu t’es enrichi de 200 pages et tu sais que tu as réussi la substitution d’une expérience à un prix ; trop bon pour diviser ton cœur en monnaies scripturaires solvables, tu ne passes jamais devant les caisses sans un frisson d’angoisse.

 

Apprendre commence à m’énerver lorsque les groupes de jeunes gens frivoles et malhabiles quand ils s’embrassent devant ma terrasse cessent de passer en riant et se courant après avec comme du dédain totalement simulé. La rue se prend à être calme si les petits pieds nus arrêtent soudain leurs trajectoires, – et le jeune homme studieux peut enfin travailler.

  • Mère, je peux dessiner dessus ?
  • Ca dépend quoi.

Chaque institution produit ses objets propres : les entomologistes donnent à leurs papillons des au-delà au formol, les banques font naître à la vie des chèques que quelquefois le vent emmène pourrir à l’ombre d’un cerisier mort utilisé par les PDG fougueux et ruinés pour prendre des larges minutes de ce gracieux repos terrestre.

  • Juré, c’est quelque chose sans valeur juridique ni inscription chiffrée.
  • Alors vas-y.

Dans un mouvement de paix Mère avec une grâce d’abeille lisse ses longues jambes effilées ; la vieille peinture blanche trop séchée s’écaille et se dissocie facilement des bras de nos chaises longues. Peu de personnes blanches font leurs devoirs dehors sur des chèques. Tout le monde s’ennuie à en étouffer et fait sonner longtemps les téléphones portables que l’on retrouve souvent après une longue recherche dans des endroits incongrus. De son train pour Paris le professeur appelle sa femme qui lui répond entre les pieds des tomates folles et vigoureuses, en province, en Provence ; en vélo le petit ami espère que c’est bien elle qui fait miauler l’appareil entre son short sans poches et son ventre en sueur. Mais ce n’est pas elle. Le sang coule et le vélo est brisé. Vous auriez pu me tuer diriez-vous à une nouvelle Fraulein splendide à quitter au plus vite tellement elle semble comestible. Mais c’est faux : il est ici, vivant. Tout à coup il se lève et il court vers la plage nue avec sa mère comme seul vêtement à sa solitude infinie.

 

Nous sommes des étrangers dans la ville, seules dix personnes connaissent cette mère et son enfant saluant chez eux les jours et les journées dans un esprit de réalité. J’écrirai une biographie technoïde de Spinoza ou Leibniz ; j’irai lentement et vaguement à la plage voir si la mer est retirée ou déposée, si elle a commencé l’un des mouvements ou l’autre ; en prétendant ne rien vouloir, je m’enfermerai dans un van enfumé pour savoir si c’est bon ou idiot, si c’est viable ; les oreilles rouges dans le vent des mois, je me grifferais de plaisir de savoir que c’est là si solide à la vue et friable à l’esprit, pensa-t-il en sortant de la salle de bains une heure trop tard. Le gâteau est mangé, le monde est mangé ; la soif est bue, l’union est consommée, et l’eau quitte la baignoire sans dire un mot. Mater ; marcher ; tenir son rang ; et le reste du temps cultiver cette amertume tout seul comme une envahissante tomate, de mars à fin septembre.

Mère, tu es même trop belle pour porter un nom.

 

II. Le jeune homme blond.

 

  • Mère ?
  • Oui.
  • Je vais me mettre dans une attitude de refus.
  • Ah oui ?
  • Oui. Je vais aller me foutre dans un jardin et bêcher et faire comme si rien n’importait.
  • Et tu penses que cela sera fructueux ?
  • Je pense qu’à force cela portera ses fruits oui.

 

La nuit les fils téléphoniques relient les combinés anthracites et grenats aux centraux gris et rougeoyants des soirs de pleine lune. Les feux des grands poids-lourds violet-pourpres charriant les composants électroniques légers des industries de la côte renforcent de loin en loin les halos bleus et vagues des lampadaires de l’autoroute : d’une certaine manière, on peut estimer que leurs reflets lointains dans les pupilles du jeune garçon un instant détourné du spectacle de constellations qu’il tente de repérer sans avoir pris la peine de les connaître est d’un assez joli effet. Autre part dans les villes littorales, la jeune fille vient de s’endormir impatiemment. Avec patience, elle a attendu que la porte claque pour pouvoir écouter l’agréable mouvement de fuite des ondes automobiles en accélération qui produisent l’impression auditive d’éloignement. Maintenant elle s’endort avec impatience sans regarder les quatre segments de quartz rouge qui disent qu’il « est » zéro quatre deux-points zéro zéro au réveil. Dans sa campagne silencieuse, le garçon ne remarque pas encore qu’il est bientôt arrivé après avoir longé des kilomètres de fils et dépassé quelques 500 poteaux de béton et de fer sur lesquels, le jour, se font chauffer les petites familles d’insectes hédonistes et renégats. Puis il le remarque, et la jeune fille se réveille en sursaut. Tu aurais pu brayer ma vitre avec ton caillou mon chéri. Je ne suis pas ton chéri. Je sais ce que font les cailloux. Maintenant ferme les yeux. Leurs lèvres se déposent alors limpidement sur leurs forêts. Tes cheveux sont de plus en plus lisses et de plus en plus blonds ; dans cinq ans sans nul doute il n’y aura plus aucune douceur dans le fait de ronger des fruits rouges au soleil, car tes cheveux l’auront toute prise ; l’aspect splendide du ciel d’azur de la mer effrayée par tant de beauté pure ne sera plus qu’un réservoir d’air crade tant ta personne l’aura tout absorbé.

La fin de la nuit s’enveloppe dans ton drap blanc qui s’effiloche avec toi moi et quelqu’un dedans, ils se promenèrent ainsi pendant quelques minutes, en chuchotant des phrases que je ne voudrais pour rien au monde transcrire, comme une lettre d’amour mais en pire. Je cite : « Le plafond capte par la fenêtre la douce lumière de la lune, ombrée par la douce lumière de tes bas, et tu es en train de dormir, à cet instant, roulée en boule sous une couette à motifs bizarres. Quand tu te retournes dans tout ce silence j’entends le bruissement colossal d’un retournement océanique. Sans que tu le saches, chaque nuit, des fougères de forêt tropicale croissent dans ta chambre ; mais dès que tu te réveilles, elles disparaissent, et leurs spores s’évanouissent. Les petits animaux blancs de l’autre fois viennent te regarder dormir : penchés sur toi, et tendant leurs museaux, l’air que tu expires, ils l’inspirent ; l’air que tu inspires, ils l’expirent. Essaye de dormir sans dormir, et comme quand tu avais 6 ans, tu les verras. Tu crois que je vais venir ? Je ne te rejoindrai plus jamais ». Mais au matin c’est déjà l’aube et nous voilà assoiffés d’avoir joui. A présent assoupissons-nous en désordre sur ce divan de cuir noir frais, la fenêtre restant grande ouverte sur nous comme un œil dur de génitrice tendre et patiente, bordée de ces gracieux cils étoilés.

(Le battement du rideau toute la nuit fit apparaître les visages torsadés d’animaux infantiles, aux yeux vaguement préhistoriques.)

 

Un matin ce qui naît de la douce lueur de l’astre s’appelle plante, s’appelle pâte, amidon de patate, tabac clair. Une volonté de fille mal réveillée le matin c’est là qu’il faut planter et elle s’y rend, à pas feutrés et doucement elle rentre dans le matin. J’ai dans la main des graines, – le soleil brille -, de tiges qui vont proposer des couleurs au monde qui se tient attentif derrière ses branchages, le rouge noir de la rose des neiges, la teinte métallisée de la violette informatique ou le vert parme crème des gratte-ciels littoraux. Pourtant il ne te sera pas possible de rien enfouir en courant dans la terre tant que sur le peuplier malade les grands moineaux tigrés aux longs cheveux blond vénitien guetteront les tentantes mains du haut de leurs forts, bruissants et pétulants chênes-lièges. Ils gagnent tout ce que tu donnes, mais qui t’appartient, et que tu donnes – mais qui t’appartient.

Que faire alors ? Un jeune homme ne peut pas répondre à la question « De quelle nature est le bruit provoqué par une seule main qui applaudit ». Les mains ne sont pas les seules à le savoir. Alors elle rompt du pain et d’un geste précis éloigne les oiseaux jaunes au teint brûlant et plante ses plantes florales dans la paix de la journée. Les oiseaux jaunes au teint brûlant et clair sont alors éliminés un à un et le tableau est peu à peu rempli par les filaments ocres des longs cheveux des cadavres portés disparus à la connaissance de ton œil rapide, mon ange, assise à peindre dans le jardin comme je m’en vais maintenant à nouveau plus avant dans la ville, en regardant les gens de telle façon que tu ne m’as même pas vu partir, donnant tout pour une décennie de crème, tout pour une floraison d’appartements trop chers, tout pour une langue de fille, fraîche, triangulaire.

 

Tout commence toujours sur un chat qui traverse une pelouse, un building qui s’effondre sur une plage abandonnée, un cadre qui jouit sur sa belle femme nue en pensée au fond d’un fauteuil dans son château tertiaire, soulevant toutes ses membranes, l’embrassant à pleine bouche, la langue fine et la salive froide. Quand je suis comme ça, il n’y a que mes impressions qui comptent ; puis je reviens et les arbres naissent à 14h dans le patio en fleur au-dessus des amphores florentines. Comme une catastrophe aérienne atterrissant dans la vie dans de bonnes conditions climatiques, la journée émerge en éclair dans un nuage et se réveille peu à peu dans la tête, prenant son essor lentement et inénarrablement à travers les branchages et les fils pour finir par se déposer telle une offrande d’été à nos haillons de pieds, avec humilité. Comme tout est grand dans la lumière. A ce moment précis, on peut fumer le tabac blond dehors ou on peut le fumer dedans ; on peut sortir exprès pour le fumer, ou rentrer avec négligence pour le fumer. Dehors, on peut respirer un air d’une autre qualité aromatique ; dedans, on peut respirer lentement et en se surveillant, respirer vite sans se surveiller, ou aussi respirer lentement sans se surveiller. Si quelque chose de terrible arrive, on prendra l’air avec plus de fureur ; avec autant si quelque chose de doux arrive ; avec moins s’il arrive quelque chose qui ne rosit pas la bouche et n’active pas le cœur. De fait, le passage séducteur du chat urbain de gouttière représente quelque chose qui modifie quelque peu l’homéostasie organique. Quoi ? Si tu veux un bain je t’en fais couler un comme un bateau, je te le sombre dessus. Le thé appelle dans ta mémoire une sensation de paix instable contre la porcelaine du bol et un certain désir. L’eau s’effondrera sur la baignoire pour imprégner ta peau de tanin brun et fortifiant. Maintenant voici que les effluves chaleureuses dilatent tes narines de jeune maîtresse, voici que moi aussi je m’apaise un instant ; je valide visuellement le parfum de chaque chose dont je ne sais pas le cri, mais certes je n’oublie pas qu’est revenu pour moi le moment de partir, dès lors me revoici à nouveau en chemin vers la ville aux algues affreuses et d’un vert tendre accrochées aux fenêtres des agences blanches, ouvertes sur des secrétaires prises et indifférentes.

 

Cette femme ou fille apprenait aux hommes ou jeunes hommes à se tenir cambrés contre leurs propres corps ou apparences de corps. Ils s’éloignaient de sa couche en en sachant un peu plus long sur la façon de sourire ou d’avoir honte seuls dans leurs chambres silencieuse sujettes à diverses incursions rapides. Cette femme ou fille se nommait la jeunesse, elle n’était pas très belle mais elle était très riche, elle était de bonne famille et savait le piano. Avant, elle le savait ; aujourd’hui, elle le sait.

Tu n’iras pas plus avant dans la ville. La bonne idée de monter sur le balcon te commande et tu feins une obéissance que souvent tu refuses. Dans la rue, tourne la planète du fait de vivre à deux et plus. Sa révolution alimente la roue à aubes d’une certaine jouissance d’être étrangement en votre compagnie. Tu ne sais déjà plus que faire tandis que des couples suaves ou des tandems dangereux, des particuliers entreprenants aux souliers noirs et des femmes matures seules, des gens actifs rapides ou de vieilles veuves ultrarapides, investissent et évacuent avec des rythmes et des intensités différentes l’agence qui fait le coin et dont tu ne t’es jamais inquiété de la fonction ; mais de ta hauteur tu les dénombres au fur et à mesure qu’ils évoluent dans leur passion de rentrer sans te voir. Tu peux filmer toutes les inondations en contre-plongée dans l’anonymat le plus total d’une activité au grand jour. Un bon passe-temps civilisateur quand on attend que quelqu’un quitte le bain.

Un scintillement de surface précède le soulèvement du monstre marin. Quand elle sort, tu l’embrasses à pleine bouche exactement comme le jaguar assoiffé ploie l’échine beige de l’innocente jeune fille maya, tu la serres contre elle-même, tu lui caresses à la serviette l’aine et les cuisses, le ventre, les seins, la nuque, le dos, les fesses, les chevilles et les mains où tu t’attardes, aux jonctions des phalanges ; elle est illustrée en formes blanches aux traits noirs et porte une fleur en rouge carmin dans ses cheveux exotiques, pendant que tu retournes vers la fenêtre en oubliant le bruit du séchoir. Dehors la situation reste calme et tout va bien. Beau temps sur la Méditerranée. Les gens sont occupés et tristes, la fille est belle, le soir s’approche avec une timidité polie sans doute pour demander quelque chose, la mer prend son élan vers la ville, le ciel a six ans.

 

Missile mer-sol balistique stratégique, un fils fuyard cultive les plantes au plus tôt du matin (après s’être dégagé des bras tranquilles et doux de la fiancée endormie dans l’anarchie) ; au lever du soleil un jeune homme blond fait traverser dans la terre brune un outil de fer blanc (sans avoir pris la peine de mettre des vêtements sur son corps assoupli). Il applique à la terre un traitement d’exception, pensé de perfection ; il répond dans la tête à des personnes fictives le questionnant : partant du fait que le nettoiement rappelle le chatoiement, peut-on dire que la liberté est sur toi plutôt comme une étoffe ou plutôt comme une propreté ? En postulant l’efficacité relative de certaines vérités pratiques et le caractère précieux des rapports affectifs, que pensez-vous qu’on peut gagner de plus à désobéir à quelqu’un qu’on aime ou à un très très bon conseil, médical par exemple ? Existe-t-il une équité lorsque, dans une confrontation entre individus, les deux parties reconnaissent des principes de jugement et de droit hétérogènes et opposés entre eux ? Le jour où j’ai posé qu’une pluie bien torrentielle n’avait rien de désagréable, j’ai menti comme il y a des défis qu’on aime tenir et des paris qu’on aime perdre ; Mère m’a accompagné dehors en demandant si alors j’avais froid, si j’admettais ; je n’admis pas ; le déplaisir de la pluie froide collant les pans de chemise au torse, moi démentant, m’a donné le plaisir d’avoir tort. Tu comprends ? Tu as bien dormi et il n’est pas encore tard ; tu te lèves et tu me regardes, tu tournes dans la pièce ; t’as un beau cul et une belle chatte et je t’aime. Tu es quelqu’un que je connais dès que je te vois : douée, compréhensive, solide. Ta prunelle est une arme contre laquelle je n’aurai pas de D.C.A. ; paysan attaqué sur son sol par la jeune fille tout juste réveillée, je n’emploierais que trop tard mes fourches contre toi ; j’ai fait le jardin, c’est pas grave ? Si tu veux regarde-moi et tue-moi. Elle répondit que la liberté était sur lui comme une propreté pure, et que pendant longtemps ce ne serait pas éphémère. Les flots se retirèrent alors et les poids-lourds purent enfin joindre les usines littorales du complexe militaro-industriel par les voies saccagées de mon œil fatigué.

 

Je peux te parler de ma mère ? J’ai beaucoup de choses à dire sur elle avec des mots de douceur ; ma main suit sa main et mes yeux sont ses yeux : quand j’étais petit je détestais la viande ; mais elle apparaissait soudain au-dessus du plat, je bouffais la viande alors avec l’impression de la manger elle, toute viande des plus immondes semblait du miel, puis je la recrachais sous la table, mais pas elle, pas ma mère, elle je la conservais me chauffant tout au fond de ma chair, j’aimais son dos au soleil, son repos, ses colères, ses départs en voiture sans dire où elle allait. Je vais quand même te dire un mot sur ma mère.

A la fin des années 60, ma mère était jeune ouvrière ; elle portait la blouse grise, les cheveux attachés sauf des mèches sur la nuque ; elle avait de beaux yeux fins, un petit nez qu’on pouvait dire tranquille ou espiègle ; souvent elle se faisait baiser tout contre les machines ; un jour elle a éteint la chaîne de montage dans une jouissance sans fin sur les consoles de contrôle de la production, et c’est comme ça que j’ai vu le jour, neuf mois plus tard, déjà prédestiné à une vie consciemment inhumaine. Je revois encore mes parents, deux ans avant ma naissance, marchant enlacés, le soir, en silence, sur le sol de béton de la grande usine, élaborant dans une tendresse technologique remarquable la conception sans tache d’un futur enfant standard à base de matériaux humains alliant souplesse et légèreté – couleurs au choix. En gosse putain de banal, tu fourrages comme un dingue à travers ta mémoire et tu extrais des concrétions que tu consumes aussitôt sur l’autel de l’oubli ; tu glisses d’hypothèse en hypothèse, traversant des parois fallacieuses, mobile dans tes affects et habile dans tes choix et tu aimes visionner l’heure de ta conception, ça te rappelle un peu ce moment dans une vie antérieure où tu trouvas tes parents d’autrefois, occupés dans le salon à jouer seuls avec un serpent au milieu des enfants et des meubles.

Bonne nuit ; l’écho de leurs pas dans la salle ; merci de m’avoir écouté.

 

Une défonce intercostale est larguée depuis le fond de l’avenue et personne ne peut pas ne pas m’arrêter.

Deux poumons arrivent fort sur la nuit essentielle, et pardon à tout le monde pour tout l’air que j’engouffre. Bientôt dans les églises que je dépasse les cierges n’auront plus rien à brûler, et l’oxygène et la vie asphyxieront tout et par ma faute ce sera la fin des plantes. Un torse dément s’effondre latéralement sur le dos d’un embouteillage alors pardon d’office et mes excuses aux voitures tandis que je pose des problèmes à contresens dans la circulation alors tout le monde sera embrassé sur le cou et tout le reste sera laissé blessé, à geindre à même la route, à respirer, respirer, respirez… Danger. Si je me coupe le vent saigne.

Mais tout est parfait ici, pas une magnificence de trop, pas une seule statue superflue ou par un peu superfétatoire, et tout aime nous montrer comme tout est si agile, stable et plein. Tandis qu’un Empire tombe encore en silence et dans un fracas géométrique immobile, un fugitif bleu outremer  – sont-ce des gens ? sont-ce des vignes ? – est rejoint par d’oranges danubiens qui courent, et tu dis « C’est bientôt l’heure de se suicider mais je vais me promener quand même. Mec, je me vois traîner sept années-lumières durant sur des lunes réaménagées, sans jamais m’arrêter ! Certaines personnes sont trop rapides pour être tes amies », et puis tu disparais, chutant à pleine vitesse le long d’un plan horizontal dément. Merveilleuses trajectoires à travers le happening permanent des foules.

Mes amis, le monde, l’avenir, si brillants aujourd’hui, vous mettent dans une rage folle ; la jouissance vous suspends, vous terrasse et vous fait reculer vers l’arrière pour agripper la première arme d’une main ferme et sans la regarder, avec au contraire les yeux ancrés dans ceux d’un autre, à définir ; vous éprouvez du plaisir à subir ces journées des plus magnifiques ici, à découvrir sur vos corps mis à nu, maintenant, les traces d’une plénitude infinie ou quasi-infinie ; des spectacles communs, banaux, mais qu’on dirait faits pour vous, vous laissent le goût d’une violence inouïe ; vous tombez en arrière ; vous ne pouvez plus respirer. Alors, vivants de faim, tout le monde se met à déverser son stock de phrases superbes, la bouche ouverte ; je meurs de seuf emprès de la fontaine ; je grignote un morceau près des amas de victimes et de victuailles ; un excellent début de saison, il est 22 h ; dans la cuisine le frigo s’ouvre, je le dévalise ; la nuit tombe, je la fume ; le soleil se couche, je le tabasse. Soir. Mon activité principale, c’est exister. Si je m’enferme dans mon lit sans céder au sommeil j’existerai quelques précieuses minutes encore.

 

III. Le jeune homme urbain.

 

  • Tu as appris ça en combien de temps ?
  • Une demi heure.
  • Et cela porte un nom pour toi ?
  • Je te le dirai plus tard.

 

Quelqu’un qui cherche un sens à tout ça, peut-on penser qu’il s’achète une voiture qui consomme peu à l’accélération juste pour mener ses investigations en ville ? C’est une maison près de la gare, on sonne et à toute heure, le jour la nuit, tôt le matin, en août, en juin, pendant l’hiver, si c’est Noël, si ça va être Shabbat, si ça va mal ou si c’est un lendemain de colère, on y monte par un vieil escalier plutôt poudreux. Quand le jeune homme y monte il doit toujours se faire la réflexion amusée que si l’on n’avait pas la faculté d’extraire de plusieurs situations le facteur commun, de plusieurs groupes l’élément le plus régulièrement présent, on ne saurait jamais qui habite là en vrai. Une constante ouvre la porte de l’équation au jeune homme. Ensuite tout est plus libre. On ne sait pas si cette façon vide d’être libre pourrait s’appeler destin à condition de porter un manteau long et une fausse chevelure ; si le destin est un livre contient-il des illustrations où on pourrait l’apprendre ? Et soudain on se met à la fenêtre, on a le front sur la vitre, les joues touchent les rideaux. Au dehors brillent les villes et les feux comme de vieux joyaux vifs et stables comme la mer qui porte les navires d’où les naufragés partent s’endormir chez l’ami et saluent le jeune homme qui reste sans réponse, si cela a un sens c’est quelque part comme dans les lampes rouges et oranges ou aussi comme trouver sa place dans un lourd fauteuil brun juste pour la nuit conçu pour regarder les télés étrangères et, dans leur reflet, les gens se mouvoir et se perdre dans la neige des écrans d’un sommeil agité.

 

Si on pose l’œil la joue ou une jeune main hardie dessus alors les antennes hertziennes se laissent décrire comme une forêt. De même, comme les rangées de tombes dans le cimetière Saint-Lazare, revenu d’entre les morts pour commenter leurs funérailles, les rangées de croix se laissent décrire comme une forêt. Les peaux des morts à la limite pourraient être laissées flotter sur le bord de la ville pour être emmenées au loin par le matin brumeux, et tout serait différent, ou aussi on pourrait les convoquer à l’abysse dans les soutes de camions submersibles, des milliers, et des bleus, peut-être c’est déjà fait et cela explique la mer de couleur bleue. Mais tu sais bien que non et tout cela ne tient pas debout sans de très forts appuis ; ainsi de cette vieille femme venue réfléchir sur sa vie devant l’écran mortuaire et la croix satellite de son défunt mari, écran et croix qui constituent la tombe, et vieille veuve qui ne tient que grâce au fort secours de la très grande tristesse que constitue sa vie, ainsi la tristesse des jeunes filles en course vers l’horizon que constitue le fait de ressembler un jour à des écrans géants brillants. Dans la nuit et les femmes, et les filles, et la mort regardent la télé assises dans leurs peignoirs, sortant du bain, essorant leurs cheveux sur la ville plongée puis noyée dans son obscurité, dès lors que la mer monte par le dessous. Au-dessus de toi les avions sont si beaux que les feuilles mortes se retournent sur leur passage, et alors tu t’aperçois combien tristement le malaise et la folie taillent des blocs cruels dans ta génération. Cependant il est vrai qu’en sortant avec la dame aux portes du cimetière, on n’apprend pas à préciser ton sentiment ; est-il trop tard pour mettre fin aux jours comptés de la défunte qui marche ? Pourtant tu ne l’attaqueras pas ; si tu avais plus de peine tu lui offrirais même quelques cailloux de belle couleur et de belle forme, qu’elle ne mépriserait sans doute pas. A toutes filles en danger tu donnerais des secours bouche-à-bouche pour les réanimer comme des villes envahies, sirupeuses, aquifères, à travers lesquelles et les filles et les femmes et la mort te conduiraient pour t’habituer à leur itinéraire.

 

Sur le chemin je suis ces femmes que je respire, les yeux fermés je marche à la rencontre de poitrines douces que je heurte brusquement en pensant à murmurer pardon trop tard, quand je le crie je suis déjà au sein d’autres poitrines plus dures et plus jolies, des flancs de vieux hommes, de grosses gamines bourrues, de jeunes garçons comme moi qui sourient en me disant, pardon, ne hurle pas si fort, ou tu vas réveiller la jouissance, qui dort là-haut sur sa terrasse, sous son soleil de bronze chaud et fondu à l’ombre d’un parasol de lumière. Je monte chez la jeune fille nommée jouissance, je la salue, je l’ai connu la première fois une nuit seul dans mon lit (je me rappelle que douze bougies avaient brûlé déjà sur mon gâteau d’anniversaire, et que la nappe avait pris feu pour dire sa joie, ayant lu un peu de Bible je dis c’est un feu qui ne brûle pas, autour de moi l’on dit je n’en suis pas si sûr, mais il est vrai que j’étais plus blond alors que je ne le suis maintenant, plus blond et plus sincère), sans un passé souvent la jouissance s’ennuie ferme, je suis chez elle et je la vois assise, morne, à rien faire, cherchant la clé et la serrure et je vois dans ses yeux la tristesse, l’envie de partir, alors je la prends avec moi, je l’emmène, je donne des coups de fil à n’importe qui dans les cabines, elle, tout l’amuse, elle me suit dans la ville et aime à voir les visages incertains des gens que je croise, elle m’abandonne sur mes trajets comme un ami de rencontre et tout à coup, près d’une fontaine (elle jette une pièce ; elle ferme les yeux, elle sourit), elle s’aperçoit qu’il faut quitter le jeune homme, et la situation se dissipe cruellement et tu repars seul dans la ville, et tu flottes entre les parois comme les joues d’un enfant coulant le long de ses larmes, ayant l’air de flâner mais sachant ce que tu veux, quelquefois tu as peur des gens et tu ne regardes plus que par terre, tu y repenses plus tard avec une impression de pitié, tentant de la convaincre de faire quelques pas avec toi, dans ta compagnie avide d’éclaircissement bien sûr c’est voué à l’échec.

 

Si d’une part les gens vivent dans la ville en y laissant leur peau, d’autre part les gens entrent encore dans les magasins flous, et tout cela s’est laissé apprendre. Autre chose est pour moi de retrouver mon chemin entre les rues dorées la nuit. J’étais une petite fille vêtue de rouge au lever du soleil. Que dire alors ? Le bus 32 n’atteint sa destination qu’après une certaine heure, quand il arrive au terminus je dois être impuissant devant l’obligation de rentrer à pied ; mais ça ne fait rien. De la vie dans les villes, par un miracle géographe, j’ai tiré des cartes ; des visages ouverts ou fermés aux yeux mi-clos que je rencontrai, je tire toutes mes informations. Dans la ville littorale, on sort sous les Arceaux pour arriver au Peyrou, à droite vers la Chine, à gauche le Chili ; il part vers l’Asie, il part vers l’Annam. C’est terrible, non, de se dire que des piétons aux cheveux d’oiseaux sont peu à peu éliminés de la circulation par une reproduction cellulaire défaillante, tandis qu’on se roule une clope en marchant, debout sur un banc ; mais d’autre part c’est ravissant lorsque les morts sont jeunes et frais et morts du jour et que la rue est un tapis de leur peau certes fanée, mais sucrée et ouatée, d’une belle couleur de crème, et qu’on découvre sur eux les traces de mille chemins charmants à emprunter et hop et ne jamais les rendre…

 

Quand tu rentres la femme de mer se laisse tout dire avec patience, la couleur des oiseaux, leurs cheveux, leurs brushings, leur puissance. On peut lui raconter n’importe quelle connerie et toute la vérité, elle lit la vie comme dans un livre appelé « la jeunesse » dans lequel elle vérifierait tout. Je ne t’ai pas dit au revoir l’autre fois et suis parti le matin parce que la route avait ta voix et qu’elle m’appelait quand tu dormais et ainsi, tu sais, une voix pure, chaude, mais aussi civique, responsable, une voix qui vote pour le parlement de la tranquillité et de la côte, je suis parti. Demain nous allons en forêt avec Mère. Maintenant je vais te raconter toute l’histoire de la philosophie de hier midi à aujourd’hui. Crois bien qu’elle a beaucoup changé, car j’ai réfléchi. Tu te lances dans une si légitime diatribe contre l’existence que tu sonnes presque suspect, tu prends des heures de parole pour avoir le temps de ne regarder que le mur et puis tu as un doute, mais est-ce vraiment la peine de garder dans la main le téléphone se demanda-t-il en s’éloignant de deux pas dans n’importe quelle autre direction disponible.

Le lendemain la voiture est garée et chassée de l’esprit d’un coup sec. Fini, on n’en parle plus, nous passons cent mille arbres somptueux, polyptyque monochrome bariolé représentant des auras rouges pour tous les animaux en mouvement autour de nos circonvolutions grimpantes ; Dame Clarisse enchante les chênes et enchaîne les champs et je complète psychiatriquement mes palettes camaïeu de vert pomme vers vert feuille vers vert olive ; au loin les daims teintés et bienheureux se cassent la gueule dans l’aube et Mère a les rétines qui brillent de tressaillement et de plaisir barbare. Tu la soutiens et vous vous côtoyez, effondrement contre une racine, prise de risque maximale entres les masses de chlorophylle, tout sort de là, les arbres, les littoraux, les villes. Mère gravit les montagnes de ses longues jambes solides, le fils rebelle la suit sur une biche blanche lancée dans un grand galop crème, des souterrains sont investis par des torches et des torrents franchis font un lointain murmure au moment de l’escalade, et quand au soir la mère s’endort dans les mousses brunes, le fils prodigue referme doucement la porte de la forêt et, s’asseyant à une place inhabituelle, commande une bière blonde au bar.

 

Il commande et la bière obéit. Les troupes de bière portent de belles armures à broches d’or ; leurs robes écrues et de combat ont dans le vent ce mouvement d’attente ample qui caractérise les guerriers de race noble. Au premier geste la troupe s’avance de dix pas et se découvre à l’ennemi caché derrière des collines de flanelle ; la peur s’installe dans ce camp du bas devant la splendeur de l’armée de bière, sa beauté, son courage, sa fermeté et son élégance ; pris de ce sentiment le camp ennemi pleure de bonheur, beaucoup de salive est avalée mais ça ne suffit pas, ça ne suffira jamais pour résorber toutes ces effusions dès lors la plaine s’imbibe puis l’émotion envahit la campagne et de suite tout s’inonde ; comment se battre dit l’ambassadeur de la terrible bière noire – à la nage répond le grand général. A ce signe les soldats forts et souples des deux drapeaux s’élancent dans l’onde et vont chacun à leur rencontre dans un crawl très maîtrisé et plein de grandeur, et quand les bras sont parvenus au beau milieu, les épées sortent des fourreaux et le corps à corps s’engage ; à 20h la marée ramène les survivants vivaces au fond de leurs palais résidentiels, à minuit les plus hardis lavent leurs vêtements dans le sable et repartent aussitôt, au petit matin la langue balaye les morts sanglants et les blessés que les historiographes du roi de la bière blanche, tout au récit de leur victoire, ne mentionneront même pas le lendemain quand ils seront au travail sur un balcon frais la nuit avec une bougie dans les cheveux et une plume dans la main.

D’ici où j’entends des filles jouir, une douceâtre odeur d’herbe circule lentement dans la pièce et je – travaille. La fille couchée paisiblement dans le matelas en foin, avec un petit tee-shirt à frous-frous, la couette sale enrobée autour d’elle. Le papier posé en guise de cache sur l’ampoule nue noircit en deux heures environ. Quelques restes de l’attirail du voyageur, la bouteille d’eau, le cendar, la tasse de café et le paquet de barre bretonne dévorée. Est-ce s’allonger ? Un lit à baldaquin tendu de velours noir, une table en verre avec un vase et une plume remplacent efficacement les lieux dans la tête et la vision qui recevait « glauque » reçoit maintenant « riche » et entreprend un roman à ce sujet. Sous hasch, on écrirait des romans à tout propos, Grandeur et Décadence de l’ongle de mon index droit te caressant la joue depuis 17 mn. Il prit la tête de l’armée assiégée contre son épaule. Repos. En-dehors de la tête, dévie les forces, shoote dans la pomme, saccage l’instant et oublie.

 

Dans la ville les récits qui ont cours tournent tous autour de sens interdits pris par des voiture héroïques et errantes, lancées sur des parcours jonchés d’embûches, par exemple, des pièges tendus, des trappes, de gros chiens lourds qui traversent violemment en soufflant des mots de passe qu’il nous faudra redire au lieu de rendez-vous secret près de la caverne. Comme une jeune femme insuffisamment épanouie, la voiture oscille entre des phases de calme et des phases de colère ; et comme pour cette jeune femme, le jeune homme ne sait pas la conduire quand elle entre dans ces états de rage douce. Les bras, qui ont la faculté d’être griffés, le sont ; le ventre, qui accepte de subir les coups de main de la fille, les subit. Une marche plus rapide ne peut rien arrêter. Maintenant suis-moi ; viens avec moi, rentrons. J’aime quand tu fais cette moue. Assieds-toi sur le canapé. J’aime aussi quand tu fais sécher du linge à ta fenêtre, ça sent si zarb et embaumé, mais laissons cela, viens prendre une douche avec moi dedans comme ton eau, ton liquide, ton breuvage, je ne veux pas te faire jouir ni te faire réfléchir, seulement dire que j’aime bien quand tu cries et te tenir les poignets pour t’immobiliser ; est-ce que tu veux des crêpes, est-ce que tu prends les perles, te sera-t-il retiré tout ce dont tu ne manques pas et quant à moi, qu’on me laisse encore tenir quelques minutes le rôle sous-payé, misérable et putride d’adolescent légendaire en conurbation littorale éparse errant dans une chambre et fuyant tout avec ferveur.

 

IV. Le fils littoral des transports.

 

  • Mère ?
  • Oui.
  • Est-ce que les gens qui dorment habillés sont des monstres ?
  • Oui.
  • Alors le monstre de chez vous doit vous manquer ?

 

Enfant européen, méditerranéen, jeune gamin minoen. Turc mongol, aryen, minot de Babylone, indien.

Pendant deux heures le déplacement adapté à la fuite est la marche. Cette marche du jeune homme est sa figure de base : ce visage gai et audacieux de la marche ne se ferme jamais. Deux sourires entre le frigo et la table, un œil jusqu’à l’assiette. Tout ce qui s’accomplit dans la maison est un attentat revendiqué par deux jambes dures qui en sont le moteur. Le papier peint est posé en marchant ; en courant, le lit est emporté sur le balcon. De là Andromède peut s’atteindre après quatorze pas ; seize pour Cassiopée, douze pour le Cygne. Referme la fenêtre. Là. Quelqu’un dit-il qu’on avance dans la nuit ? Non, personne. L’analyse conceptuelle distingue le soleil de ses bouvillons dans la phrase : le soleil brillait sur ses bouvillons (jugement analytique dont l’attribut est contenu dans le sujet) ; l’analyse régressive déduit les propositions en chaîne, la première, d’abord arbitraire, est prouvée par la véracité de la dernière : « Par la fenêtre, il regardait le soleil briller sur ses bouvillons pénétrant en douceur la puissante herbe verte » : l’herbe verte brille, donc les bouvillons la pénètrent, donc le soleil y participe, et je suis, je regarde, j’existe. Avec Mère nous observons tout du balcon. La nuit dernière j’ai laissé un rêve deux cents mètres derrière moi tellement je me sentais bien. J’ai même changé de trottoir pour semer ce bonheur. Car en effet, marcher donne faim, mais également la rude faim familière donne envie de marcher. C’est l’inverse de se coucher : si je marche, je respire ; si je dors, l’air pur me trouble et sape mes fondations. Marcher est comme une maison qui s’écroule, il y a toujours à reconstruire une rue en la posant pierre à pierre. Quand tout est fait on a le sourire aux lèvres ; pendant quelques minutes on a envie de dormir. Comme moi certains succombent : à l’heure actuelle l’ombre heureuse de leurs lèvres reste imprimée en ville comme la forme d’une pierre ou d’un troupeau solaire après Hiroshima.

 

Les tomates broieront l’industrie. Malgré toutes mes recherches, je ne vois pas de limite à leur épanouissement futur : l’histoire végétale les appelle aujourd’hui à une destinée sans pareille. Personne ici ne peut dire qu’il pourra arrêter cette marche souveraine ; même s’il en avait le courage, il n’en pourrait trouver la force. Milieu août les tomates atteignent leur énergie maximum ; on leur voit des tiges musclées, des feuilles souples, des fruits pleins de vigueur qui, sur leur route, ne trouveront pas d’obstacle d’assez grande taille. Elles partiront un beau matin à l’heure où la mer ne sera pas encore retirée ; elles se serviront d’elle comme d’un guide capricieux mais honnête, et atteindront les usines effrayées de la côte. Elles prendront les matières en otage, nous forceront à avaler leurs fruits de bronze, de fer, de plastique souple, de coton, de plexiglas, de propylène, de polyuréthanne. Elles tueront tous les gens ou les rendront esclaves. Elles poseront leurs veto dans les grandes organisations supranationales, et prendront le pouvoir dans les sociétés riches, les sociétés moyennes et les sociétés pauvres. Elles partiront sur des bateaux pour découvrir de nouveaux continents, qu’elles peupleront et mettront en valeur. Leurs inflorescences ombreront le monde. Le volume de leur agriculture doublera tous les 20 ans. A cela, ni Mère ni moi ne pourrons rien faire. Mais à présent nous pouvons. Nous luttons pied à pied. Tragiquement, nous tentons d’éviter l’inévitable : nous nous gavons de tomates tous les jours, à chaque repas, chaque midi, chaque dîner, pour en réduire la population. De cela, elles se vengeront. Elles nous soumettront et feront de nous les pires d’entre les pires, nous pleurerons de malheur en commémorant chaque repas, chaque midi, chaque dîner. Elles n’accepterons pas nos pénitences ; Mère sera tuée et je serai séquestré. Mais pour l’instant nous conservons notre avantage ; nos dents coriaces pénètrent la chair douce et rouge de nos futurs bourreaux ; nos deux langues se repaissent de l’écoulement du jus tortueux et suave des monstres du jardin. Elles nous mangeront, et nous leur serviront dans de grands plats d’argent nos petites miettes de corps richement assaisonnées. Le peuple tomate vivra ce que l’homme a toujours rêvé sans jamais l’atteindre, c’est pourquoi je t’écris à l’encre de ketchup, comme une lettre d’amour mais en pire : Ne sors pas. Surveille tes arrières. Réserve tes apprentissages. Ne fais confiance à personne.

 

L’irrépressible marche longe toujours la côte, cette côte de femme dont le jeune homme est fait. La campagne est l’Islande, la Chine, moi, n’importe où. Les veaux humidifient la pluie, qui sèche le sol, et vice-versa. Si la mer lèche le bassin, si la plage est lavée, si le vent transversal respire autour du jeune homme rapide, tout cela est fait sans dire un mot. Marcher est à soi seul une sorte de discours sans phrases ni sujet ni contenu et qu’on tiendrait à l’intention du sol qui n’écoute rien, indiscipliné comme un enfant. Un garçon et une fille marchent : ils discutent ; un garçon et sa mère marchent : ils se racontent ; un garçon seul marche près des dunes : il monologue. J’ai tout un dictionnaire de parterres dans les jambes ; parfois je joue à fouler un morceau de trottoir sur deux, parfois à marcher tout droit, sans faillir contre la peau des gens. C’est sur une plate-bande de fleurs que j’écrase sans trop y prêter attention, c’est dans une flaque, sur un bitume, dans l’ombre, entre la rue et les voitures, entre la rue et les immeubles, c’est pour rentrer ou en allant lentement, c’est parce que je tombe ou que c’est triste ou c’est s’écarter quand la vague arrive. Ne le nies pas : tu marches trop pour être normal ; cette pratique dépasse tout cadre juridique valable. Dis que tu fuis, que tu as peur, et ta fatigue te sera remise. Mais il n’y pense pas pour l’instant ; il ne fuit pas, il ne flippe pas, il ne sent aucun épuisement ; il marche sur la côte incurvée, il n’a pas pour but annoncé de rejoindre le cœur qu’il entoure. Le littoral dort calmement et sa légère poitrine se soulève quand elle prend son inspiration, il émane de tout cela une certaine énergie, mère se lève et envahit le jardin les fleurs et tout, cependant que la côte ne paraît déchiquetée que si on la considère à assez petite échelle.

 

Le chien est fou car il va avoir mal avec le sel à cause de sa blessure ; cependant quelqu’un l’a guéri (te rappelles-tu ce temps où, alors que tu menais avec quelque ami de rencontre une grande conversation, tu arrêtas tout à coup de parler pour te lécher la main ? L’autre ne savait jamais si c’était par plaisir ou plutôt pour soigner quelque plaie apparue au moment où, te servant un café dans une cafetière italienne, tu trébuchas contre le bord du divan brun, tombant en plein sur un rasoir de circonstance ; tout le café était sur le divan et on en rit beaucoup, plaisantant sur le fait qu’il avait « sûrement eu sommeil tout à coup » et était « tombé de fatigue » ; cependant tu saignais beaucoup) et le mercurochrome tiendra bon dans la mer. Assis dedans, il n’empêche : tout cela est bien étrange. Etéromanes, ascètes, goinfres, nudistes professionnelles, DJ’s, enfants installés au soleil avant la chute, tout le monde tremble.

Ce jour-là il fait chaud dans la ville, tout le monde s’immobilise sous les jeux des ballons, c’est la plage, c’est l’été, les jeunes hommes protestants sont contents et déguisés en terroristes, se glissent tout habillés dans les rivages, il fait chaud, tout le monde bouge, les maisons vont s’asseoir au soleil. Les jeunes filles luisent et font des connaissances sur les banquettes toutes blanches d’un hall, les serveurs saignent doucement de la bouche en répondant à vos questions trop pertinentes, les suppliciés jouissent de la platitude du jour et en profitent pour oublier leurs amnésies mais cela ne vous déconcerte pas, vous découpez la foule de ces personnes car vous n’oubliez pas vous que vous n’avez pas de but et qu’il vous faut rentrer car pourquoi pas, enfin vous êtes couché de telle sorte qu’offrant une paix juste, le monde accepte, et que vous en bénéficiez.

Au réveil, un chien qui nage, il est presque impossible de le voir de loin. Mais de près, on voit comme il sait résister aux courants, et se laisser porter sans se laisser engloutir. Pourtant ce n’est pas un bon chien. C’est un chien qui sait ; un chien indépendant qui se baigne avec qui il veut, quand il veut. Qui suit les jeunes hommes jusqu’au bus ; viens ; qui les regarde partir dans le bus qu’ils oublient de payer ; viens ; qui disparaît enfin derrière la crasseuse vitre arrière du bus.

Prends pour modèle. Aboie la nuit. Sors de ma vue dans une fuite rousse ou beige.

 

Travaillé aux docks ? Oui. Et combien de temps ? Trois jours. Et tu faisais quoi ? Repeindre la coque. Tu vivais où ? Je dormais sur le ponton, et le matin je mangeais des pommes sur la plage en regardant les gens se promener. Tu trouvais où ces pommes ? Une jolie maison fermée. Des pommes volées ? Disons que j’ai cru qu’elles étaient à l’arbre. Et c’était bien payé ? Les étoiles sur le ponton, la rosée le matin. Pendant trois jours ? Un après-midi, une nuit, la journée du lendemain, la nuit ; le jour d’après j’étais en train de repeindre la coque quand le vent s’est levé : mauvais pour la peinture. De plus je ne peignais déjà plus, j’oscillais seulement sur l’espèce de siège tenu par quatre cordes, une balançoire en quelque sorte. J’ai enlevé mon maillot et j’ai traversé la baie. Je suis arrivé en ville, j’ai bu une bière avec un type, et… Ça va, je connais la suite. Je me rappelle très bien de tout. Dans le bus en rentrant, tu es un peu trop beau pour bien passer inaperçu. Tu t’arrêtes dix-huit bornes plus loin, tu rejoins la plage en traversant un immeuble par une cour intérieure, et tu fais quelques pas avec les bras de Mère contre l’épaule. Vous vous arrêtez un moment, le soir tombe, et finalement la portière s’ouvre. C’est bien comme ça que ça s’est passé ? Comme ça oui.

 

Et y’avait quoi ? Des barres de fer. Et ? De vieux bidons rouillés. Et ? Des hangars sales ; des cours de gravier avec des palettes de bois, des emballages plastique, des tuyaux gris les uns tout droits et les autres coudés. C’était allumé la nuit ? Le soir y’avait certains hangars qui restaient éclairés de l’intérieur, et la lumière filtrait d’un peu partout ; ou bien, y’avait des lampes sur les façades, ou des lampadaires dans les cours avec un halo bien circonscrit au sol. Tu es passé dans un de ces halos ? Pour venir j’ai dû traverser la zone, j’ai bien pu en rencontrer un oui ; mais c’est surtout de loin que je les ai vus. Tu étais couché la tête vers la zone industrielle portuaire ? Pas à proprement parler non ; disons que j’ai beaucoup évolué sur ce point. D’abord j’ai regardé les vagues, et la lune rouge se lever, assis sur le sable ; puis je me suis couché, appuyé le dos sur une dune ; j’ai regardé le ciel et la ligne des lumières rouges oranges fragiles de la route jusqu’au phare ; là, j’ai fermé les yeux. Puis j’ai marché un peu et, en marchant, je me suis tourné vers les terres : c’est alors que j’ai vu les hangars ; certains étaient allumés, mais ça a fini par être la pleine lune et on n’y vit plus rien. Je me suis endormi ; il faisait très clair. Tu as eu froid ? Pas toujours ; sur le matin parfois. Et maintenant, tu as froid ? Je me sens bien. Tu rentres avec moi ? Je veux bien. Tu veux que je conduise ? Oui j’aime bien.

 

On peut discipliner le sommeil et en faire un animal solide et de bonne constitution, debout chaque matin au premier rayon du soleil littoral ; on peut discipliner le sommeil et lui dresser des guet-apens quotidiens, chaque soir à la même heure il peut si on le veut tomber dedans aisément et avec régularité ; on peut discipliner le sommeil, mais pas, jamais la faim. La faim reste toujours une faim errante et colérique, une faim au poil chenu, butyreux et luisant qui suit les gentilles familles blondes allant à la mer en voiture, une bête obscure et solitaire vivant à chaque nouvelle minute une nouvelle extase misérable et endeuillée dans les flancs de son ventre pouilleux. Les clématites brillent au soleil, car les clématites suivent un ordre, ont leurs évêques et leur hiérarchie, au contraire de cette bête qui ne reconnaît rien.

L’église près de la route du sud veillera longtemps sur ces pétales fragiles et apocalyptiques ; au nord l’après-midi d’école se met à sonner doucement aux oreilles des jeunes filles rieuses soumises à la photosynthèse sur les bancs en béton de la cour industrielle. Puis presque rien ne s’assoupit sous le regard lointain des complexes du tertiaire de transport.

Je trouve tranquille l’eau des étangs salés. Les algues trouvent chaude l’eau salée des étangs. Chaque élément de la région littorale trouve aussitôt sa place dans la calme impression de trouble posée contre les flancs en fuite du lycéen endormi.

 

L’intérieur des voitures se compose souvent de cuir et de laine ; j’aurais presque pu nager toute la nuit. Au lieu de ça j’ai préféré monter avec toi. « Je t’ai perdu », dit l’un ; « je t’ai cherché », dit l’autre. Un beau jour ils ont débarqué sur le littoral. Le fils est rattrapé en fuite par la mer désertrice. Ils fuguent tous deux dans la même voiture. Suspense. La marche est le déplacement de base. L’intérieur des voitures se compose souvent de cuir et de laine ; on peut le toucher et laisser s’y perdre ses doigts. A travers la vitre le panoramique des bourgeois qui travaillent tranquillement dans les champs de jasmin confirme qu’aujourd’hui chaque plante vaquera encore à ses fonctions d’être vivant sur cette terre. La circulation est peu dense ; les deux soldats fixent la route sans rien se dire ; réduites à leurs phares, les voitures se croisent à des vitesses folles ; tandis que mère fait tourner le moteur à plein régime, elle double, elle est doublée, les cheveux bougent dans le vent dans une santé mentale menacée mais pour l’instant le mouvement de rapprochement de l’arrière des voitures qui nous guident constitue l’essentiel de la réalité. Mère a le bon âge et moi aussi. C’est la nuit, et on va vite ; l’industrie jouit sur la contrée littorale, la situation se rétablit sur les bases antérieures et, blessés, on file vers l’intérieur du continent.

 

  • Mère ?
  • Oui.
  • Regardez-moi, je suis revenu.
  • Oui.
  • Je suis invisible.
  • Oui.
  • C’est mon très véritable état.
  • C’est vrai ; alors comment appelles-tu ça ?
  • Perfection.