Cela fait longtemps que j’en ai envie et comme je me suis lancé dans une série de posts pour dénoncer diverses injustices et évoquer diverses choses privées mais publiques qui me bouleversent ou me consternent, je vais continuer ici dans cette veine en évoquant une série d’expériences vécues qui montrent que mes rapports de citoyen et d’administré aux services de l’Etat sont une longue série de blagues.

Rapports avec les institutions sociales

Issu d’un milieu pauvre, et ayant choisi adulte d’être artiste, j’ai donc toujours vécu pauvre. Pour avoir les minima sociaux et pouvoir me consacrer pleinement à l’écriture, qui est d’après moi ma meilleure manière d’être utile socialement, j’ai donc dû dealer avec les institutions françaises de l’Etat-providence redistributeur: CAF pour le RMI devenu RSA, et CPAM pour l’assurance-santé.

Le RMI était donné sous conditions de ressources – ne pas avoir de revenus – et à condition de signer un « contrat d’insertion« . Ce contrat définissait, sur plusieurs pages, un projet professionnel. Il était renouvelable tous les 6 mois, et impérativement : pas de contrat d’insertion, pas de revenu minimum d’insertion.

J’en ai rempli plusieurs, de ces contrats d’insertion dans rien. J’y parlais de mes projets en littérature, de mes livres publiés qui s’accumulaient. Cela n’avait aucun but concret et n’a eu aucune conséquence, c’était une simple formalité paperassière. Je n’y gagnais rien, l’institution non plus. Je le voyais juste comme un contrôle, un recensement. Le projet lui-même est inadapté, l’Etat ne sait pas gérer les rmistes. Ils produisent de la doc bureaucratique, mais sans valeur ajoutée. Je leur recommanderais volontiers de se transformer en centrales pour distribuer aux gens des outils: conseil économique, conseil juridique, conseil stratégique, médiathèque et documentalistes pointus, experts professionnels de tous els domaines rémunérés comme consultants occasionnels pour répondre aux questions de celles et ceux qui voudraient se lancer dans tel métier. Par exemple, dans mon cas : si on avait pu me donner les chiffres moyens de rémunération des auteurs, les modes de rémunération, les conditions, ça m’aurait fait gagner du temps. On aurait pu aussi me payer pour que je fasse un travail documentaire approfondi sur ce sujet, qu’on aurait ensuite offert gratuitement à tous. On aurait pu procéder ainsi dans chaque secteur, le graphisme 3D comme la pâtisserie. On aurait pu prodiguer conseil et soutien moral, informationnel ou matériel. Au lieu de tout ça on n’a rien produit que du contrôle stérile, des formulaires périmés pour toujours, des démarches d’esbrouffe institutionnelle dans le vide, condamnées d’avance.

Les employées de la CAF ou du CCAS (centre communal d’action sociale) ou d’autres organismes de délégation du suivi des rmistes m’ont souvent semblé sympa et humaines. J’en parle au féminin car c’était uniquement des femmes de 25 à 45 ans, ce qui n’est pas pour déplaire au public. Avec plusieurs d’entre elles, on a passé les convocations obligatoires à parler de littérature, d’art, de politique. En effet une fois que j’avais dit clairement que j’étais écrivain et que j’avais des retours encourageants et que c’était ça ou le suicide, y’avait plus rien à dire sur cette affaire, on passait donc automatiquement à la question du « reste du monde ». Je me souviens en particulier d’une femme d’une institution de Marseille, avec qui ça avait mal commencé: convoqué dans une lieu où je n’avais jamais été, en plein Marseille, j’ai trouvé la porte de ce lieu public fermée. J’ai galéré 5 minutes avant de comprendre qu’il fallait demander à entrer en appuyant sur tel bouton. A l’intérieur, j’ai demandé pourquoi on verrouillait la porte d’un lieu d’accueil public, on m’a répondu que c’était à cause des voleurs de rue qui venaient faire des razzias en pleine journée (oui, c’est hallucinant, ça se passait en 2007). J’ai dit que ça ne justifiait pas qu’on ferme la porte aux rmistes. Mon rendez-vous a commencé ensuite avec cette femme à qui j’ai dit d’entrée mon mécontentement. Elle s’est montrée totalement compréhensive, en fait aucun problème, elle était de gauche et la porte fermée l’agaçait aussi. Du coup ça a immédiatement viré à une conversation à bâton rompus contre Sarkozy et ses ministres et l’atmosphère sécuritaire qui régnait au gouvernement dont je suivais l’action à l’époque. Le rendez-vous a duré 1h30 au lieu des 30 minutes prévues, ça l’a mise en retard la pauvre… Et moi bien sûr, en tant qu’administré, je n’y avais rien gagné non plus.

A Montpellier vers 2003, le CCAS  m’a fait suivre par une association censée œuvrer à l’intégration professionnelles des artistes. Ce truc dont j’ai oublié le nom était bourré de bonnes intentions et les gens qui l’animaient étaient des jeunes sympas, mais leur truc n’a jamais eu aucun début d’efficacité. J’étais astreint à une heure par mois de consultation sur mon projet artistique. Le but de ces rencontres était censément d’être guidé dans la réalisation de mon projet. En réalité j’ai vu 3 personnes successivement, et à chaque fois, les conversations n’allaient que dans un sens: c’est moi qui les instruisait sur le milieu littéraire, les gens, les réseaux, les auteurs, les prix, les bourses, les résidences, etc. Mes conseillers ne savaient rien, ils me rappelaient un peu certains de mes profs. Une de mes conseillères m’a recommandé… d’essayer d’obtenir le Prix Goncourt. J’ai halluciné en entendant ça, elle trouvait ça logique: vous êtes écrivain, pas vrai ? Les écrivains vivent comment, réponse: du Prix Goncourt. Elle avait dû choper ses qualifications professionnelles à Question pour un champion. En fait ils n’avaient rien à proposer aux auteurs, ils avaient quelques contacts en cinéma et musique et basta. Deux de mes conseillers sont devenus des lecteurs, ils m’ont même demandé de leur apporter mes livres pour les acheter. J’y aurai au moins gagné ça 🙂 J’y ai perdu des dizaines d’heures quand même. Et c’était la collectivité montpeliéraine qui les rémunérait à ne rien faire de profitable.

Rapports avec le monde du travail et l’ANPE

Bon, en général je n’ai pas « travaillé » selon les critères techniques de « notre » société. J’ai techniquement « travaillé » environ 4 ou 5 fois. 2 fois, c’était des boulots de merde et je n’ai pas tenu trois jours, non, à chaque fois j’ai tenu 2 jours et demi. La première fois le boulot consistait à ramasser de l’ail toute la journée. Le boulot en soi ça m’allait. Mais le 3è jour, le paysan qui nous a donné rendez-vous à 2h est en retard et a changé d’idée, on va sur un autre champ, ça prend une heure d’y aller à pied. Je demande si ce temps de transport sera payé comme travail, on me répond que non. Là, je dis que c’est pas possible, on me dit que j’ai pas à discuter, je réplique, et je suis viré. La deuxième fois, c’était un boulot de distribution de journal à Montpellier, j’avais voulu me faire de l’argent de poche pour un projet. J’ai fait le boulot 2 jours et demi. J’en ai eu marre de ce tru idiot et crevant qui consistait à spammer toutes les boites aux lettres avec l’autorisation du Préfet, j’ai mis le chargement à la poubelle, ramené le charriot, sans demander de paye, et je n’ai plus eu ni donné de nouvelles. De là j’ai plus jamais essayé de faire aucun boulot de ce genre.

Plusieurs fois, j’ai été très bien payé. J’ai été le documentaliste d’une énorme exposition d’archéologie passée au Grand Palais à Paris, au Martin Gropius Bau à Berlin, et dans un monument à Madrid. J’ai gagné 2500€ pour un gros mois de travail. Le RMI m’en a aussitôt gratté la moitié d’ailleurs. J’ai aussi été employé à 60€ de l’heure comme animateur d’atelier d’écriture. Le job était sympa avec un public populaire riquiqui mais très chaleureux, les gens d’un quartier défavorisé d’Aix. On a parlé d’enfance et ça nous menait dans les campagnes en France et au Maghreb. Ce job était carrément surpayé, et c’est le Ministère de la Ville et de la Culture qui payaient, via une asso. En même temps, 60€ l’heure passée à animer, ça compte pas tout le temps passé à préparer les exercices et les 2h de trajet pour 3h de séance chaque mardi (le bus Aix-Marseille il est pas donné, environ 10€ je crois?)

Plusieurs fois, notamment quand c’était ou quand j’ai cru que c’était obligatoire pour bénéficier des minima sociaux, je me suis inscrit « chômeur« . Cette dénomination n’avait vraiment rien à voir avec mon activité car, depuis le début de ma vie adulte jusqu’à maintenant, je passe l’essentiel de mon temps à travailler à mes projets, et je suis hyperactif, je ne chôme pas, jamais. M’inscrire chômeur, c’est donc un peu déclarer que je n’existe pas artistiquement, ce qui ne fait pas plaisir à entendre. Je me suis inscris sans aucune intention de répondre à leurs propositions. Mais bizarrement je n’ai même pas eu besoin d’éviter les propositions: rien n’est venu. J’avais dû me faire un profil professionnel. Malheureusement, j’étais capable de faire plein de choses, j’étais donc susceptible de recevoir des annonces pour des CDIS ou CDDs ou missions temporaires dans divers secteurs. Eh bien, inch’Allah: rien n’est venu, en plusieurs années, soit des stages non-rémunérés pour étudiants, ou des postes où il fallait 5 ans d’expérience, enfin rien pour un débutant qualifié.

Une fois, à un Pôle Emploi de Marseille, je me suis carrément clashé avec une employée totalement cruche. On m’avait collé une convocation à un horaire désagréable, ça commençait donc mal. Elle a ouvert le dialogue en m’annonçant, c’était notre première rencontre, qu’elle allait « m’intégrer à son portefeuille de demandeurs d’emploi« . J’étais occupé à écrire des articles de politique d’extrême-gauche à l’époque et l’idée d’être traité comme une action valorisable par une grosse pouffe esclave, ça ne m’enthousiasmait pas plus que ça. Je lui ai donc dit qu’il était hors de question qu’elle m’intègre à quoi que ce soit, je lui ai expliqué que j’étais le seul maître de mon devenir professionnel et que je n’avais d’ailleurs pas sollicité cet entretien avec une DRH de droite, je lui ai expliqué que j’étais écrivain et que j’étais dans l’attente d’une bourse importante – que j’ai d’ailleurs obtenue quelques mois plus tard). Elle n’a pas apprécié le ton que j’ai employé pour refuser son offre. Elle a appelé sa Directrice. J’ai l’habitude de parler d’abord aux sous-fifres, avant que les Grands Sachems viennent s’en mêler. J’ai réexpliqué les choses à la Directrice et je lui ai dit que je refusais de traiter avec cette référente-là, je demandais à être pris par quelqu’un d’autre. J’ai obtenu gain de cause. Je suis tombé sur une jeune femme plutôt jolie. Je lui ai expliqué qui j’étais, ce que je faisais. Cela a pris 20 minutes. Ensuite je n’ai plus reçu aucune convocation de ce Pôle Emploi. J’ai résilié mon statut de chômeur peu après, quand j’ai obtenu la bourse et que je me suis cassé à Berlin.

Plusieurs fois, ils m’ont collé des convocations à des horaires qui ne me convenaient pas. J’en ai zappé une ou deux, sans conséquences, j’ai appelé avec succès pour en faire déplacer d’autres. Les secrétaires récalcitrantes obtempèrent quand on leur parle sincèrement. Certaines au début sont de petites soldates du système, mais un peu de cœur et elles coulent, elles aiment trop les feuilletons et je peux leur en improviser tant qu’elles veulent. Les secrétaires – ex-profession de ma mère – sont les piliers du système, les nœuds de communication : quels que soient les ordres venus d’en-haut et les règlements théoriques, si les secrétaires et autres employés de même niveau ont décidé de faire le contraire, c’est le contraire qui devient la réalité vécue. Ainsi, autant l’Etat peut-être puriste et emmerdant, autant certains employés peuvent être laxistes, ou tolérants, ou absents, ou permissifs. J’ai négocié avec une de mes interlocutrices de « convocation obligatoire » ANPE que je lui ferais simplement des mails régulièrement pour la tenir au courant de mes démarches. Elle était débordée de boulot et d’accord avec l’idée que je gérais ma carrière et ma pauvreté comme je voulais. Il valait mieux pour tout le monde à traiter des gens qui voulaient l’être ! On s’est donc mis d’accord pour qu’elle bafoue les règles – même quand l’Etat fait son gros con, on peut toujours s’entendre avec certains de ses fonctionnaires qui sont des gens bien.

J’ai pu constater en général que l’ANPE/Pôle Emploi sont peu tracassiers. Les pires moments ont été un suivi mensuel sans obligations. Ce suivi ne servait à rien, certes… et c’est le contribuable là encore qui payait ces démarches stériles pour tout le monde.

Rapports avec les médecins et les institutions médicales

Avec eux ça se dégrade sérieusement. Les nigauds précédemment mentionnés sont relativement inoffensifs. Avec les professions médicales, on rencontre des gens plus dangereux.

J’ai rencontré quelques bons médecins. Surtout deux, un mec très social et très généreux à Marseille dans les quartiers Nord, et le gars qui a été  mon psy à Marseille.

J’ai aussi rencontré une tripotée de crétins aussi suffisants qu’incompétents.

Souvent, j’étais CMU. Je ne sais pas si les médecins sont pressés en général, mais avec mon patient CMU, ils n’avaient souvent pas le temps d’écouter et préféreraient écourter. Leur code de déontologie dit pourtant qu’ils doivent prendre le temps nécessaire à soigner les maux et ne fait pas mention du type de mutuelle ni de dépassements d’honoraires.

Plusieurs m’ont prescrit des substances dangereuses hors de tout examen médical sérieux. Un psychiatre comme un généraliste ont pu me prescrire au bout d’une seule séance un anti-dépresseur comme la Paroxétine, ou du lithium, utilisé dans le traitement des psychoses maniaco-dépressives. Dans les deux cas, je sais qu’ils n’en savaient pas assez sur moi pour être autorisés à prescrire de tels remèdes pour des problèmes qu’ils n’avaient pas sérieusement diagnostiqués. C’est moi qui ai tiré d’eux ce que je venais chercher, comme je fais avec les dealers d’herbe. Sauf qu’un médecin n’est pas censé se comporter en dealer de médocs.  J’attendrais de la part du médecin qu’il fasse son travail en son âme et conscience, et non comme distributeur de médocs-mangeur de carte Vitale. La probité de l’intention de soigner fait aussi partie de ton code de déontologie, connard.

J’ai vu plusieurs spécialistes pour un certain problème médical. Je me suis renseigné sur le problème et ses causes possibles. Plusieurs fois, j’ai vu que le spécialiste ne cherche pas les causes. Il écoute trois symptômes sur 10, fait un examen sur 5, et conclut que tout va bien. Le problème persiste, je vois un autre spécialiste, et même cirque. Si le premier test est négatif, le médecin stoppe l’investigation et ciao. Ces gens sont formés aux sciences, vraiment ???? Dans ma vie, devant certains problèmes médicaux, j’ai choisi de me renseigner et de me soigner tout seul. J’ai pu guérir ou soigner certaines choses dont les pros s’étaient royalement foutus. Je me demande bien à quoi ils servent, pourquoi pas investir plutôt de l’argent dans des bases de connaissances médicales publiques, transparentes, accessibles à tous ? A quoi sert de payer ces incompétents fainéants qui ne font preuve d’aucune volonté soignante ?

Un médecin de Chaumont m’a fait des consultations de 7 minutes environ, je dirais, alors que je venais pour divers contrôles après 3 ans sans voir un médecin. Il prenait les sous mais n’avait pas le temps de faire même des examens de base. Il ne m’a fait certains examens de base ou signé certaines délégations vers des spécialistes que quand j’ai menacé de le dénoncer au Conseil de l’ordre des médecins – une menace qui marche bien sur eux. J’ai changé de généraliste, qui m’a fait ces examens rapidement, sans problème.

Au centre dentaire de la CPAM de Chaumont en 2012, je suis tombé sur une chirurgienne-dentiste qui n’aime pas faire son boulot. J’ai pu parler un peu avec elle et elle est en fin de carrière, a eu des problèmes professionnels ailleurs. J’ai dû me battre pour faire-valoir des droits de base à voir une carie soignée ou une dent remplacée. J’ai vraiment regretté d’avoir mis les pieds dans ce centre.

Un autre médecin de Chaumont s’est lourdement trompé de diagnostic – il a pris une fracture du col du fémur pour un simple choc au coccyx – et de prescription – il a recommandé un « simple alitement pendant un mois », après quoi la malade a été hospitalisée d’urgence puis opérée parce que sa jambe s’infectait. Le médecin avait omis tout suivi de la blessure. Pour « se faire pardonner », il a ensuite offert à la patiente plusieurs consultations gratuites, ce qui est illégal, puis il l’a dissuadée de porter plainte quand elle s’en retrouvée handicapée par sa faute.

Le chirurgien de l’hôpital public de Chaumont qui a opéré cette personne l’a totalement massacrée. Il a posé une prothèse surdimensionnée qui a fracturé l’os de la jambe en deux jusqu’au genou. La patiente est sortie de l’opération avec une jambe droite amputée de 5 centimètres et un pied droit orienté à 45° à droite en station naturelle. Il a dû la réopérer dans les mois suivants, et l’a ratée une deuxième fois. (Dans sa carrière: il a été formé à l’île Maurice, et précédemment viré de l’hôpital de Verdun ; Chaumont est encore tombé plus bas que Verdun ?) Réopérée deux fois, la prothèse changée, la patiente peut aujourd’hui difficilement marcher. Cette patiente c’est ma mère.

J’ai essayé de faire indemniser ma mère mais c’est la croix et la bannière. Les institutions publiques – ONIAM, entre autres – chargées d’indemniser les victimes d’erreur médicale, laissent des numéros de téléphone qui sonnent occupé en permanence. L’accès à l’indemnisation est un droit théorique en raison de toutes les barrières matérielles et juridiques qu’on met aux plaignants. Il est très difficile rien que de comprendre la démarche à suivre. A l’heure d’aujourd’hui, ce que je viens de signaler ne fait pas l’objet de poursuites car pour poursuivre, tout serait long et compliqué – et coûteux, ce qui exclut les victimes pauvres. Il est possible d’attaquer l’Etat ou le corps médical pour se défendre de ses méfaits, mais on n’oublie pas qui a la plénitude du pouvoir, et ce n’est pas le patient.

En général je déteste l’attitude du médecin. Beaucoup ont standardisé des tics et voudraient faire passer ça pour de l’écoute. Beaucoup semblent ne pas bien comprendre les possibilités d’interaction entre le corps et l’esprit, les émotions, les affects, ils semblent vouloir séparer les deux. Leurs diagnostics sont la plupart du temps quasi-secret – puisqu’ils n’ont souvent même pas le temps de soigner, ils n’ont évidemment pas le temps d’expliquer ce qu’ils croient devoir soigner. J’ai parfois dû insister pour savoir quel était le diagnostic. Parfois, j’ai même dit : désolé mais ça ne peut pas être ça parce que blabla et j’avais raison, ce con avait tout simplement diagnostiqué au pif, sans chercher à tester 3 hypothèses. (Genre, il a dit c’est tel virus, sauf que j’ai montré que j’étais testé vacciné, donc remballe ta pseudo-science et refais l’exercice, charlatan diplômé). Quand j’ai le diagnostic, je dois aussi insister pour savoir en quoi consiste le traitement. Ils signent une feuille illisible souvent sans dire ce qui est prescrit, je les force donc à prendre le temps de répondre à quelques questions sur la classe de médicament, le type d’action, et les contre-indications possibles. Plusieurs fois, j’ai refusé certains médicaments non-nécessaires, genre un antibiotique de confort, j’ai préféré que mon corps s’arme sans béquille, ça sonnait bizarre à ce professionnel force de vente de l’industrie pharmaceutique. Plusieurs fois, j’ai aussi fait remplacer des médicaments coûteux par des génériques, sans cacher ma colère à les prendre en train d’abuser de l’argent public. J’aime toucher la CMU, je n’aime pas du tout qu’on fasse payer 3 fois le prix du médicament à la société tout en payant des vacances au Maroc à ce salaud corrompu ! Après avoir constaté ça, j’ai pris les devants dans mes consultations ultérieures, maintenant je dis : quels que soient les médicaments que vous me prescrivez, je veux des génériques ou les médicaments les moins chers.

Avec les expériences et les années, j’ai changé d’attitude. Jeune adulte, j’attendais du médecin qu’il prenne en charge le processus. Qu’il cherche et qu’il trouve. J’ai ensuite constaté qu’il ne cherche pas et que quand il cherche, moitié du temps il ne trouve pas. Maintenant, je me comporte comme un simple utilisateur. Je ne leur fais aucune confiance a priori, même pas au niveau des connaissances puisqu’on sait que le monde du médicament répond à des intérêts capitalistes autant que médicaux. J’arrive en étant déjà largement informé sur le problème au sujet duquel je consulte. J’ai déjà une liste d’hypothèses, déjà exclut certaines pistes. Je lui fais simplement signer : un test MST par prise de sang et salive, une radio de ci, un examen de ça dans mon sang, etc. Je ne les laisse tout simplement plus faire le travail. Ils ont juste le tampon nécessaire pour obtenir le document scientifique, que j’analyse ensuite moi-même : ah, la vitamine D est à tant, donc avec telle autre valeur ça veut dire que, etc. Et j’avise en conséquence, en demandant tel ou tel traitement. S’il arrive que j’aie affaire à quelqu’un de compétent bien sûr je laisse la main, les vrais médecins j’ai confiance en eux.

Rapports avec les bibliothèques

Dans un premier temps, ado perturbé, j’ai volé énormément de livres, à Chaumont, Grenoble, Nancy, Montpellier… Parfois ils avaient des systèmes anti-vols, parfois pas, en tout cas ça n’était jamais efficace. Les petits rubans de métal se localisent et s’enlèvent facilement ; les pastilles aussi. Bizarrement, je n’ai pas cru bon de voler dans les librairies ni aux particuliers (jamais), seul le patrimoine public m’intéressait. J’avais des techniques bien rodées et je suis sorti plusieurs fois d’une même bibliothèque avec 12 bouquins dissimulés sur moi – sans sac. Attention voilà l’homme-livres-invisible !!! Cela n’a sonné qu’une fois et ça s’est bien fini : je sonnais, mais ils n’osaient pas me fouiller, donc je suis parti en sonnant. Je regrette un peu d’avoir privé d’autres personnes de ressources (ah, ces Nietzsche, ces Freud, et toute cette poésie, et ces beaux bouquins d’histoire médiévale, et ce gros livre sur les orages, superbe!!!), je vous demande pardon, j’espère que ces médiathèques ont racheté les livres que je leur ai pris. Après l’adolescence, en tout cas après 1997, j’ai arrêté de voler, c’était clairement névrotique, une vengeance hostile. Je me sentais intelligent et je n’avais accès à aucune culture personnalisable. J’ai eu besoin de m’approprier le patrimoine culturel et je n’avais pas les moyens de me le payer.

J’ai beaucoup joué avec les systèmes de renouvellement des prêts. Souvent, ils ne permettent pas un renouvellement à distance. Je suis un gros consommateur de livres et j’en avais 10 ou 15 en prêt quand c’était possible. Ramener 10-15 livres, certains de grand format et pesants, juste pour renouveler la date d’échéance, ça m’a toujours semblé stupide. Donc, j’ai régulièrement enfreint leurs règlements en les appelant et leur demandant un renouvellement par téléphone. La démarche leur prend autant de temps de travail. A la médiathèque de Chaumont en 2012, on a commencé par me répondre que non, le renouvellement par téléphone n’était « techniquement pas possible », blabla. J’ai donc raconté la vérité : j’étais en train de peindre en jaune la cuisine de ma mère handicapée et suicidaire, il était 16h, le boulot n’était pas fini, la bibliothèque fermait à 19h : elle pouvait renouveler, oui ou non ? La réponse est devenue oui, par un miracle technique dont ils ont le secret. Je n’étais pas surpris qu’elle accepte, j’étais surpris qu’elle ait cru bon de résister si longtemps. Depuis quelques années ils ont enfin compris qu’une auto-gestion numérique sur des comptes de base de données structurées par eux ferait gagner du temps à tout le monde. Ils auraient pu y penser dès les années 1980, ils ont l’ADBF (association des documentalistes et bibliothécaires français) pour ça, mais bon, ça n’avance pas trop leur vieille affaire.

J’ai rarement dépassé la date-limite. Le cas échéant, j’ai payé leurs petites amendes. Les frais d’inscription m’ont semblé raisonnables partout où j’ai été, la France est grande pour ça ! (merci à mon confrère feu André Malraux)

Rapports avec les institutions culturelles

Avec elles, ça a été plutôt bon en moyenne. Mais il y a eu quelques brebis galeuses quand même !

A Montpellier vers 1998, un confrère écrivain, Gil Jouanard, chef d’une délégation régionale du Centre national du Livre : tout jeune, je lui apporte mes manuscrits, je viens de m’installer à Montpellier et je ne sais pas comment marche la littérature en France, je suis un écrivain qui vient de HLM, je demande conseil. J’obtiens une réponse trois mois plus tard, avec un commentaire critique à côté de la plaque, et « bonne continuation » en guise de conseil. A l’époque, je n’ai rien publié, rien gagné, on n’a aucune raison de me faire confiance. Mais la suite je pense me donne raison : il a raté un jeune auteur, il a salopé la mission pour laquelle l’Etat le payait, et le plus grave c’est qu’il n’est pas sorti d’une école de formatage administratif, il est écrivain, son erreur critique m’en semble plus déplorable ; en même temps, quand je vois ce qu’il écrit, je ne lui en veux pas, car c’est mauvais, s’il n’est pas capable de voir en lui-même un mauvais écrivain, il n’a donc pas de faculté critique correcte, et donc il n’était tout simplement pas à sa place, erreur de casting officiel. Dans les textes que je lui ai transmis, certains seront publiés peu après. Un idiot au pouvoir.

A Lille, je l’ai constaté en arrivant en 2001 avec surprise : il n’y avait tout simplement pas de délégation du livre là-bas. Donc, en littérature, l’interlocuteur officiel local c’était personne. ça simplifiait le problème.

A Marseille, là c’était le paradis. Grâce à l’Agence Régionale du Livre d’Aix-en-Provence, et de sa chargée de mission Auteurs, Claire Castan, et de son équipe de femmes, une dizaine. Elles, elles font un vrai boulot et de vraies choses utiles pour la création littéraire en PACA. Elles font de l’information professionnelle, ont des contacts, peuvent mettre des porteurs de projet en réseau, connaissent le domaine littéraire et ses sous-domaines, l’édition, les festivals, les résidences, les ateliers d’écriture.  L’ARL propose aussi des formations pour les auteurs sur divers sujets pointus et importants comme les sources de rémunération. Ils offrent aussi un service juridique gratuit qui est bien utile car écrire et publier c’est aussi rencontrer le droit français sur sa route. J’ai bénéficié plusieurs fois de ce service, très bien conçu. Je faisais passer ma question, j’avais ensuite un bref entretien qui me donnait la réponse. Je me demandais par exemple les limites du droit de citation à des fins pédagogiques pour construire ma collection Story&Drama, eh bien un juriste de l’ARL m’a éclairé de manière pertinente pendant 20 minutes. Quand j’ai envisagé d’aller faire des ateliers d’écriture en prison aux Baumettes, l’ARL pouvait me conseiller et me mettre en contact avec des responsables pertinents. Le projet n’a pas été au bout car je suis parti mais c’était possible. Merci l’ARL PACA !

A Berlin, c’est bien cool. Bien reçu à l’Ambassade, bien reçu à l’Institut français. Je ne cherche pas à m’intégrer à Berlin littérairement donc je n’ai eu que des contacts sporadiques, mais sympas. Je sais juste que leurs budgets sont fortement malmenés depuis la crise et le sarkozysme triomphant – puis Hollande…

Conclusion

Voilà, mon passage en revue de mes rapports avec les institutions s’arrête là. Je rajouterai peut-être quelques anecdotes s’il m’en revient par flashes.

En tout cas, vous constatez qu’en tant qu’administré, je ne suis pas satisfait de ces rapports en général pauvres, appauvrissants et unilatéraux avec le dinosaure qu’est l’Etat.

Tous ces services pourraient être délivrés mieux et moins cher d’une manière plus agréable. En développant une culture du bien public, une vraie solidarité et une vraie liberté des citoyens qui savent se gérer eux-mêmes et n’ont pas besoin d’être gérés par un monstre froid.