A propos d’Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont

 

Chant 5, 6è strophe.

« Quand je réfléchis sommairement à ces ténébreux mystères, par lesquels, un être humain disparaît de la terre, aussi facilement qu’une mouche ou une libellule, sans conserver l’espérance d’y revenir, je me surprends à couver le vif regret de ne pas probablement pouvoir vivre assez longtemps, pour vous bien expliquer ce que je n’ai pas la prétention de comprendre moi-même. Mais, puisqu’il est prouvé que, par un hasard extraordinaire, je n’ai pas encore perdu la vie depuis ce temps lointain où je commençai, plein de terreur, la phrase précédente, je calcule mentalement qu’il ne sera pas inutile ici, de construire l’aveu complet de mon impuissance radicale, quand il s’agit surtout, comme à présent, de cette imposante et inabordable question. C’est, généralement parlant, une chose singulière que la tendance attractive qui nous porte à rechercher (pour ensuite les exprimer) les ressemblances et les différences que recèlent, dans leurs naturelles propriétés, les objets les plus opposés entre eux, et quelquefois les moins aptes, en apparence, à se prêter à ce genre de combinaisons sympathiquement curieuses, et qui, ma parole d’honneur, donnent gracieusement au style de l’écrivain, qui se paie cette personnelle satisfaction, l’impossible et inoubliable aspect d’un hibou sérieux jusqu’à l’éternité. Suivons en conséquence le courant qui nous entraîne. Le milan royal a les ailes proportionnellement plus longues que les buses, et le vol bien plus aisé: aussi passe-t-il sa vie dans l’air. »

 

Machines + Configurations + Remaniements…

 

Il tape, avec un stylet, de petits coups précis sur les deux barres parallèles du signe égal, dont il est le gymnaste, et le signe se brise. Par cette opération, il peut maintenant proposer n’importe quoi comme équivalences. Beau comme une comparaison de Ducasse.

Ce décentrement du regard, ou cette méthode particulière pour regarder, qui consiste à arracher l’œil de son orbite et à l’approcher de la chose à voir, de même qu’une théorie scientifique montre vite ses limites, montre qu’il n’en a pas en un court laps de temps.

 

Ceux qui voulaient dire une vérité – du monde, de l’au-delà, du moi -, les scientifiques, les mystiques, les lyriques, sont les Osiris déboîtés qui alimentent cette machine à créer du combat. On ne se demande pas pourquoi le système fonctionne. Il fonctionne, point. Il emprunte des rouages, des boulons, des vis et de l’huile, à bien des machines qui se croyaient cohérentes – la morale, la logique, la Bible, l’ornithologie, le feuilleton, avec leurs objets propres, les relations entre ces objets, les hiérarchies, les imbrications. Démontées, partiellement démantelées, remontées, elles forment encore système. Les machines anciennes croyaient sortir un produit fini – une description scientifique, un savoir sur la vie ici, une fiction crédible. La machine nouvelle (qui s’appelle littérature) pirate les anciennes machines, les concasse, les scotche ensemble, modifie les paramètres, se donne naissance dans l’assemblage et se sort soi-même comme produit fini – comme remaniement des machines. Elle est sa propre expression pure. Elle dit : je suis une machine de niveau n+1, à l’infini, me nourrissant de machines. Elle est très puissante, car au contraire des autres, elle peut manipuler indistinctement Mervyn et un bâton, Lohengrin et un crâne, l’embouchure d’un fleuve et le mémoire sur la courbe, une scène de Shakespeare et une phrase de Vauvenargues, un drame en Bretagne et une fable de La Fontaine. De partout, ou plutôt de n’importe où, elle saisit des informations et des modes de traitement. Mais là où elle se distingue, c’est en ceci qu’ayant supprimé la correspondance entre un type d’information et son mode dédié de traitement, elle applique, maintenant, n’importe lequel de ceux-ci à n’importe lequel de ceux-là. Là est sa richesse : elle n’a plus d’objectif réel de démonstration de thèse, d’expression de contenu psychologique, de production de cadre cognitif. Le code est brisé. Elle démontre, produit, exprime, en conséquence, une chose après l’autre, ceci, puis cela, qui est son contraire on non – qu’importe, puisqu’elle tourne !

Elle est une manipulation de symboles, un comput – le résultat est indifférent, seul le processus compte – son énergie, ses affects.

 

Les limites, la mort, la fatigue, les larmes, les opposants, les adjuvants, les amis, les canards du doute, le vermouth, son envoyés à l’imprimerie avec la mention manuscrite bon à tirer ; ce n’est qu’une question de configuration, qu’est-ce qu’on fait marcher avec quoi ; rien n’est bon ou mauvais en soi, tout dépend de l’usage. Dans Poésies, il s’amuse à décrire à quel point sa première machine (les Chants) fonctionnait mal. Pour la réparer ( » quelques une de mes plus mauvaises proses « ), il fabrique par conséquent un outil inadéquat, qui n’a avec la pièce à réparer qu’un lointain rapport ; cette fois encore, la réparation vaut par elle-même, comme toute activité elle a une forme et un but, et comme elle seule, chez lui, elle ne vaut ni pour sa forme ni pour son but. Admettons Pierssens : si Chants et Poésies ne font que démontrer la même chose, en changeant de méthode, reste que la  » méthode pour imposer le bien  » utilise un sous-programme qui pirate de l’intérieur le système d’exploitation de la finalité. La  » machine à produire du bien  » concasse tout indistinctement ; elle est multi-tâches et multi-niveaux, fait appel à  » I love you  » comme antivirus, et fait suivre le lien vers Dieu d’une  » erreur 404 « . Son produit n’est PAS le bien : c’est la contemplation de la prise de pouvoir anarchique/contrôlée de la machine sur le monde.

 

« Je remplace la mélancolie par le courage, le doute par la certitude » etc etc.

Quoi ? Comment ? Dans quel but ? Parce que c’est mieux ainsi ? Parce que le bien est mieux que le mal, CQFD ? Non. Moi, je change ma chemise parce qu’elle est sale, parce que je veux faire le minet. Lui, il change le signe de sa morale parce que ça existe aussi, parce que, regardez bien, ça va tourner aussi avec ce matériau-là. Une blague, sur les parkings déserts, consiste à enfourner dans un réservoir une ou deux livres de sucre en morceau. Avez-vous déjà bu, dans une coupe nacrée, un cocktail à base d’essence ? Ce n’est pas très bon, n’est-ce pas. Vous préférez le sucre. Maintenant, comprenez ceci : Ducasse, bouche ou réservoir, marche à tout carburant ; avec du sucre, il va vite ; le fioul à la fraise, il en raffole. Il n’y a rien à expliquer. C’est juste un goût pour la vie. On a eu deux ou trois désespérés, en littérature, et on a eu des espérants. Parce qu’il a commencé par l’un, et qu’il veut bouger, Lautréamont remplace le désespoir par l’autre, l’espoir.

Ce monde des Chants, monde autonome, détaché de tout, se permet dès lors de rétablir aléatoirement ou de façon motivée des liens entre un de ses objets, et un de celui de ce monde qu’on dit nôtre. – D’où tout ce drame de la comparaison, de la rencontre ; beau comme, parapluie.

 

Ces procédures de brouillage systématique de toutes les catégories, vivant / inanimé / mort ; réel / imaginaire, animal / végétal / humain / divin ; sommeil / veille / rêve / cauchemar / états paradoxaux ; intelligent / sans intelligence, etc. Pour quoi faire ? Pour permettre de démultiplier démesurément (la démesure étant la bonne mesure) les possibilités d’expression, en mélangeant les combustibles. Lautréamont vient de déranger, afin de mieux octroyer, mieux répartir les caractéristiques. La tarentule a des mobiles, le crabe tourteau reçoit le droit de monter un  » cheval fougueux « , le pou fait des plans contre l’homme, tout est reconfiguré dans le sens du meilleur. Ce qui n’avait pas de vie en acquiert une, ce qui restait idiot devient stratège. Comme on équipe un faible coq d’une lame de rasoir à chaque patte, comme on musèle un dogue par trop impressionnant, on équipe le crabe tourteau avec des morceaux de puissance retirés au Seigneur, et on confronte cet animal amélioré. Lautréamont ne veut pas d’un demi-combat entre entités inégales. Il confère donc diverses puissances, qui vont permettre des affrontements plus colossaux. L’être a un compte à régler avec lui-même, et si ce n’est pas vrai avant le texte, ça le devient avec lui. La logique, l’esthétique, la morale, qui reposaient sur des inégalités de partage, entre un vrai et un faux, un beau et un laid, un bien et un mal, sont, dans un premier temps, invalidées : le terme négatif est mis au service du terme positif, l’opération supprimant la différence ; dans un deuxième temps, elles sont transfigurées, et ne consistent plus qu’à déterminer laquelle, entre deux grandes vérités, beautés, justices, va l’emporter. En ce sens, ce n’est pas du tout un monde pour chiffes et entités mollasses. C’est un monde démesurément optimiste, dans les Chants comme dans les Poésies. Dehors, la faiblesse, et allez, la musique.

 

Il n’y a que Mervyn, peut-être, pour croire que le 6è chant prend place dans une ville connue ; la preuve : son squelette pend au-dessus d’un grand monument de Paris.

Ce monde n’est à personne et la question de la propriété ne trouve plus de place au sol pour se poser. Ce n’est pas le monde de Victor Hugo ni celui de Victor Noir. Ce n’est pas un monde que se représentent sur leur lit les jeunes filles frustrées. Ce n’est pas le monde de la morale.

Admettons Pierssens : s’il a raison, il faudra dire alors que Ducasse s’est joué contre lui-même, et a chassé dès la première page la finalité d’une œuvre écrite pour la finalité seule. Les moyens font la peau aux fins : c’est un mode de fonctionnement possible d’un système parfait.

Ça se passe dans un monde d’anges en nombre, mais un gros ange femelle, rose, avec des tétines, n’y retrouverait pas ses petits. Mais le cochon, au ciel, se sentirait de même dépaysé, il ne retrouverait plus ses glands, sa boue, et nous de même nous y chercherions en vain le mot  » porc « ,  » rillettes « . C’est un monde autonome qui fait marcher ensemble, en décalant les questions, les éléments des autres mondes. Ce monde est plus magnanime, plus juste que l’autre ; voyez, tout le monde y a sa place ; la création est vaste ; l’omnibus de la Madeleine, les tueurs, les victimes, tout le monde s’y sent à l’aise et y vit des expériences riches en vitamines A, B, C, D, E. Et il reste des lettres dans l’alphabet, et il y a d’autres alphabets pour continuer l’ingurgitation.

Ducasse tape dans les bibliothèques mythologiques antiques, romantique, chrétienne, scientifique, feuilletonniste, empile le tout. Puis il agrafe méchamment dans le mille-feuille, pour que ça tienne en place. C’est quelque chose qu’il appelle manger, se nourrir.

 

Quand vous sortez d’un livre à humeurs tristes, vous pensez tristement. Chez Lautréamont, l’impression produite est indépendante du signe qu’affecte le contenu ; de la mort, des arguties, des stylets enfoncés dans les chairs, nous tirons, invariablement, de la vie, des sensations claires, des plateaux télé remplis de nourriture. Rimbaud rend triste, Lautréamont rend.

 

Le refus radical de classifier, les bêtes mythiques près des animaux biologiques, les faux Anglais, les faux acarus sarcoptes qui furent des Dazet, les identités sexuelles floues, les crabes qui sont des anges et les cheveux de Dieu qui parlent, les faux titres, les baobabs-aiguilles-pylônes, les couteaux qui disparaissent quand on y pense, les faux noms d’auteur, les fausses lettres d’hommage, les fausses lettres au banquier, le faux français qui est de l’espagnol, les faux textes-de-ma-plume qui sont des plagiats-de-ma-plume, cette pure joie d’être, voilà un monde vrai. Il faut bien comprendre que la forme même de l’ornithorynque textuel importe plus que la portée de son piaillement sur le bien et le mal. On a connecté ce bec de canard, cette queue de castor, ces tétines roses à une carte-mère théologico-morale qu’on fait tourner sous un BIOS trafiqué. Ça ne montre pas que le système fait le bien, mais qu’il est bien : qu’il prône la vitalité envers et contre tout.

 

Tout son système est constitué de fragments détachés, subtilisés à leurs mondes de référence d’origine, et qu’il branche en série ou en parallèle, de préférence sur un générateur de 70 000 volts. L’engin – Chants, Poésies -, fonctionne à merveille, et l’on peut dénombrer ses perfections :

– Son puissant microprocesseur calcule la vérité ou la fausseté de propositions morales, il fonctionne tellement bien qu’il peut, pour la même, vous sortir successivement jusqu’à trois ou quatre réponses différentes.

– Aussitôt allumées, ses diodes grillent, et pourraient de ce fait illuminer de nuit une de nos plus grandes métropoles.

 

Parce qu’il s’est trouvé qu’à un certain âge, le système Ducassien avait eu telles lectures et telles expériences, le texte ducassien a eu certaines résonances, dont je m’inquiète. Lautréamont, les adolescents l’aiment, les dépressifs l’estiment, et s’ils pouvaient parler (mais ils ne peuvent pas parce que leur gueule est pleine de sang) les dragons sanguinaires en feraient l’éloge officiel. Et ils ont tous raison. Mais également, a raison la pute qui jouit, la vioque qui mate la télé, la souris qui achève le chat au burin, si il ou elle aime cette partie de l’œuvre de Lautréamont qu’il n’a pas écrite et qui traite (je cite en vrac) du bonheur, de la cristallographie, de la fabrication du papier en Chine, des systèmes de défense contre les attaques de banque, enfin de la fille du magnat de la presse Hearst, qui dans les années 1960 fit amie-ami avec un groupe de révolutionnaires des plus violents, commit quelques délits avec eux, puis, quand le temps des problèmes fut venu (et il vient toujours, c’est même un habitué au café de la vie), s’en retourna à l’ombre de l’empire paternel. Plusieurs fois, Ducasse a annoncé des suites, des textes à paraître : la suite des Chants dans le Chant premier, des romans qui démontreraient sa puissance dans le Chant sixième, une Préface dans une lettre, la suite de Poésies dans la mention  » publication permanente « . Il ne faut pas considérer ce corpus comme clos, à l’évidence. Car à tout moment, il restait de la force pour former des projets ; il ne comptait pas abandonner, mais démontrer et démontrer encore, faire défiler sans fin le remaniement des secteurs.

Et en effet : C’est un texte, mais ç’aurait pu être n’importe quoi ; on imagine Ducasse concepteur de machines à laver, scripteur de plans de montage, qu’importe : la machine tourne, le plan décrit, l’énergie est là. Il a thématisé sa vigueur sur des aigles, des poux, des colonnes Vendôme et des classiques français, monceau d’acteurs qui n’étaient pas interchangeables (les poux écrivent mal, les classiques français ne vont pas visiter l’intérieur des dragons etc), mais ce ne sont là que quelques unes des matières premières qui auraient pu être ajoutées à la recette de production de mixture.

 

Les auteurs de romans policiers cherchent sur 200 pages des mobiles au crime, parce qu’il n’ont pas le style qui concasse les raisons. Maldoror  » tue  » Mervyn en le faisant entrer, par une série de ruses, dans un système à base de monuments et de géométrie. Le but n’est pas d’atteindre la mort du protagoniste, mais de parfaire une figure avec l’énergie voulue, exécuter un pas de danse. Les entourloupes logiques, dont son style est gavé, ne sont rien d’autre que les figures compliquées d’un intéressant tango poétique.

 

… + Puissance + Force + Autonomie…

 

En mathématique, Ducasse ne pratique pas l’algèbre et ne comprend pas le théorème de Pythagore. Sa géométrie est non-euclidienne et postule que, par deux points distincts dans un plan, peut-être bien qu’il ne passe aucune droite, ou plutôt, ah, non ! en voilà une justement qui traverse. Ses nombres sont les seuls nombres réels, il veut bien du 1, du 2, du 7 948, il note sans se soucier +1, -2, et il veut dire en fait [7948]. Il veut dire, enfin pas tant que ça. Malgré que ça le passionne, il s’en fout. Il tuerait pour défendre cette opinion qui est une vérité dont, comme Fermat, il a noté dans une marge qu’il détenait la preuve.

 

Six chants de milliers de mots ou des  » poésies  » sur quelques feuillets, c’est strictement la même chose. Chants qui ne sont pas des chants, poésies qui sont une prose philosophique, littérature qui se dit, dans exergues et préface, faite pour, et qui est seulement faite. Et cette supériorité du  » pas fait pour « . Voilà une des seules littératures qui reconnaisse que le monde n’est pas fait pour nous, mais alors pas du tout, et qui s’en contente très bien en n’existant pour nous que paradoxalement.

 

Admettons Pierssens : le retournement de la rhétorique romantique est encore un acte de force. L’adversaire de la théorie A peut tout à fait se passer de toute mention de cette théorie ; mais si celle-ci est déjà, quoique fausse, puissante, il faut la reprendre, l’intensifier, en en changeant le signe. Théorie +A, théorie -A, = théorie [A]

 

Cette œuvre magnanime ne pose pas une seule fois la question de l’existence et de son pourquoi, mais au contraire cherche à déterminer des rangs et des places. Elle en accorde une à quiconque se présente, pour jouer un rôle dans le scénario. Les animaux, les hommes, Dieu, les baobabs, sont conviés, au casting, à démontrer chacun ses pouvoirs, sommés de faire la preuve de leurs capacités à triompher. Peu importe qui triomphe ! Ce qui compte, c’est la qualité du triomphe. Le sommeil lutte avec l’homme, l’auteur lutte avec le sommeil, Maldoror lutte avec l’auteur, Dieu lutte avec Maldoror. Qui va l’emporter ? Peu importe votre statut ontologique. Fictifs dragons qui me lisez, restez sur vos gardes, dès fois que le texte octroie la vie à une pince coupante afin qu’elle vienne vous attaquer. La violence, dans les Chants, n’est que le signe de cette magnanimité : il y a de la place pour tout le monde, y compris si vous n’existez pas ; mais la première place, le rang d’honneur, il faudra le conquérir, à la force de vos bras. Vous n’avez pas de bras ? Ne pleurez pas ! Le texte vous en accorde. Maintenant, prenez soin d’utiliser correctement les attributs dont on vous fait cadeau, sans quoi, il vous faudra déchoir.

 

Il dit lui-même, mais il fait semblant, qu’il blasphème. Pensez-vous : il ne blasphème ni plus ni moins qu’il ne prêche, il fait simplement faire du catch à différents types d’acteurs. C’est Street fighter, version 0.0, pour configuration minimale.

Et Ducasse attend tout le monde, joystick en main : Poésies 1,  » Qu’ils s’approchent, les Konrad… »

Et Chant 5, strophe 5 :

 » Je change de vêtements deux fois par semaine, la propreté n’étant pas le principal motif de ma détermination. Si je n’agissais pas ainsi, les membres de l’humanité disparaîtraient au bout de quelques jours, dans des combats prolongés. En effet, dans quelque contrée que je me trouve, ils me harcèlent continuellement de leur présence et viennent lécher la surface de mes pieds. Mais, quelle puissance possèdent-elles donc, mes gouttes séminales, pour attirer vers elles tout ce qui respire par des nerfs olfactifs! Ils viennent des bords des Amazones, ils traversent les vallées qu’arrose le Gange, ils abandonnent le lichen polaire, pour accomplir de longs voyages à ma recherche, et demander aux cités immobiles, si elles n’ont pas vu passer, un instant, le long de leurs remparts, celui dont le sperme sacré embaume les montagnes, les lacs, les bruyères, les forêts, les promontoires et la vastitude des mers! Le désespoir de ne pas pouvoir me rencontrer (je me cache secrètement dans les endroits les plus inaccessibles, afin d’alimenter leur ardeur) les porte aux actes les plus regrettables. Ils se mettent trois cent mille de chaque côté, et les mugissements des canons servent de prélude à la bataille. Toutes les ailes s’ébranlent à la fois, comme un seul guerrier. Les carrés se forment et tombent aussitôt pour ne plus se relever. Les chevaux effarés s’enfuient dans toutes les directions. Les boulets labourent le sol, comme des météores implacables. Le théâtre du combat n’est plus qu’un vaste champ de carnage, quand la nuit révèle sa présence et que la lune silencieuse apparaît entre les déchirures d’un nuage. Me montrant du doigt un espace de plusieurs lieues recouvert de cadavres, le croissant vaporeux de cet astre m’ordonne de prendre un instant, comme le sujet de méditatives réflexions, les conséquences funestes qu’entraîne, après lui, l’inexplicable talisman enchanteur que la Providence m’accorda. Malheureusement que de siècles ne faudra-t-il pas encore, avant que la race humaine périsse entièrement par mon piége perfide! C’est ainsi qu’un esprit habile, et qui ne se vante pas, emploie, pour atteindre à ses fins, les moyens mêmes qui paraîtraient d’abord y porter un invincible obstacle. Toujours mon intelligence s’élève vers cette imposante question, et vous êtes témoin vous-même qu’il ne m’est plus possible de rester dans le sujet modeste qu’au commencement j’avais le dessein de traiter. Un dernier mot… c’était une nuit d’hiver. Pendant que la bise sifflait dans les sapins, le Créateur ouvrit sa porte au milieu des ténèbres et fit entrer un pédéraste. « 

 

De bout en bout, l’enjeu est le pouvoir. Si on a la justice (Dieu, le crabe-tourteau, les victimes innocentes), c’est bien, on a de quoi être un personnage. Si on a la force (Maldoror, l’aigle), c’est encore mieux, on pourra triompher de la justice. Si on n’a ni la force, ni la justice, il reste une procédure de repêchage, mais il faut être très attentif : il faut suivre très précisément les instructions de la sixième strophe du chant deuxième, et procéder par ruse :

 » – Voilà donc un de tes camarades qui te rendrait malheureux toute ta vie; car, voyant que ta haine n’est que passive, il ne continuera pas moins de se narguer de toi, et de te causer du mal impunément. Il n’y a donc qu’un moyen de faire cesser la situation; c’est de se débarrasser de son ennemi. Voilà où je voulais en venir, pour te faire comprendre sur quelles bases est fondée la société actuelle. Chacun doit se faire justice lui-même, sinon il n’est qu’un imbécile. Celui qui remporte la victoire sur ses semblables, celui-là est le plus rusé et le plus fort. Est-ce que tu ne voudrais pas un jour dominer tes semblables?

– Oui, oui.

– Sois donc le plus fort et le plus rusé. Tu es encore trop jeune pour être le plus fort; mais, dès aujourd’hui, tu peux employer la ruse, le plus bel instrument des hommes de génie. Lorsque le berger David atteignait au front le géant Goliath d’une pierre lancée par la fronde, est-ce qu’il n’est pas admirable de remarquer que c’est seulement par la ruse que David a vaincu son adversaire, et que si, au contraire, ils s’étaient pris à bras-le-corps, le géant l’aurait écrasé comme une mouche? Il en est de même pour toi. A guerre ouverte, tu ne pourras jamais vaincre les hommes, sur lesquels tu es désireux d’étendre ta volonté; mais, avec la ruse, tu pourras lutter seul contre tous. Tu désires les richesses, les beaux palais et la gloire? ou m’as-tu trompé quand tu m’as affirmé ces nobles prétentions?

– Non, non, je ne vous trompais pas. Mais, je voudrais acquérir ce que je désire par d’autres moyens.

– Alors, tu n’acquerras rien du tout. Les moyens vertueux et bonasses ne mènent à rien. Il faut mettre à l’oeuvre des leviers plus énergiques et des trames plus savantes. Avant que tu deviennes célèbre par ta vertu et que tu atteignes le but, cent autres auront le temps de faire des cabrioles par dessus ton dos, et d’arriver au bout de la carrière avant toi, de telle manière qu’il ne s’y trouvera plus de place pour tes idées étroites. Il faut savoir embrasser, avec plus de grandeur, l’horizon du temps présent. N’as-tu jamais entendu parler, par exemple, de la gloire immense qu’apportent les victoires? Et, cependant, les victoires ne se font pas seules. Il faut verser du sang, beaucoup de sang, pour les engendrer et les déposer aux pieds des conquérants. Sans les cadavres et les membres épars que tu aperçois dans la plaine, où s’est opéré sagement le carnage, il n’y aurait pas de guerre, et, sans guerre, il n’y aurait pas de victoire. Tu vois que, lorsqu’on veut devenir célèbre, il faut se plonger avec grâce dans des fleuves de sang, alimentés par de la chair à canon. Le but excuse le moyen. La première chose, pour devenir célèbre, est d’avoir de l’argent. Or, comme tu n’en as pas, il faudra assassiner pour en acquérir; mais, comme tu n’es pas assez fort pour manier le poignard, fais-toi voleur, en attendant que tes membres aient grossi. Et, pour qu’ils grossissent plus vite, je te conseille de faire de la gymnastique deux fois par jour, une heure le matin, une heure le soir. De cette manière, tu pourras essayer le crime, avec un certain succès, dès l’âge de quinze ans, au lieu d’attendre jusqu’à vingt. L’amour de la gloire excuse tout, et peut-être, plus tard, maître de tes semblables, leur feras-tu presque autant de bien que tu leur as fait du mal au commencement!… « 

Ou, il faut user du nombre, comme les deux femmes qui massacrent leur fils-amant (chant 4, strophe 3).

Il existe cette multiplicité de catégories auxquelles vous pouvez appartenir, si vous voulez avoir le pouvoir. Et avoir le pouvoir, c’est avoir la vastitude, le contrôle, des êtres, de l’espace et du temps. Mais le mieux ? Le mieux, c’est encore d’être l’auteur.

Chant 5,3è strophe :

 » Lorsque l’aurore apparaît, elle me retrouve dans la même position, le corps appuyé verticalement, et debout contre le plâtre de la muraille froide. Cependant, il m’arrive quelquefois de rêver, mais sans perdre un seul instant le vivace sentiment de ma personnalité et la libre faculté de me mouvoir: sachez que le cauchemar qui se cache dans les angles phosphoriques de l’ombre, la fièvre qui palpe mon visage avec son moignon, chaque animal impur qui dresse sa griffe sanglante, eh bien, c’est ma volonté qui, pour donner un aliment stable à son activité perpétuelle, les fait tourner en rond. « 

Et ce n’est pas un problème métaphysique, mais juste une question d’acteur. Ducasse veut le premier rôle et le plus gros cachet.

5,3 toujours :

 » Humiliation! notre porte est ouverte à la curiosité farouche du Céleste Bandit. Je n’ai pas mérité ce supplice infâme, toi, le hideux espion de ma causalité! Si j’existe, je ne suis pas un autre. Je n’admets pas en moi cette équivoque pluralité. Je veux résider seul dans mon intime raisonnement. L’autonomie… ou bien qu’on me change en hippopotame. Abîme-toi sous terre, ô anonyme stigmate, et ne reparais plus devant mon indignation hagarde. Ma subjectivité et le Créateur, c’est trop pour un cerveau. « 

Sinon, il ne joue pas. Ne veut-on pas le prendre ? Eh bien, alors, il joue une sorte d’anti-nuit américaine – Comment ne pas faire un film, écrire le 6è chant.

 

Dans un premier temps, il injecte de l’énergie dans la mort. Dans un second temps, il critique la mort avec énergie. Le point commun de la démarche n’est pas la mort. Mais, complétez vous-mêmes. C’est la force !

 

Maldoror, le maître, contracte des alliances, établit des liens ; une fois, contre l’homme, avec les poux ; une fois, prenant la défense de l’homme, contre Dieu ; une autre fois encore, prenant celle de Dieu ivre, sous les traits du lion :

 » Le lion, qui passait, inclina sa face royale, et dit:  » Pour moi, je le respecte, quoique sa splendeur nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres, qui faites les orgueilleux, et n’êtes que des lâches, puisque vous l’avez attaqué quand il dormait, seriez-vous contents, si, mis à sa place, vous supportiez, de la part des passants, les injures que vous ne lui avez pas épargnées.  » L’homme, qui passait, s’arrêta devant le Créateur méconnu; et, aux applaudissements du morpion et de la vipère, fienta, pendant trois jours, sur son visage auguste ! Malheur à l’homme, à cause de cette injure; car, il n’a pas respecté l’ennemi, étendu dans le mélange de boue, de sang et de vin ; sans défense, et presque inanimé!… « 

On ne peut pas dire que Maldoror vote pour tel ou tel parti. Il fait campagne, de bout en bout, pour la continuation de la lutte, que ça bouge encore, qu’il puisse asséner des coups, qu’il y ait encore suffisamment de différence et d’antagonisme, pour qu’il y ait belligérants et protagonistes. Cette diplomatie sauvage, c’est la rançon à payer contre l’invincibilité de Maldoror, cf. chant 2, strophe 15 :

 » Les hommes entendirent le choc douloureux et retentissant qui résulta de la rencontre du sol avec la tête de la conscience, que j’avais abandonnée dans ma chute. On me vit descendre, avec la lenteur de l’oiseau, porté par un nuage invisible, et ramasser la tête, pour la forcer à être témoin d’un triple crime, que je devais commettre le jour même, pendant que la peau de ma poitrine était immobile et calme, comme le couvercle d’une tombe! Une tête à la main, dont je rongeais le crâne, je me suis dirigé vers l’endroit où s’élèvent les poteaux qui soutiennent la guillotine. J’ai placé la grâce suave des cous de trois jeunes filles sous le couperet. Exécuteur des hautes-oeuvres, je lâchai le cordon avec l’expérience apparente d’une vie entière; et, le fer triangulaire, s’abattant obliquement, trancha trois têtes qui me regardaient avec douceur. Je mis ensuite la mienne sous le rasoir pesant, et le bourreau prépara l’accomplissement de son devoir. Trois fois, le couperet redescendit entre les rainures avec une nouvelle vigueur; trois fois, ma carcasse matérielle, surtout au siége du cou, fut remuée jusqu’en ses fondements, comme lorsqu’on se figure en rêve être écrasé par une maison qui s’effondre. Le peuple stupéfait me laissa passer, pour m’écarter de la place funèbre; il m’a vu ouvrir avec mes coudes ses flots ondulatoires, et me remuer, plein de vie, avançant devant moi, la tête droite, pendant que la peau de ma poitrine était immobile et calme, comme le couvercle d’une tombe! J’avais dit que je voulais défendre l’homme, cette fois; mais, je crains que mon apologie ne soit pas l’expression de la vérité; et, par conséquent, je préfère me taire. C’est avec reconnaissance que l’humanité applaudira à cette mesure! « 

 

Cette force, elle ne repose pas sur une théorie sociale ou économique une loi du plus fort POUR. Ce n’est pas une force qui serait un moyen pour s’approprier du travail, du capital, du plaisir ; mais une force dont le jeu est libre et sans objectif autre que sa propre expression. On ne peut rien lui supposer en arrière (un traumatisme, un mobile, une cause), et rien en avant (un projet finalisé, un rêve). Il fait semblant d’en avoir, il en nomme parfois, mais c’est pour les nier aussitôt. Preuve que ça marche pour soi, pour soi seulement, et emprunte quelquefois par ruse des motifs avouables, sans y croire. Admettons encore Pierssens, qui est crédible : Ducasse grossit le trait du mal pour faire désirer le bien plus ardemment ; eh bien, 1/ la logique de la force et du triomphe est encore à l’œuvre, on donne des armes au mal pour que le combat soit plus beau ; 2/ la violence logique des Poésies est de même niveau que la violence narrative des Chants ; prenons l’exemple plus haut :  » Et, cependant, les victoires ne se font pas seules. Il faut verser du sang, beaucoup de sang, pour les engendrer et les déposer aux pieds des conquérants « , et mettons cela en regard d’une phrase des Poésies :  » Cache-toi, guerre « . C’est bien la même chose : une grande puissance, affublée d’abord d’un (faux ?) signe +, puis d’un vrai signe – à valeur positive.

 

Plus que d’objets, c’est un monde de traits empruntés, intéressants, et mentionnés, seulement d’un certain côté.  » Le voyageur, arrêté contre l’aspect d’une cataracte…  » (début du chant 3). Dans les figures de style permanentes, comme dans la narration, on retrouve cette passion pour la marche, le principe de dépense en quelque sorte ; l’inverse du principe d’économie, qui voudrait qu’on aille à l’essentiel ; mais si on ne trouve pas d’essentiel ? Alors on est triste. Mais si 1/ on ne trouve pas d’essentiel, et 2/ on n’est pas triste du tout, mais au contraire vif comme un jeune pitt-bull ? Alors, on fait périphrase sur périphrase, on insère du mot parasite dans une expression, on distend les chairs jusqu’à explosion, on écrit dans la strophe 3 du chant 4,

 » il est bon répété-je pour la deuxième et la dernière fois, car, à force de répéter, on finirait, le plus souvent ce n’est pas faux, par ne plus s’entendre, de revenir la queue basse, (si, même, il est vrai que j’aie une queue) au sujet dramatique cimenté dans cette strophe. Il est utile de boire un verre d’eau, avant d’entreprendre la suite de mon travail. Je préfère en boire deux, plutôt que de m’en passer. Ainsi, dans une chasse contre un nègre marron, à travers la forêt, à un moment convenu, chaque membre de la troupe suspend son fusil aux lianes, et l’on se réunit en commun, à l’ombre d’un massif, pour étancher la soif et apaiser la faim. Mais, la halte ne dure que quelques secondes, la poursuite est reprise avec acharnement et le hallali ne tarde pas à résonner. Et, de même que l’oxygène est reconnaissable à la propriété qu’il possède, sans orgueil, de rallumer une allumette présentant quelques points en ignition, ainsi, l’on reconnaîtra l’accomplissement de mon devoir à l’empressement que je montre à revenir à la question « 

puis on poursuit le récit. Du point A au point B, le meilleur chemin n’est jamais le plus court, mais celui qui au contraire montrera avec le plus d’insistance combien on a de vigueur ; ce chemin passera par 3 triangles isocèles et un omnibus, 8 figures libres, 2 croquis de rhinocéros. D’ailleurs, espérons qu’on n’atteindra jamais le point B. Quelqu’un a-t-il dit qu’on était parti du point A ? Rien n’est bon, en fait de point.

Aussi : strophe 2, chant 5.

 » Un autre jour, je reprendrai la fin de cette histoire. Cependant, je continuerai ma narration avec un morne empressement; car, si, de votre côté, il vous tarde de savoir où mon imagination veut en venir (plût au ciel qu’en effet, ce ne fût là que de l’imagination!), du mien, j’ai pris la résolution de terminer en une seule fois (et non en deux!) ce que j’avais à vous dire. Quoique cependant personne n’ait le droit de m’accuser de manquer de courage. Mais, quand on se trouve en présence de pareilles circonstances, plus d’un sent battre contre la paume de sa main les pulsations de son coeur. Il vient de mourir, presque inconnu, dans un petit port de Bretagne, un maître caboteur, vieux marin, qui fut le héros d’une terrible histoire. Il était alors capitaine au long cours, et voyageait pour un armateur de Saint-Malo. Or, après une absence de treize mois, il arriva au foyer conjugal, au moment où sa femme, encore alitée, venait de lui donner un héritier, à la reconnaissance duquel il ne se reconnaissait aucun droit. Le capitaine ne fit rien paraître de sa surprise et de sa colère; il pria froidement sa femme de s’habiller, et de l’accompagner à une promenade, sur les remparts de la ville. On était en janvier. Les remparts de Saint-Malo sont élevés, et, lorsque souffle le vent du nord, les plus intrépides reculent. La malheureuse obéit, calme et résignée; en entrant, elle délira. Elle expira dans la nuit. Mais, ce n’était qu’une femme. Tandis que moi, qui suis un homme, en présence d’un drame non moins grand, je ne sais si je conservai assez d’empire sur moi-même, pour que les muscles de ma figure restassent immobiles! Dès que le scarabée fut arrivé au bas du tertre… « 

Et encore, toujours 5,2

 » Cette femme nous a trahis, l’un après l’autre. Toi le premier, moi le second. Il me semble que cette injure ne doit pas (ne doit pas!) disparaître du souvenir si facilement. Si facilement! « 

Il a toujours de quoi dépenser de la page, alimenter des phrases et consommer des personnages. 5,7

 » Hélas! nous sommes maintenant arrivés dans le réel, quant à ce qui regarde la tarentule, et, quoique l’on pourrait mettre un point d’exclamation à la fin de chaque phrase, ce n’est peut-être pas une raison pour s’en dispenser! « 

 

… = Littérature

 

Oui, en tout et pour tout, c’est un homme de lettres ; la caricature est dix fois plus vraie que le modèle ; elle ne lui emprunte pas des traits ; elle affirme que le modèle n’est pas regardable, et ce disant elle vous regarde dans les yeux. On le voit fricoter avec tout un menu fretin de la bohême littéraire, du pauvre gars naïf à l’arnaqueur accompli. Est-ce qu’il a des gants, pour ainsi ne pas se salir ? Il n’en a pas. Il n’a qu’une peau faite d’une matière très très bizarre, la peau, tandis que les autres écrivains ont de la couenne de porc en lieu et place (mais veulent faire croire quand même qu’ils sont caressables). Voyez tous ces surréalistes mimer désespérément les attitudes, dommage qu’elle n’existait pas, MTV, télé inauthenticité, en aurait raffolé.

 

Il ne part pas pour Harar, il n’aurait pas tué sa femme, il ne joue pas au Hugo des familles. L’orgueil en personne n’en a rien à cirer de se faire publier à compte d’auteur dans un recueil de platitudes que personne ne lira. But de la manœuvre ? Manœuvrer.

 

Ce quatrième chant qui plonge dans le flou la mention de responsabilité intellectuelle des trois premiers ; la préface du sixième, qui se propose de caractériser les cinq autres comme ratés ou mineurs ; les Poésies, qui corrigent le tout, et sont sa nouvelle forme, lors même qu’il a annoncé, toujours dans ce sixième chant, qu’on s’apercevrait à quel point il est juste  » lorsque quelques romans (de lui) auront paru « . On n’en a pas vu la couleur. Il est mort un peu vite, certes. L’important, c’est la preuve faite de l’existence d’une machine capable de se connecter à tous les points du monde, et dont le pendant, en sortie papier, est la volonté forte de s’agréger ce monde pour en capter la puissance.

 

Et paf. Vous venez de comprendre une nouvelle fois ce que c’est que la littérature. Ça prend des éléments en vrac dans votre monde, ça trafique le code, ça rescripte en masse les configurations, ça les perfuse sous des kilos d’amphés, et ça replace le tout dans un ordre implacable, imbattable, autonome, détaché de vous, de moi et de lui.

La machine textuelle redynamise le monde, montre une suprématie intellectuelle, n’a peur de rien, touche à tout et vit pour vivre. D’une énergie vitale canalisée vers le haut ou le bas et la gauche ou la droite, on peut n’en extraire que le mouvement : du monde A au monde B par le texte. Le trajet, c’est la littérature ; c’est la même violence calme qui fait que l’auteur reconfigure, que le texte énergise, que le lecteur forcit.

En tout et pour tout, c’est comme un balancement naturel du bras, sauf que le bras tient une corde, et que Mervyn est au bout ; à part ça, c’est un geste souple, aguerri, plein de force et d’allant, une utilisation fort simple d’une vigueur première.

 

A quelle question ce texte est-il censé répondre, déjà ?