Mon corps a remarqué, à travers des blessures infligées le 6 septembre 2016 par la police de Reims après effraction illégale de mon domicile, que les instruments de contention et de maîtrise appliqués par la police aux citoyens présumés innocents ont semble-t-il été pensés pour nuire, pour blesser.

Je me demande donc ce qu’on peut penser du DESIGN des objets suivants, que l’autorité publique française utilise en toute légalité pour ses opérations de maintien de l’ordre en territoire occupé :

Le pied-de-biche

Le pied-de-biche

Sur injonction du propriétaire de l’immeuble, la police a fait fracturer la porte par un serrurier au moyen d’un pied-de-biche. Cet instrument appartient d’ordinaire à l’arsenal des outils de travail de ce délinquant qu’on appelle le cambrioleur, non ? Qui porte atteinte à ce droit reconnu, la propriété privée. C’est là encore un instrument de métal, dont la pointe finit en lame, qui s’introduit dans la fissure de la porte.

Les menottes

Les menottes
J’ai remarqué qu’elles sont toujours faites de cette matière : le métal. Ce métal a apparemment été privilégié par son concepteur. On peut se demander pourquoi. Les technologies des matériaux savent faire plus solide que le métal des menottes. J’ai remarqué que les bords de ces anneaux de métal sont toujours taillés avec un angle à 90°, obtenant donc un bord tranchant capable d’occasionner des contusions et des égratignures cutanées. L’artiste aurait bien sûr pu couler le métal dans une forme ronde, tu confirmes que c’était possible et envisageable ?

Le taser

Le taser
On ne me l’a pas fait subir mais ils en portaient je crois et un joueur de foot anglais vient d’en mourir cet été 2016, comme des dizaines d’autres citoyens dans les pays où cette arme s’utilise. Que penses-tu du fait qu’on l’utilisait d’abord contre des animaux ? Est-ce une forme d’art animalier ? Y aurait-il une arrière pensée dans le design de cet instrument, qui a la même histoire que les fils barbelés, qui ont d’abord servi à cantonner du bétail, avant de servir à cantonner des juifs, des migrants, des prisonniers ?

Le tonfa

Le tonfa
Une adjointe de sécurité a sorti son tonfa alors que son collègue me rossait. A ton avis, serait-ce plausible de faire une interprétation de cet objet en tant que symbole d’un pouvoir phallique, auquel ces femmes policières se seraient fièrement rangées ? Car le design, évidemment, c’est aussi une symbolique. Pour le bien public, soi-disant, une femme en pantalon s’apprêtait à me frapper avec un gode qu’elle portait d’abord à sa ceinture, alors que j’étais ventre à terre, solidement maintenu au sol par un macho en armes de 100 kilos qui, conquérant, avait posé le genou sur moi, fier comme Alexandre le jour où il a pris possession de l’Empire perse ?

La voiture de police

La voiture de police
On m’y a mis de force, menotté les mains dans le dos comme un terroriste, à l’arrière droite de la banquette arrière. A ma gauche, deux policières dont l’une m’a dit « pousse-toi » en me donnant un coup de genou malpoli. Devant, un conducteur et un passager, agressifs. J’ai senti à leur haleine qu’ils n’avaient pas bu que de l’eau gazeuse. Sirène hurlantes, on a fait un happening dans la ville, déboulant à toute vitesse à travers une avenue, grillant deux feux rouges, passant une fois en force à un croisement. A Marseille avec l’artiste Matthias Poisson j’avais fait de très belles promenades. Penses-tu que la police ait tenté d’imiter son oeuvre, ou plutôt se soit cru dans un vulgaire jeu vidéo à vouloir terminer premier au comico, cramponné au joystick, établissant une réputation de chauffard agressif et dédaigneux du code de la route ? J’aurais volontiers appelé la police pour dénoncer ces infractions et me porter témoin, mais hélas j’étais prisonnier illégalement dans la voiture au chauffeur délinquant.
La voiture, elle aussi, revêt une grande importance dans certaines cultures et dans certaines œuvres. Elle peut représenter le pouvoir industriel, ou un idéal viriliste, entre autres. Qu’en penses-tu ?

La cage

La cage
J’ai été stocké 9h, comme un malotru, dans une cage de béton et de verre.
Matériaux de l’oeuvre :
* une banquette en béton trop étroite pour y dormir à deux malgré le fait qu’on y fait dormir deux personnes. Que penses-tu encore une fois de ces matériaux ? Que penses-tu du fait que la taille de ce meuble inamovible soit apparemment conçue comme sciemment inadaptée au corps de deux citoyens ? Cela pourrait-il signifie quelque chose, dans l’histoire de l’art, et de la cité, ou est-ce insignifiant ?
* des chiottes dites « à la turque » : sans rien pour s’asseoir, faites de métal, souillées d’excréments humains – je remarque que la matière « pisse » est utilisée dans l’art par exemple dans Piss Christ, et que la matière merde est utilisée dans l’art par exemple dans La machine à merde. Mais j’ignorais que la police de Reims produisait des œuvres excrémentielles elle aussi, sur fonds public. Crois-tu que cela fait partie du 1% ? Est-ce une contribution de la police à l’esthétique du 21è siècle, à ton avis ?
* Juste au-dessus des toilettes, un espace étrange. Il semble que ce soit un point d’eau potable puisqu’un agent en uniforme de la police à qui je demandais de l’eau m’a conseillé d’y boire. Est-ce un fait exprès, d’avoir placé la fontaine juste au-dessus de la pissotière ? Crois-tu que les héritiers de Marcel Duchamp soient fondés à attaquer la police de Reims, ainsi que l’Etat français censé contrôler ces polices locales, pour plagiat de l’oeuvre intitulée « Fontaine », constituée d’un urinoir retourné ?
* Un muret de béton, d’une hauteur d’environ 1m40, séparait la banquette et les chiottes. Était-ce une allusion perfide à l’insalubrité du logement dont je me plaignais à l’origine avant ma déportation ?

La caméra

La caméra
Dans la cage, une caméra me regardait.
Bien que ma garde à vue ait été filmée, on ne m’a pas fait voir le film, je n’en possède aucune copie. Pourquoi l’auteur de cette vidéo fait-il de moi, de force, un film auquel ensuite je n’ai même pas accès, alors que je suis filmé sur fonds publics, dans l’enceinte d’un lieu public ?
J’ai l’impression d’avoir été contraint à tourner un film pornographique, où un pervers me regardait pisser debout à distance du bac malpropre devant tout le monde, marcher dans des traces de merde, cracher ma toux, geler de n’avoir pas mangé et d’être exposé à une ventilation trop puissante pour mon torse nu sous mon tee-shirt déchiré par un « Gardien de la Paix ».

Le détenu « présumé innocent »

Le détenu présumé innocent
Ah, j’allais oublier. Dans toutes les œuvres précédemment citées, dans « les menottes », sous « le tonfa », dans « la voiture de police », dans « la cage », sous « la caméra », dans tout ce magnifique musée vivant de la violence policière, il y avait moi jouant le rôle de détenu. Sans contrat, sans rémunération, juste comme ça, à l’arrache et au black. Penses-tu que ça peut constituer une forme d’art manouche ou contre-culturel ? Une protestation contre les pouvoirs magiques de l’Etat quant à dissoudre le droit public dans l’acidité du style de vie de la police ?

Voilà, je l’ai déjà dit, je pose toujours trop de questions et j’obtiens rarement des réponses.

Rien ne presse.

Je me dis en tout cas qu’il y aurait de quoi faire une oeuvre. Quelque peu protestataire. Pourquoi pas ironique. Sa mère.