Vous êtes tous des fils de pute.

Rodrigo Garcia

Nous tournons dans la nuit.

Guy Debord

 

Avertissement :

Cet Anti-Drame tuera vos drames

Ce spectacle s’auto-détruira pour vous transformer en œuvres d’art

 

 

 

Acte I. Le spectacle dévoile ses structures

Intro : les places de l’artiste et du public

Bonjour.

Je ne suis pas ici, à cette place, de mon plein gré.

Bien sûr, je suis ici de mon plein gré. Cela, c’est parce que je suis acteur.

Mais on m’a forcé à venir ici, et je ne joue rien du tout, là.

Je souffre, à être ici.

Il y a sans doute des gens dans cette salle qui se disent : j’aimerais bien être à sa place ; quelle chance il a !

Je n’ai vraiment pas de chance, ce n’est pas du tout cela que je veux. Je n’ai aucun plaisir à être là, mon corps et mon esprit ne sont ici que souffrance.

Vous vous dites peut-être : eh bien, si lui n’en veut pas, s’il crache dans la soupe, qu’il s’en aille, moi, j’y vais !

Seulement parce que peut-être vous voulez prendre la place où je souffre, moi je vais y rester encore un peu, parce que si je vous la laisse, vous allez souffrir à ma place, et moi, de la place où je souffre, je reste encore un peu humain, et je veux vous empêcher de souffrir, comme moi aussi je veux me protéger de la souffrance d’être là, devant vous, à exprimer notre souffrance à tous.

Car il n’y a pas que moi, ici, qui souffre, ou vous, qui souffrez virtuellement de ne pas y être, en attendant que je vous donne le droit par mon départ de venir y souffrir à votre tour.

Il y a vous tous, aussi.

Oui, vous tous, qui êtes là, à souffrir dans le noir quand je souffre dans la lumière.

[Inversion totale des lumières : la salle éclairée, la scène obscurcie]

Et je parle pour vous.

Vous tous, qui êtes le public à la place du public, avec toutes vos caractéristiques de public. Pendant une heure, vous avez le droit d’écouter mais pas celui de parler. Vous n’avez pas le droit de sortir, parce qu’on vous remarquerait, et si on vous remarque, vous êtes morts, vous êtes un lâche ou un rebelle ou un idiot, vous êtes morts.

Mais ça vous arrange, aussi, vous, d’être dans cette position-là de celui qui regarde et qui écoute, sans se donner la peine de savoir quoi dire, et d’alterner rapidement l’écoute – la prise en compte de ce que l’autre dit, et de ce qu’il y a de déplorable et de brillant et de malheureux et de généreux et de colérique et d’émouvant, bref tout ce qui vous met en danger dans ce que l’autre dit, tout ce qui comporte trop de désir et trop de mort pour être honnête. Vous préférez mater et épier pendant une heure, ça vous repose de trouver quelque chose d’intéressant à dire pour faire face, pour rester à flot dans cette société du naufrage. Et puis vous y trouvez des avantages, il y a là sur la scène à écouter et voir toute la beauté que vous n’avez pas en vous, toute une beauté qui est rendue sinistrement inoffensive parce que vous savez bien que le texte révolutionnaire, à la fin de l’heure, il laissera la place à la société corrompue où vous êtes malheureux et dont vous êtes les grands acteurs, les grands gagnants, les grands perdants.

 

La culture, c’est la mort

Vous savez ce que je pense du fait qu’il y ait des arts de la scène ? Hein, qu’il y ait des clowns sur scène, des rockers, des DJs, des acteurs de comédie, des danseurs ? Eh bien c’est précisément ce qui permet que dans la vie il n’y ait aucun art, que des conventions mortes qui épuisent tout le monde. Les scènes, c’est le système pénitentiaire pour la beauté en nous. Le crime a ses prisons. La folie a ses prisons. Et l’art a ses prisons : ce sont les musées, les ateliers d’artiste, de sculpteur, de peintre, d’illustratrice, le chez-soi des écrivains, les centres chorégraphiques, les théâtres et les cinémas.

Ceci est une pièce de théâtre, mais en fait pas vraiment, et je sais bien que vous avez envie de réagir, là, de me sauter à la gorge, de me dire que je raconte des grosses conneries. Vous avez envie de sauter sur la scène avec un grand couteau et de me pousser à terre et de me plaquer la lame contre la gorge pour me dire : Alors, tu vas le tenir, ton rôle d’artiste, petit merdeux, oui ou merde ? Hein, oui ou merde.

Ce serait théâtral, effectivement, mais ce n’est pas ce qui va se passer. Ce qui va se passer, c’est que vous allez m’écouter, d’abord, et qu’ensuite vous ne serez plus jamais muets comme vous l’avez été jusqu’ici pendant que les spectacles faisaient du bruit devant vos yeux.

 

Culture, purgation et statu quo

Le théâtre occidental c’est Aristote et la Catharsis, la purgation des passions. Y’a trop de passions dans la société, trop de tensions, trop de violence, alors on va laver le linge sale du lien social sur la scène, là on va en découdre, on va montrer comment les femmes se révoltent contre la loi des patriarches, comment les amoureux se révoltent contre les conformismes familiaux, comment le Cœur du Héros devient ennemi de l’Etat, comment la bourgeoisie se bouffe de l’intérieur avec ses comptabilités marchandes. Et hop, ça disparaît de la société. C’est super, parce que comme ça le Tyran, le Père, le Chef de tribu, le chef de l’Etat, et puis la classe bourgeoise, ils restent en place. On va faire les petites purges au théâtre, comme on pète un coup après s’être bourré de chili ou de cassoulet, comme ça après y’a à nouveau de la place pour toutes les violences, pour toutes les dominations. C’est bon, la femme, le rebelle, l’amoureux, ils ont poussé leur petit cri du cœur, on les a applaudis même, c’est dire si on a des qualités de cœur hein, alors c’est bon, ça peut se remettre en place comme avant. Et pis ça rate pas, ça revient tel quel.

Vous savez ce que c’est qu’un occidental ?

S’il y a théâtre, scène, public, parole, là, c’est tout de l’occident. Ça vient de Platon et du Christ et de René Bousquet, c’est branché dessus et cohérent, c’est la même couleur ou la couleur diamétralement inversée c’est-à-dire la même en négatif, c’est-à-dire que c’est pareil.

 

Culture d’inhumanité

Un occidental d’aujourd’hui c’est quelqu’un qui n’a presque pas de cœur ni d’humanité.

Je parle bien de l’occidental, ce phénomène global. C’est de lui que je parle. C’est-à-dire, c’est de vous, mais pas que de vous. Il faut voir comme parle, pense, se tient et aime un patron. Mais il faut voir aussi comment parle, pense, se tient et aime un militant de la LCR, de la CGT ou d’ATTAC. C’est-à-dire à peu près de la même manière.

Je suis moi, et moi, j’ai vu pas mal de gens. Par exemple, des jeunes filles, fraîches comme des rapaces ; elles passaient leur temps à faire du mal à tout le monde, parce que tout le monde est son ennemi personnel. Telle jeune fille, elle voit des mecs qui veulent la baiser. Elle sait qu’elle est dans une société macho où c’est plutôt le gars qui paye le café, et si c’est l’inverse on sait ce que ça veut dire. Elle sait que pour baiser le type qui veut la baiser y’a pas cent mille solutions, y’en a que deux ou trois. C’est de le jeter comme une merde. C’est de le baiser et de le jeter comme une merde. Ou c’est de l’aimer à sa manière à elle et à lui c’est-à-dire comme une merde. Elle a plein d’émotions, la jeune fille, elle rigole, elle jouit, elle fait la gueule le matin, elle se touche la moule pour vérifier des trucs, elle en veut grave à sa mère. A sa merde.

Alors maintenant on va à une réunion militante. Un gars prend la parole, c’est le chef. Personne ne lui discute l’autorité qu’il a su prendre et garder sur la parole. Alors il parle, il dit qu’il faut agir, urgemment, parce que le pouvoir, là, le pouvoir de l’Etat, il met en danger nos libertés, nos solidarités. Il parle bien, ce gars, il est éloquent. Il parle longtemps, et on l’écoute. Il en sait des choses, et putain, il sait penser et parler, alors on l’écoute comme le chef respecté et puissant qu’il est. On lui dit, Bernard, Jean, Maurice, Claude, c’était super ton discours. Il dit merci Jean-Louis, merci Claudine. On boit un coup, on est contents, on va lutter pour la liberté, contre l’Europe, pour le prix de l’eau, et tout. On va faire une révolution pragmatique. Puis il repart en Mercedès, parce qu’il a été cadre, longtemps, un cadre de gauche, qui a – c’est lui qui parle « pris ses responsabilités, alors qu’il aurait pu passer son temps à faire du fric ». Là, on est censé admirer sa générosité, son altruisme, la grandeur morale de sa reconversion. En fait, ce gars, c’est lui le pouvoir à abattre. C’est lui la radinerie et l’égoïsme, l’exclusion et l’inégalité politique, c’est d’abord lui. Sans lui, les gens se parleraient, diraient ce qu’ils ont à dire, feraient ce qu’ils ont envie, là, spontanément. Mais lui, et ses lieutenants, il vient tenir une réunion où il parle une demi-heure devant son public, pour défendre notre chère liberté à tous, et bien sûr pendant ce temps, personne n’a aucune liberté de parole, de pensée, d’association, de militance, de défense, de jouissance, que celle qu’il veut bien distribuer, lui, notre responsable syndical d’extrême-gauche, qui est d’abord et avant tout responsable de son propre succès en tant que petit chef capitaliste du symbolique, photocopie et clone de tous les clowns du pouvoir.

 

Famille et école

Si les gens sont comme ça c’est pas un hasard.

Ils sont pas sortis comme ça de la cuisse de Jupiter, les gens. Ils sont pas comme ça naturellement, et un pygmée, un Inuit ou un aborigène ou un russe soviétique ou un nazi ou un banquier de gauche ça n’arrive pas non plus tout cuit. C’est construit, socialement, psychologiquement, économiquement, culturellement.

Un occidental ça sort de la famille et de l’école. Alors suivant les générations et les époques et les pays c’est pas la même école, mais quand même sur des siècles et des espaces qui couvrent de vastes parties de la Terre, c’est toujours la même chose, qui n’est pas n’importe quelle chose particulière, mais qui partage toujours des principes.

Une école, une école philosophique grecque, une école anglaise du 19è, une école de Jules Ferry un siècle après Jules Ferry, par exemple le collège Jules Ferry dans le 14è arrondissement à Marseille, c’est au fond toujours la même chose. On n’y apprend pas la même philosophie, à 2 000 ans de distance. On n’y parle pas la même langue, à 1500 km de distance. Mais c’est quand même exactement la même chose sur l’essentiel de ce que c’est. C’est cette figure-là :

Un tas d’enfants qui doivent jouer le rôle d’élèves, et un seul maître, adulte, doté notamment de la supériorité de son expérience de la vie, mais doté en plus de l’autorité légitime de son rôle – avec le cas échéant ses attributs policiers et judiciaires et pénaux que sont la discipline, le fouet, la baguette, la punition, le carnet scolaire, la remontrance. Entre le fouet et le carnet scolaire il y a une différence de quantité, mais c’est quand même la même chose, c’est l’idée selon laquelle l’éducation est forcément une violence intergénérationnelle qu’on fait pour la bonne cause. Le gamin est censé ne rien savoir. Il comprend rien, faut tout lui expliquer. Alors quelqu’un qui est savant et civilisé va lui apprendre la civilisation, par deux méthodes, la carotte et le bâton. La carotte, c’est le favoritisme, les faveurs du Maître, le droit de coucher avec Socrate, les bons points, la petite tape de la main sur la frimousse du bon petit élève, les bonnes notes. Et puis la carotte c’est les sévices sévères ou allégés, les claques dans la gueule, les coups de fouet, les coups sur les doigts, les privations, l’interdiction de sortir pour aller pisser, le fait de se voir réduit au silence, les brimades des condisciples auxquels les responsables restent indifférents, les mauvaises notes. Mais de toutes façons c’est très clair, pour des millions d’humains, que le pouvoir et le savoir viennent d’en haut. Ce qu’on apprend pendant 6, 10, 15 ans, à fréquenter l’école, d’abord privilège puis obligatoire, c’est que le savoir est l’ami du pouvoir et que les deux sont hiérarchiques.

C’est ce qu’on apprend tout le temps en ne l’apprenant jamais. En fait, aucun cours, ni en Grèce antique, ni en Italie médiévale, ni en Angleterre victorienne, ni en France de 2008, ne se fait sur « les fondements méta-scolaires de l’école ». Non, on enseigne les maths, l’histoire, la géo, tout ça. 4 fleuves en France, 1515 Marignane, carré de l’hypoténuse, et ferme ta gueule. Mais c’est pour amuser la galerie, ça, et former des marchands, des clients et des colons. L’essentiel de ce qu’on apprend c’est la soumission au pouvoir et au savoir. On apprend à complexer, à avoir peur, et à réagir avec violence. On apprend à être violent, de la manière qu’il faut. On apprend qu’il est nécessaire d’être violent, et que cette violence ne doit pas être gaspillée en coups de poings sur son voisin. Cette violence doit « au contraire » être sublimée en violence généralisée contre les autres sous forme de compétition à finalité capitaliste. Elle doit se formater en désirs de pouvoir, de guerre, de sexe, de suprématie blanche, de suprématie masculine grecque italienne anglaise française sur le reste du monde. Sur les enfants, sur les femmes, sur les autres cultures. Voilà une violence belle et utile : vive la guerre ; vive l’escroquerie marchande ; vive le désir sexuel omniprésent où les femmes en prennent plein le cul la chatte et la gueule ; vive l’autorité des « parents » sur les « enfants ».

Mais voici des choses qu’on n’apprend jamais à l’école : aimer ; s’aimer soi-même ; parler avec l’autre ; faire quelque chose de mutuellement bon et de non-destructif envers quoi que ce soit avec l’autre ; planter des arbres pas juste pour le fait de planter des arbres ; observer des animaux vivants ; savoir que le clitoris est un organe aussi grand et complexe que le pénis, et que les filles et les femmes ne sont pas des trous ; savoir que la viande du steak haché de la cantine est issue d’un massacre scientifiquement organisé dans des proportions industrielles ; comprendre que l’insulte est l’expression d’une souffrance ; savoir que le calcul est un instrument de domination politique ; savoir que l’histoire est historiquement la construction de mythes légitimants par les pouvoirs en place, que ce soient des Etats, des ethnies, des civilisations, ou des familles.

L’autre grand facteur de socialisation c’est la famille, à l’occidentale. C’est-à-dire que ce sont les géniteurs « biologiques » qui ont autorité sur les progénitures « biologiques ». (Parce que tout cela se targue de naturalité évidemment.) Donc, les vieux ont autorité sur les jeunes, les hommes sur les femmes, les adultes sur les enfants. Bien sûr, ça se complique à souhait : les hétéros ont le devoir d’éliminer les homos ; les adolescents viennent faire tampon et prennent parfois le pouvoir sur leurs parents, sur l’immaturité des parents, etc.

Mais là aussi on apprend un ordre, un ordre qu’on présente et impose comme naturel, et qui n’a en fait rien de naturel et qui n’est que choix social et politique :

1/ Le Père

2/ La Mère

(L’ensemble forme le groupe : les Parents, l’autorité parentale, juridiquement reconnue)

3/ L’enfant

3.1/ Le fils aîné

3.2/ Le fils puîné

3.3/ La fille aînée

3.4/ La fille puînée

On se demande bien, avec tous ces rôles sociaux, familiaux, scolaires, comment un humain pourrait réussir à rester humain, dans de telles conditions.

Partout, on apprend à fermer sa gueule, à se taire, à refouler ses émotions, ses idées, ses interrogations. Les deux institutions sont les grands refouloirs à identité personnelle. Essentiellement, on n’a pas le droit. Reste assis. A l’école, on ne peut pas parler avec les autres. Pendant la « récréation », on est censé jouer.

On se demande bien comment les non-occidentaux, et surtout, car c’est eux qui me sont chers, les non-civilisés – des gens qui ne sont pas japonais, pas chinois, pas d’Amérique latine européanisée, pas soldats pour un Etat africain européanisé – on se demande comment ces gens ont réussi à apprendre à parler, à manger, à raconter l’histoire du monde, à danser, étant donné qu’ils n’ont ni l’école, ni la famille nucléaire patriarcale. Hein, comment ils ont fait ? C’est leurs magies noires et blanches ? Les caribous et les zèbres et les kangourous qui leur ont tout enseigné ?

En fait il y a des tas de choses que les occidentaux, des grecs de Platon le philosophe esclavagiste aux français de Bush-Obama les Présidents esclavagistes esclaves, n’ont tout simplement jamais essayées.

On sait que les enfants apprennent tout facilement, pour peu qu’ils le veuillent. Si on les laisse faire, ils observent, ils sont jaloux des savoirs qu’ils observent et ils veulent les prendre. Ils veulent casser le jeu d’échec ou de dames, ou exigent qu’on leur apprenne à y jouer. Si on le leur refuse, certains resteront cachés pour observer, voleront le jeu, et y joueront seuls en l’absence des autorités. Ils veulent construire des mécaniques, faire la cuisine, mettre la table, conduire la voiture. Si on les laisse faire, ils apprennent. Mais ça ça dérange tout le monde. Personne ne veut qu’ils apprennent ce qu’ils veulent quand ils veulent ; personne n’admet qu’ils puissent exercer leur pouvoir d’enfants et de néophytes, et exiger des réponses. On les engueule quand ils veulent savoir ce qu’il y a marqué sur la boite de conserve, qu’est-ce que c’est ? Le parent ne s’y intéresse pas, il a désappris à regarder la boîte de conserve, il s’en sert et la jette, alors considérant qu’il n’y a rien à comprendre, il envoie bouler l’enfant interrogateur. Il ne sait rien du tout, ce con, sur les acidifiants, le EEE345, les extraits de soja, la date-limite. Il saurait à peine déchiffrer ce qu’il y a d’écrit, notre adulte super-savant ; de là à en expliquer quoi que ce soit… il est largué.

Imaginez pourtant qu’on garde la classe telle quelle, hein, c’est-à-dire structurée de manière fasciste, avec cette égalité implicite : un adulte vaut 25 enfants. Un adulte éduque 25 enfants.

Gardez cette horrible situation là, 25 enfants censément nuls et un adulte censément super-savant, laissez-les enfermés dans le taudis immonde qu’est la salle de classe. Gardez cela, changez juste une seule chose : l’adulte n’a pas le droit de prendre l’initiative de la parole, et il a l’obligation d’accompagner positivement toute démarche de connaissance enfantine. Eh bien on verra bien vite un certain nombre d’effets. C’est que d’abord, les enfants, qui sont des animaux comme tout le monde, mais qui n’ont pas encore appris à l’oublier et le nier, vont se casser de l’immonde salle de classe, et se disséminer dans tous les coins. Et cela mettra en évidence que le ratio autoritaire du 1 adulte pour 25 enfants n’était jamais que ce qu’il était : une technique carcérale intimement liée à l’obligation de rester enfermés, assis en rangées silencieuses, le dos droit, dans une salle pourrie d’éducation, c’est-à-dire de décérébration par des moyens intellectuels et physiques. Alors voilà notre prof obligé de suivre deux gamines, copines, qui quittent la salle de classe. Elles sortent et rejoignent 1 gamin de deux ans de moins, qu’elles connaissent, et les trois sont rejoints par un gamin d’un an de plus, qui ne sait pas quoi faire, et qui aime bien une des deux petites. Et voilà nos quatre qui partent. Et c’est là qu’on va voir que le prof ne sait vraiment pas grand-chose, et que ce n’est rien qu’un connard tout juste bon à exercer le pieux métier de gardien d’enfants. Parce que les gamines et les gamins veulent entrer dans un camion. Elles veulent voir en-dessous comment c’est fait. Ils veulent ramper sous le camion, puis ils en ont marre. Y’en a un qui s’égratigne et qui veut savoir pourquoi le sang coule, et pourquoi ça fait ça, là. Eh bien va lui expliquer, mon gentil petit prof, ce que c’est exactement que le prof. Tes vagues connaissances en chimie ils en ont rien à secouer. Ils veulent comprendre bien plus profond que ça, là où tu n’as plus aucune réponse sensée à leur donner, et te voilà plongé dans les abîmes quand tu t’aperçois qu’ils sont tellement vivants qu’ils sont déjà passé à autre chose. Ils apprennent à se gérer eux-mêmes. A se crever, à se reposer. A palabrer, à inventer des jeux absurdes, très intéressants.

 

Ecole, famille, spectacle : mêmes structures, mêmes effets, même combat

Alors vous voyez, moi, quand j’arrive là sur la scène, ou vous, quand vous arrivez là pour vous asseoir dans la salle, quand je suis dans la lumière et vous dans l’ombre, quand j’ai la parole et vous l’astreinte à un silence respectueux, quand j’ai la domination et vous la soumission, eh bien nous sommes tous pris dans les même schémas partout répétés, où c’est toujours exactement la même chose : quand le prof parle et que les élèves se taisent, quand papa conduit, quand maman parle, et que les enfants sages sont assis à l’arrière, quand la rock-star se déchaîne sur 20 mètres et que le public saute sur place, quand le Général ordonne d’attaquer et que les troupes se jettent sur les troupes de l‘autre Général, quand le public télévisuel sourit tandis que le public du studio applaudit parce que le présentateur vient de faire une blague à son collègue de monopole de parole à peine partagé, quand le stade vibre des exploits des athlètes, quand le politicien ou le militant tient son discours devant la foule de la plèbe ou la foule des notables, ou quand les acteurs sont là à jouer Hamlet ou Rodrigo Garcia sur la scène d’Avignon ou de Montévidéo ou de la Colline devant le public qui regarde et écoute sans bouger ni rien dire, c’est toujours exactement la même structure des savoirs/pouvoirs hiérarchiques à ratio inégalitaire. Le contenu change un tout petit peu : du cours d’histoire au court de tennis en passant par la diatribe qui fait l’Histoire ou la blague télévisuelle qui prend tout cela à la légère.

Quand j’arrive sur la scène, tout est déjà dit : la culture, la domination, le pouvoir, les élites et les foules, le silence et la parole, tout est déjà dit. Eh bien je vous emmerde, formes contraintes de ma libre expression, je répète : je vous emmerde.

 

Discours officiel de la culture : ferme ta gueule

En fait ce que dit tout ça, le véritable discours que tient tout ça, le message permanent, c’est qu’on n’a rien à se dire de vrai. Les occidentaux, quand ils se retrouvent dans une pièce, adultes, formés par l’école, la famille, le sport, le spectacle, la culture, ils baissent les yeux, se recroquevillent sur leur chaise, restent sagement assis, se plongent dans un magazine ou leurs pensées ou checkent leurs sms, bref : ils s’absentent de la situation. Dans le métro, dans la rue, même dans les lieux dont la fonction horrible est la rencontre et la séduction, comme les bars et les boîtes (en fait : machines à fric) ils sont souvent surpris quand on leur adresse la parole. Comme si la rencontre avait quelque chose d’un peu illicite, comme si on enfreignait une loi de base, qui est que chacun doit rester muré dans son silence, dans sa carapace invisible. Et bien sûr tout ça est lié à l’attitude opposée, parce qu’être muré dans le silence, comme dans la salle d’école ou à l’arrière de la voiture ou à table, c’est pénible, c’est pas ce dont on a spontanément envie, alors on se défoule brusquement. On tombe dans les bras de quelqu’un. On fait des avances sexuelles à une inconnue qui passe, on lui demande si elle suce. On insulte un type. Quelqu’un dérape dans la rue ? On se venge et on rigole – aller l’aider, c’est pas réflexe, le réflexe, c’est de se moquer, de se dire « putain, heureusement que ça m’est pas arrivé à moi, ah la honte ! »

 

Acte II. Dire une parole vraie : l’exemple de la violence sexuelle

Quelles que soient les pressions et les répressions, les contraintes et les déterminismes, le vivant reste libre, c’est ce qui fait sa force. Formaté par l’école, brisé par la famille, largement oublié par ma propre culture dans l’exercice de mes propres disciplines artistiques, je n’en reste pas moins un sujet libre disposant pleinement de sa capacité de parole. Cela m’a pris longtemps, mais j’ai pu dire mes vérités personnelles. Je vais maintenant dire les vérités collectives que vous ignorez ou que vous voulez taire et faire taire, et en nous faisant très mal, ça nous fera du bien à tous. C’est la nature du théâtre, n’est-ce pas ?

 

Généralités sur le viol

Passage Webcam du public.

Zoom sur les visages.

Je ne sais pas qui vous êtes. Vous ne le savez peut-être pas non plus.

Il y a des choses pourtant que je sais sur vous. Je le sais abstraitement, par les statistiques actualisées sur notre société.

1 femme sur 6 a été victime d’agression sexuelle au cours de sa vie, et un homme sur 10.

Vous comprenez ce que cela veut dire ? Cela veut dire que 8 millions de personnes en France ont eu une expérience d’abus sexuel, qui va du harcèlement de la jeune fille par l’oncle, de la main aux fesses dans le bus, au viol complet et régulier par le père ou un inconnu.

Cela veut dire que, dès que vous êtes dans un bus, vous pouvez être sûr qu’une personne, ou deux, ou trois, ont vécu ça. Que dès que vous êtes dans une réunion de famille avec vos parents, cousins, oncles et tantes, grands-parents, quelqu’un là-dedans a probablement subi des violences sexuelles.

Vous savez ce que ça veut dire, plus précisément ?

Il est important de connaître les conséquences d’un abus sexuel, et plus généralement d’une effraction de l’intimité. Ce n’est pas comme manger un yaourt et le chier quatre heures après. Les effets traumatiques durent longtemps, toute la vie parfois. Alors voici une liste des symptômes assurés, ou fréquents, ou possibles :

  • Amnésie sélective, totale ou partielle
  • Introjection de l’agresseur : vous devenez celui ou celle qui vous a agressé, il y a de fortes chances pour que d’une manière ou d’une autre, vous répétiez ce qu’on vous a fait : cela peut être exhibitionnisme, provocation, prostitution, frivolité suspecte, obsession sexuelle, etc.
  • Anorexie, boulimie, et autres troubles du comportement alimentaire
  • Etat de stress post-traumatique : vous êtes en état de choc pendant des semaines, des mois, des années, des décennies parfois ; sans comprendre ce qui vous arrive ; sans pouvoir le dire ni même le penser, vous êtes angoissé, des choses anodines pour d’autres vous font peur, vous évitez certaines situations, vos idées et actions et paroles sont perturbées
  • Phobies, conduites d’évitement
  • Sadisme et masochisme : vous avez besoin de répéter ce mal, alors vous le faites à quelqu’un d’autre ou vous vous les refaites à vous-mêmes : vous vous coupez avec le couteau de cuisine, vous vous cognez souvent dans les meubles en expliquant que vous êtes maladroits, c’est comme ça ; vous avez l’insulte facile, etc
  • Toxicomanies, dépendances, consommations compulsives d’alcool, de tabac, de cannabis, de cocaïne, d’héroïne, de trips, de champignons
  • Dépréciation de l’image de soi, vous ne croyez pas en vous, vous n’arrivez à rien, vous êtes malheureux, malheureuse ; vous n’avez pas le droit de réussir dans ce que vous faites
  • Surcompensation : vous réagissez à l’agression en mettant toutes vos forces dans le volontarisme, l’altruisme, l’aide aux autres, la dévotion, l’écoute ; ça vous permet aussi de ne pas écouter ce qui se passe de terrifiant en vous ; vous devenez infirmier ou enseignant, pour donner aux autres ce que vous n’avez pas reçu
  • Dépressions, psychoses, et médicaments antidépresseurs, anxiolytiques et autres

8 millions de personnes, vous comprenez ? Pour abuser, violer, trahir la confiance, de 8 millions de personnes, il faut plusieurs millions de personnes. Même si souvent, ce sont les mêmes : le père incestueux a eu un parent incestueux, c’est très probable. Ou violent, en actes ou en paroles, ce qui revient un peu au même.

Vous comprenez ce que ça veut dire ? L’amnésie est LA défense certaine et majoritaire. La plupart du temps, plus le viol est grave, plus il est occulté. C’est trop de souffrance. Mais plus les effets sont dévastateurs. Et plus la société entière paye un prix immense.

Alors vous savez ce qu’elle fait, la société ? La société, ce n’est jamais rien d’autre que vous, chacun d’entre vous, et moi, et ceux qui sont dehors, et ceux qui sont chez eux, chacun. La société donc, c’est 8, 10, 12, 16 millions, difficile à savoir, de violeurs et de violés, touchés par l’amnésie : des gens qui ne veulent pas savoir, qui ne veulent plus jamais entendre parler de ça, qui comptent vivre avec en vivant sans, et qui donc se trompent profondément sur eux-mêmes, parce qu’ils ne peuvent pas guérir en oubliant. Ils peuvent survivre, s’adapter, névroser assez pour tenir bon, mais il y aura toujours quelque chose qui cloche, et dont tout le monde subira les conséquences. Regardez, là, les hommes dans la salle, combien de femmes vous ont séduit, pour vous laisser tomber comme des merdes ? Ce n’est pas un truc de femme, ça, la féminité n’a rien à voir là-dedans : c’est un truc de femme victime de violence, et qui se venge. Et quand elle se venge sur vous de ce que quelqu’un d’autre (mais c’est peut-être vous) lui a fait, vous croyez qu’elle se fout de vous, précisément de vous, alors que vous n’êtes que l’écran de projection pour son film intérieur, ce film qui repasse sans cesse dans sa tête sans qu’elle sache elle-même clairement de quoi ça parle. C’est un film où elle ne veut pas jouer le rôle principal, le rôle ingrat et détesté et triste de la victime. Alors la victime, dans ce film qui ne veut pas dire son nom et qui s’appelle Viol ou Violence, la victime c’est toi, qui doit endosser le rôle d’agresseur, à la place de quelqu’un d’autre. Mais c’est pareil avec le garçon tabassé, qui devient un homme, avec l’ado dont on se moque, ils doivent aussi se venger, c’est-à-dire repasser le film, ne pas le voir, le revoir sans cesse, changer les rôles. Vous voyez, il s’agit vraiment de théâtre et de cinéma et de littérature…

 

La culture, c’est le déni des traumatismes et des crimes par la falsification de la représentation des traumatismes et des crimes

Le viol représenté

La culture, dans ses facettes narratives et dramatiques – arts de la scène, cinéma, a aussi la fonction de grande falsification.

23 octobre 2008. (…)

Il faut voir ce que c’est, le viol. Regardons au cinéma, regardons à la télé, ils nous en montrent, des viols. Des viols qui portent le nom de viol au cinéma ou à la télé. Alors comment c’est un viol au ciné et à la télé ? Ben c’est une belle jeune femme qui rentre chez elle la nuit, et là y’a un maniaque, qu’a une tête de maniaque, et qu’est caché dans l’ombre de la porte cochère. Lui, il est fasciné par l’excitation et la beauté. Elle, elle met deux heures à trouver sa clé, cette conne. Suspense, suspense ! On frémit ! Alors il s’approche, avec le couteau… Et elle, elle trifouille dans son rouge à lèvres, ses lunettes de soleil, Elle et Marie-Claire et Jeune et Jolie et Vogue, elle trouve pas sa putain de clé. Et là il est juste derrière elle et il la prend par surprise et il lui met la main sur la bouche pour pas qu’elle hurle et alors il l’emmène dans un coin sombre et il la viole. Il la viole, elle se débat, mais il la viole, et ensuite il lui colle une dernière baffe et il s’en va en courant. Elle se remet un peu en ordre et elle file à une cabine téléphonique et elle appelle la police. Et alors là, y’a un inspecteur, qui est un bel homme, et qui commence l’enquête, qui tombe amoureux de la fille, et qui va la sauver en traquant le maniaque, dont la tête de maniaque va être affichée partout en ville de sorte qu’on voie bien que c’est un maniaque. Ça, c’est le viol, dans le cinéma et à la télévision.

 

Le viol réel

Le problème c’est que dans le réel, le viol, c’est pas ça DU TOUT. Et même, c’est tellement pas ça du tout, que l’image qu’ils nous montrent apparait comme un énorme mensonge. Les viols, on sait ce que c’est. Les associations contre le viol le savent. Les professionnels de santé – les vrais, pas les généralistes, pas les psychiatres, mais les psychanalystes et les psychologues – savent ce que c’est. Les personnes qui ont subi des tentatives d’abus sexuel, ou des abus sexuels, ou des agressions sexuelles, ou des incestes, et qui sont plusieurs millions, en France, là, actuellement, ces personnes savent ce qu’est le viol. Enfin, plus ou moins, parce que souvent, quand on a été attaqué sexuellement, c’est tellement dur, tellement insupportable, tellement atroce, qu’on a tendance à l’oublier pour toujours. Seulement à un certain niveau de conscience en nous on sait ce que c’est, le viol. Et moi je sais ce que c’est, le viol, parce que j’ai subi 3 tentatives d’abus sexuel, quand j’étais gamin, et une de ces tentatives était aussi un inceste, et ma mère, eh bien elle a été violée par 4 hommes différents dans sa vie, et un de ces hommes, c’était mon père, alors je le sais.

http://ouvrelesyeux.wordpress.com/2007/11/18/quelques-chiffres-sur-les-viols-en-france/

extrait du Bulletin 2000 du Collectif Féministe contre le Viol]

Age des victimes au moment de l’agression:
Adultes (> 18) = 32,7 %
Ados (15-18) = 11,9 %
Enfants (< 15) = 45,9 %
Inconnu = 9,5 %

Sexe des victimes:
Sexe féminin : 91,2 %
Sexe masculin : 8,8 %

Lieu de l’agression:
Domicile de la victime ou de l’agresseur : 67,7 %
Rue : 3,7 %
Bois, bord de route : 2,2 %
Transport en commun : 1,5 %
Parking : 0,6 %
Institution scolaire ou parascolaire : 3,3 %

Les agressions sexuelles sont commises le jour dans 45,7 % des cas, la nuit dans 54,3 %.

Et les agresseurs ?
Personnes mises en cause   (statistiques Ministère de l’Intérieur 1997)
Hommes : 96,3 %
Femmes : 3,7 %

Les condamnations pour viol et autres agressions sexuelles en 1996 comptaient 14,1 % de mineurs et 5,5 % de plus de 60 ans (Ministère de la Justice).

Les études montrent que la plupart des agressions sont préméditées.

Personnes condamnées   (statistiques Ministère de la Justice 1996)
Hommes : 99 %
Femmes : 1 %

91 % des personnes condamnées sont de nationalité française.

16,8 % appartiennent à des professions médicales et paramédicales
13,1 % exercent les métiers de l’enseignement, de l’animation ou de la petite enfance
14,8 % ont des responsabilités d’encadrement (PDG, ingénieur, énarque, gérant de bar, entrepreneur, chef de service, …)
12,7 % exercent les métiers de la loi et de l’ordre (policier, militaire, gendarme, attaché parlementaire, etc.)
… soit 57,4 % des personnes condamnées.

Le violeur n’est très majoritairement ni étranger, ni célibataire (vivant seul), ni asocial, ni impulsif. Dans la plupart des cas, il est parfaitement intégré à la société, marié (ou vivant maritalement) avec des enfants.

L’âge moyen et l’apparence extérieure dite “attirante” (beauté) ou “séductrice” (minijupe, maquillage, talons hauts, …) ne sont en aucune façon des facteurs déterminants dans le choix par l’agresseur de ses victimes (pas plus que le statut socio-économique : toutes les situations sont représentées), contrairement aux stéréotypes.

Par ailleurs, dans 74 % des cas, la victime connaît ou connaissait son agresseur (pourcentage qui comprend bien entendu les viols sur mineurs – généralement commis par l’entourage proche – mais aussi les abus sexuels commis par abus de confiance, chantage, menace, surprise, violence par des personnes que les victimes connaissent – conjoint, collègue de travail, proche de la famille, médecin ou soignant, etc.). Par voie de conséquence, l’agresseur n’est donc un inconnu que dans 26 % des cas …

Voilà.

Donc ça, c’est quelques éléments de la réalité du viol.

 

Alors voilà. Un viol, dans le réel, c’est quelqu’un qu’on connait. Et c’est pas le facteur ou le boulanger du coin, en général. C’est qui ? C’est le père, par exemple, qui viole sa fille. C’est l’oncle. C’est un ami du père. C’est le grand frère. C’est un ami du grand frère. C’est un ami, à l’école, au collège, au lycée. C’est un autre gamin du village. Le violeur, c’est quelqu’un qu’on connait, dans la grande majorité des cas. Alors dans le film, ça se passe dans la rue, dans un lieu public. Eh bien dans le réel, c’est pas comme dans le film. Le viol, il a lieu à la maison. Dans la chambre de la petite fille, du petit garçon, de l’adolescente, ou de l’adolescent. Le viol, il a lieu dans la salle de bain ou dans la cuisine ou dans le salon : on te met une main au cul, on te met la main dans la culotte, on te mets un doigt sous prétexte de faire ta toilette, on te touche le sexe quand on va te dire bonne nuit. Ou encore le viol, ben c’est le copain, c’est le copain, la copine a pas envie, seulement, elle a tellement bouffé de la pub sexiste, elle a tellement l’habitude de jamais pouvoir dire non, que quand le copain il insiste lourdement pour baiser la copine, ben la copine elle dit rien, elle se laisse faire ; elle a pas envie mais on lui a pas souvent dit qu’elle avait le droit de dire non, qu’elle était pas là pour satisfaire les besoins sexuels du copain, alors même si elle a pas dit oui, eh ben elle dit pas non.

Alors ces viols-là, personne veut dire que c’est des viols. Parce que vraiment ça n’arrange personne. C’est-à-dire que le papa, l’oncle, le frère, l’ami de la famille, le copain d’école, ou le copain, il a pas du tout envie de savoir qu’il est un violeur. Parce que ça serait super emmerdant pour lui qu’on sache qu’il a touché sa fille, sa sœur, l’autre fille du village, ou forcé sa copine. Et le petit garçon ou la petite fille ou l’adolescent ou l’adolescente, ils savent tout simplement ce que c’est la sexualité adulte, qu’on la veuille ou non, qu’on soit consentant ou non, ils savent pas ce que ça veut dire. Et la fille ou la femme qui est violée par un ami, un collègue, un parent, quelqu’un qu’elle connait, elle a pas du tout envie de dire à ses copines « qu’est-ce que t’as fait ce week-end ? » « Ben, j’ai été violée. » Eh nan, ça mettrait tout le monde mal à l’aise. Il faut pas le dire. Rigole, au lieu de ça. Regarde les émissions marrantes, et rigole. Raconte des trucs stupides, et rigole. Rigole bordel, ou j’t’en colle une.

 

Et donc vous voyez bien que c’est entièrement différent de ce qu’on nous montre dans les films, les séries et les romans, quand encore ça veut bien en parler. On nous montre des maniaques.

Or ce sont des hommes intégrés. Est-il utile de rappeler le machisme de base de notre société, la domination de facto des hommes ? Non, n’est-ce pas, c’est acquis ça, c’est bien connu…

Donc, 16,8% des violeurs condamnés en 1996 sont infirmiers, médecins, soignants. Vous n’auriez pas dit ça hein ?

13% sont animateurs, enseignants, profs. Vous ne les auriez pas soupçonnés hein ?

15% sont des cadres : tiens, mais c’est eux qui donnent les leçons et accusent les pauvres, les délinquants, les toxicos, nan ? C’est pas les mêmes qui veulent durcir les lois, faire de la tolérance zéro et tout ?

Et 12,7% sont flics, gendarmes, attachés parlementaires, avocats… Des gens de lois qui violent, et violent la loi ? Tiens, c’est amusant.

Avec ça vous comprenez bien pourquoi on ne peut pas parler du viol. Parce que c’est ton père, ton prof, ton avocat, ou toi, connard.

Et c’est là que ça devient de plus en plus intéressant, si vraiment on regarde les choses en face, dans les yeux pourrait-on dire : c’est que les violeurs, là, qui sont des gens installés, friqués, au-delà de tout soupçons, ceux-là même qui sont censés connaître, dire, faire respecter, enseigner la loi, les normes, les bons comportements, sont la plupart du temps des victimes. C’est-à-dire que gamins, ados, ou adultes, ils ont été violés, ils ont été battus, ils ont été victimes d’abandon ou d’inceste. Et c’est justement pour cela qu’ils ont choisi les métiers de la loi, de la force, de l’autorité, de l’éducation : pour rétablir l’ordre, sans rien dire clairement de leurs motivations personnellement très fortes quant à rétablir l’ordre.

Là, c’est un autre cliché de la culture qui tombe, un cliché des films, des romans, des idées des gens, comme quoi il y a les bons et les méchants, les violés et les violeurs, les frappés et les frappeurs. Eh bien non, c’est faux, ce sont les mêmes personnes, à cause du mécanisme psychologique que cette conne de société ignore dans son ensemble, mais que les psychanalystes connaissent par cœur : l’introjection de l’agresseur.

J’ai subi trois tentatives d’abus sexuel et vécu dans un climat incestueux multilatéral.

Je l’ai oublié pendant 20 ans.

J’ai participé à des choses qui ressemblaient à des viols, y compris dans mes couples officiels garantis par la sacro-sainte idéalité du couple chrétien sanctifié par le mariage, où je répétais une partie de ce qui m’est arrivé.

J’ai pu guérir de mes multiples névroses quand j’ai pu dire ces abus, et quand j’ai pu écouter et faire parler ma mère – ma propre mère, pour apprendre d’elle qu’elle a été violée par 4 personnes.

L’une de ces personnes était son grand-père, qui la prenait sur ses genoux et glissait un doigt dans sa culotte, en famille, devant la télé.

Une autre, son oncle, qui venait les tripoter et les faire sucer, dans la cuisine, ma mère et ma tante, entre leurs 10 et 13 ans et 9 et 12 ans.

Une autre, c’était mon père. Elle l’aimait, comme un sauveur, il l’a prise de force à l’arrière d’une voiture, c’était leur première fois.

Une autre, c’était un ami de mon père, qui l’a peut-être un peu vendue.

Ma mère n’a rien dit pendant 50, 40, 35 ans, suivant la date des diverses agressions. Tout cela, pendant tout ce temps, elle n’en a jamais parlé à personne. Elle et sa sœur n’en ont jamais reparlé ensemble.

Leur seule manière de dire quelque chose de leurs souffrances de filles et de femmes, ça a été de boire du Ricard, de la Vodka, du vin, devant la télé ou en écoutant des K7 de Johnny Halliday, jusqu’à tomber à la renverse.

Mais tout remonte sans doute à leur propre mère, dont le père était alcoolique, et que je soupçonne d’avoir violé sa fille les soirs d’ivresse.

Et tout revient à moi et à ma petite sœur, que j’avais commencé à tripoter un peu, puisque les HLMs nous avaient donné 2 chambres pour 3 enfants, et que les adultes dans ma famille s’étaient mis d’accord pour nous faire partager la même chambre et le même lit, jusqu’à mes 15 ans. Société et famille ont garanti la perpétuation du climat incestueux.

Ça fait donc mes 3 viols, les 4 de ma mère, celui de ma tante, peut-être celui de ma grand-mère, et une insécurité de ma petite sœur à cause de moi : ça fait donc 8, 9 ou 10 viols et AUCUN n’a fait l’objet d’aucune poursuite judiciaire. AUCUN.

J’ai vécu avec une femme. Pendant notre relation, j’étais déjà attentif et éveillé à ce genre de problèmes, elle s’est rappelée de son inceste. Ses incestes. A diverses époques, son père se servait de sa bouche pour se faire jouir. Aucune poursuite judiciaire.

J’ai vécu avec une autre femme. Je lui ai raconté mon histoire. Au départ, il ne lui était rien arrivé, à elle. Puis, 3 mois plus tard, elle avait été violée à 13 ans : son « copain » de l’époque de 10 ans plus âgé l’avait un peu forcée à le sucer. Elle avait « oublié » ça.

Ma mère, 1 an après ses aveux, a plusieurs fois contredit sa version. Les faits vont et viennent, disparaissent et ressurgissent. Ma mère a été alcoolique pendant 20 ans, ma tante a commencé à boire depuis quelques années.

Récemment encore, j’ai fait la connaissance de diverses jeunes femmes, dont j’ai senti que je pouvais les aider à parler. Ce n’est pas mon rôle, parce que je ne suis pas psy, mais je n’ai pas pu m’empêcher de les aider. Alors, l’une d’elle a été utilisée de ses 6 à ses 9 ans par son frère de 6 ans plus âgé, lui-même violé par son cousin. Et l’autre jeune femme, elle, a été violée ou menacée de viol par 5 ou 6 hommes différents, dans des circonstances troubles mêlant l’amour, l’argent, une fausse bienveillance qui n’en voulait qu’à son cul.

En fait, des victimes de viol, j’en rencontre très fréquemment. La plupart de mes amis artistes sont des victimes de viol ou de violence ou d’abandon ou de négligence. L’essentiel des profs que je connais sont des victimes de viol ou de violence. L’un d’eux, qui enseigne l’anglais et le cinéma en collège, était fouetté tout nu par son grand-père : en tant que prof, il pense que la violence est légitime, normale – il n’a jamais fait de thérapie. Ce que me disent, en général, les victimes que je rencontre partout, c’est qu’elles n’avaient jamais pu en parler à personne.

Je disais qu’il y a 8 millions de personnes ayant connu l’abus sexuel. Ce chiffre est bidon : en fait, c’est impossible à savoir. Parce qu’il y a ces mécanismes d’amnésie, d’oubli total, et de négation.

La négation du viol, c’est quand on dit : mais non, c’est normal, mais ça c’est pas un viol, mais c’est de ma faute, mais il ne s’est rien passé, mais c’est toi qui fantasme, etc. Un peu tout en même temps.

On ne peut pas savoir combien il y a de victimes et d’agresseurs au juste parce que victimes et agresseurs sont, du fait du viol, liées pour toute leur vie par le pacte du secret. La victime refuse absolument d’être violée par un ami, un prof, son père, etc. C’est impossible. Ça ne devrait pas arriver, donc ça n’arrive pas. L’enfant ne comprend pas. L’adolescent et l’adulte ne veulent pas comprendre. L’agresseur refuse de se penser comme un agresseur, au contraire, il est quelqu’un d’aimant, il fantasme que l’autre ne refuse ou ne se tait que pour la forme. Tout le monde, dans le viol, se met d’accord pour oublier le viol dès le moment du viol. Ensuite, la chambre est vide, la nuit passe, et chacun se dit qu’il, elle, a rêvé. Rien n’est arrivé. Ainsi, ça peut recommencer.

 

Le devenir des victimes : névroses et anti-dépresseurs

Bien sûr le viol est dingue, la violeur comme le ou la violée. C’est la même maladie, que la société va s’employer massivement à… ne pas soigner. Le remède miracle pour soigner sans soigner, c’est la chimie.

http://www.psy-desir.com/leg/spip.php?article1797 : Entre 1980 et 2001 la vente des antidépresseurs a été multipliée par plus de 7 :

« 543 millions d’euros en 2001 versus 84 millions d’euros en 1980 (en euros de 2001) [1] alors que l’ensemble du marché du médicament connaissait une progression de 2.7.

L’enquête menée par la MGEN en 2004 montre que prés de 11% des assurés ont présenté au remboursement au moins une prescription d’antidépresseurs dans l’année. »

La consommation de médicaments psychotropes concerne moins de 5 % des enfants jusqu’à l’adolescence, et augmente nettement ensuite, avec plus d’une fille sur 4 et près d’un garçon sur 5 ayant consommé des médicaments psychotropes avant l’âge de 18 ans ».

http://www.linternaute.com/sante/psychologie/dossiers/06/0609-psychotropes/6.shtml
« Enfin, d’après la dernière enquête de l’Office Français des Drogues et des Toxicomanies, les femmes quel que soit leur âge, consomment plus de psychotropes que les hommes.

Consommation de psychotropes en France au cours d’une année (Source : OFDT / 2002)
Hommes Femmes
Antidépresseurs 6% 12%
Anxiolytiques et Hypnotiques 12% 20%

Si cette situation n’est pas nouvelle, elle reste préoccupante dans la mesure où elle ne fait qu’empirer avec les années. Pour preuve, le montant remboursé par l’assurance maladie pour les médicaments psychotropes, d’environ un milliard d’euros en 2004, équivalait en 1980 à 300 millions d’euros. »

On trouve ces chiffres et des mesures dans des articles de presse spécialisée ou grand-public qui ne disent RIEN, absolument rien, des causes possibles ou avérées de ces consommations médicamenteuses. Le viol n’est pas nommé. L’agression physique ou verbale n’est pas nommée. La misère, la pression économique, les accidents, la mort, ne sont pas nommées. Même dans ce qui en parle, on en parle le moins possible.

Ce recours massif à la chimie pour traiter le mal-être, l’angoisse, le stress, l’insomnie, la dépression, en dit long sur le niveau de déliquescence des liens humains dans notre société, et c’est une raison de plus, pour moi, de ne pas vous infliger un anti-dépresseur fictionnel de plus. Si j’ai une heure de discours à vous donner, je tiens à ce que ça vous reste en tête quand vous sortirez d’ici, beaucoup plus troublés, déprimés, enthousiastes, dingues, stressés, courageux, remontés, morts, vivants, que si vous aviez ingurgité un cocktail détonnant d’alcool, de valium, de paroxétine, de cannabis et de vitamine C bien mélangés dans un shaker. De la chimie pour traiter le sens, de l’engourdissement pour faire taire ce qui n’arrive pas à se dire, une absence de soin en guise de soin, une prescription automatique et dépersonnalisée en guise d’écoute de nos maux intimes, voilà ce que notre société a à nous offrir. MERCI, c’est trop gentil.

 

Les bénéficiaires indirects

Voyons maintenant qui sont les bénéficiaires de nos souffrances muettes. Les bénéficiaires, c’est vous, moi, les gens qui sont dehors. Ce sont d’autres gens, ou les mêmes gens. Alors, je nomme : l’avocat qui défend l’homme qui divorce de sa femme hystérique parce qu’elle a été maltraitée dans son adolescence et n’a jamais pu le dire, est un bénéficiaire de cette maltraitance. Le généraliste qui m’a prescrit à ma demande en janvier 2008 de la Paroxétine suite au souvenir que j’ai eu d’une crise de violence de mon père qui m’a battu à Noël 82 pour un cadeau que je n’avais pas cassé, ce généraliste est bénéficiaire de ma détresse. Les employés des labos, les chercheurs scientifiques, les commerciaux et les vendeurs du monde de la pharmacologie, les journalistes et rédacteurs des magazines pharmacopsychologiques, sont les bénéficiaires de nos souffrances. Les vendeurs d’alcool, parmi lesquels Ricard, firme qui aujourd’hui commercialise les marques, ces vendeurs d’alcool sont largement bénéficiaires de notre incapacité à nous libérer et nous désinhiber dans une société qui nous fait taire, nous juge, nous exclut, nous brime. Les employés du SAMU social, les psychologues, les psychanalystes, les travailleurs sociaux, les assistantes sociales, les éducateurs spécialisés, sont bénéficiaires des situations d’inceste, de viol, de violence, de dépendance, de délinquance ; ils les soignent, mais également ils en vivent ; dans un monde heureux, ils ne pourraient pas exercer leurs métiers respectifs. Et enfin tout le monde de l’art, écrivains, comédiens, comiques, scénaristes, producteurs, chanteuses, réalisatrices, danseurs de claquettes, sont bénéficiaires des besoins de refoulement, de déni, de dénégation, de déréalisation, de fantasme, d’écran, de divertissement, de défouloir. Avec tous ces gens, on a une bonne partie de notre société, et nous sommes donc tous concernés : nos parents, nos frères et sœurs, nos amours, nos amis, nos collègues, nos connaissances, nos relations sur Facebook, les autres passants, les autres clients du magasin, sont liés d’une manière ou d’une autre à la culture du traumatisme, d’un côté ou de l’autre ou des deux. Certains sont seulement victimes, d’autres sont seulement agresseurs ou bénéficiaires, mais la plupart d’entre nous portons les deux casquettes. Non pas que ça nous aille très bien, mais c’est comme ça. D’un côté, nous n’assumons pas. Si quelqu’un souffre, nous le laissons tomber, avec mépris, culpabilité ou indifférence. Si nous souffrons, nous prenons un cachet, un verre, un divertissement, une engueulade qui défoule, nous sommes prêts à tout pour ne pas dire sincèrement cette souffrance à quelqu’un, parce que nous savons que la plupart du temps, personne n’est disposé à écouter, sauf un psychanalyste ou un psychologue, pour peu qu’on le paye. La souffrance que l’amitié, l’amour et la bienveillance d’une société véritablement humaine pourraient dissoudre très vite, elle reste au fond de nous, recouverte sous les conneries, les lents suicides, les frustrations, les conversations superficielles et gênées.

 

La fonction de la culture : mentir ; édulcorer ; déplacer ; protéger les coupables ; interdire la parole aux victimes

Vous voyez qu’avec des millions d’agresseurs peu volontaires pour se dénoncer, des millions de victimes condamnées au silence, de la chimie pour maintenir le silence, ça fait beaucoup de répression pour tant de violence qui demande à s’exprimer. Dans ce cas, la culture vole au secours… de la négation de la réalité de l’ampleur des traumatismes.

La culture est l’antidépresseur préféré d’une société aussi pathologique que pathogène, qui vient de vivre des siècles de crimes, de guerres et de viols.

 

Les français comme les américains veulent des polars en permanence. Il leur faut des criminels endurcis qui galopent sans cesse dans les villes poursuivis par des flicards couillus et qu’ils se fassent cogner la gueule contre les portes et exploser le cerveau contre le mur. Il faut ça à 20h50 tous les jours, et l’après-midi aussi. Il faut qu’ils sachent les causes totalement surnaturelles du crime : ça vient de l’espace, bordel, on le sait ça, c’est un coup des aliens, c’est un coup des terroristes verts, c’est un coup d’une substance qu’on vient d’envoyer au labo pour analyse, et ça on le sait : le crime, la délinquance, c’est pas du tout les médecins qui trahissent leur propre code de déontologie tous les jours, c’est pas les prêtres, c’est pas Balkhany, Devedjan, Médecin, Pasqua, Longuet, Sarkozy, Chirac, Gaudin, c’est pas Lagardère, Dassault, c’est pas tous les requins de l’entremise, c’est pas les porteurs de valise, c’est pas les commissaires eux-mêmes, c’est pas des douaniers qui dealent, c’est pas des journalistes, nan… des aliens, et des marginaux sans nom comme « Human Bomb », le gars de la maternelle de Neuilly, et Ben Laden.

Les enfants ont besoin de super-héros qui sauvent le monde et les femmes en danger.

Tout ceci permet d’occulter qui sont les véritables coupables.

 

Toute une partie de la culture a cette fonction-là : face à l’horrible vérité, répéter le mensonge. Désigner comme coupables des hommes fourbes, méchants, pathologiques, désintégrés, ostensiblement violents. Montrer des victimes qui savent très bien qu’elles sont des victimes. Tout cela permet de garantir le statu quo. La culture se targue souvent d’être l’enrichissement de l’esprit de l’homme, d’être une lumière, une joie, la vérité, l’émotion authentique, la beauté des êtres, tout ça tout ça. C’est faux. La culture, c’est travestir la vérité, protéger les coupables, refuser de tendre la main aux victimes, perpétuer les clichés sexistes et violents, assurer la domination des dominants (les hommes, les hommes de loi, de pouvoir et d’argent…), garantir que rien des horreurs enregistrées dans l’inconscient de millions de gens ne puisse émerger clairement dans la conscience, assurer la confusion, l’obscurité, l’incompréhensibilité des comportements, des paroles et des actes. Evidemment, cette réalité de la culture n’est pas un projet conscient et volontariste ; ça n’en reste pas moins l’intime réalité.

 

La fiction est le grand remède des sociétés les plus malades. Devant un réel aussi brutal, aussi frustrant, aussi faux – un réel français par exemple dont la devise est Liberté, Egalité, Fraternité, et où 10 millions de personnes vivent dans 4,2 millions de logements HLM, où 1 français sur 2 est locataire, un français sur deux propriétaire – devant un réel aussi contraignant, absurde, inhumain, on a besoin qu’on nous raconte des histoires réconfortantes avec des princes valeureux, des bonnasses en danger qu’on pourra sauter dans le champ ou hors-champ, des monstres clairement identifiables comme monstres (parce que quand ton père te met un doigt, c’est dur à comprendre), des voitures qui enfreignent les règles usuelles. On a besoin de spectacles, en général, parce que le réel est insupportable. Mais ce faisant, quand les gens du réel cachent leur vérité en produisant et consommant des spectacles, ils maintiennent le réel insupportable, et la boucle est bouclée.

 

Acheter sa place de cinéma, c’est acheter son propre silence. C’est la conscience qui achète sa propre volonté de se voiler la face, et pour cela elle a besoin de voir du bruit sur un écran. L’acteur d’Hollywood, le bellâtre ; le complexé français ; la belle jeune comédienne  pleine d’avenir – sont convoqués dans un film d’amour, d’intrigue et d’action, où tout est précisément paramétré, efficace, professionnel, pour vous faire oublier tout ce qui dans votre vraie vie est déréglé, impuissant, terriblement navrant de médiocrité. Qu’est-ce qui nous empêche le plus de vivre la vie heureuse, trépidante ou intéressante des histoires de cinéma ? Réponse : c’est le cinéma. C’est notre goût pour le cinéma. C’est notre besoin de films, de fictions, de réalité trafiquée.

 

Des tas de revues font leur dossier Artaud ; mais dès qu’ils entendent, dans la vraie vie, un gars qui beugle, ils appellent la police.

On fait des notices sur les révolutions et les révolutionnaires, mais c’est parce qu’il est de bon ton dans la société conformiste d’afficher une certaine ouverture d’esprit, un genre de truc qui, dans la vie pratique, ne sert à rien. Moi qui ai eu bon nombre de symptômes psychologiques assez grave, je sais bien que les journalistes, les critiques, les lecteurs, mes confrères écrivains, et beaucoup d’autres, réagissent comme n’importe qui, comme des merdes, face aux symptômes psychologiques, qu’ils ne savent, à proprement parler, pas LIRE. Ces professionnels de la culture sont aussi bêtes, répressifs et incultes, que le crétin lambda.

 

Feuilletons-télés, romans (du polar à la littérature des éditions de Minuit), films, chansons, pièces de théâtre (par exemple Zucco de Koltès, ou Othello de Shakespeare, etc), mettent en scène des criminels, des psychopathes, des criminels, des tueurs, des bandits, des voyous, des cambrioleurs, etc.

Chez Tarantino, les voleurs sont ultra-violents,

Et tout ça participe d’une politique de diversion, une politique culturelle qui tue la pensée et assassine la vérité. Le tueur, ce n’est pas le personnage du roman, du film, de la pièce, mais bien son auteur, son éditeur, et son public.

Prenons le simple exemple de la France : si je vous dis que la délinquance, c’est les pauvres et les descendants d’immigrés récents, vous allez me dire oui et non. Vous allez y reconnaître un peu de racisme. Vous allez porter une analyse de gauche qui va dire : oui, les pauvres sont plus criminels, mais c’est parce qu’ils sont pauvres. Si vous portez une analyse de droite, vous direz qu’ils avaient le choix de travailler honnêtement. Si vous avez une vision d’extrême-droite, vous direz carrément vos saloperies. Mais tout ça, de la gauche à l’extrême-droite, est faux.

En France, le premier délinquant et le premier criminel, toutes catégories confondues, c’est l’Etat. Le premier employeur malhonnête, qui ne paye pas ses employés ou les exploite ; le premier délinquant financier ; le premier à faire de l’abus et du recel de biens sociaux ; le premier à truquer les marchés ; le premier à faire dans la délinquance financière et le délit d’initié ; le premier à voler, tuer, et refuser toute indemnisation à ses victimes, c’est l’Etat. Pour prendre juste quelques exemples : à Paris, Marseille, et dans bien d’autres villes, les maires ont délégué la distribution d’eau, du coup les contribuables la payent une fois et demie à deux fois plus cher. C’est une escroquerie légale de plusieurs millions de gens, entre 5 et 10 peut-être. L’Etat nous fait les poches. A Marseille, l’énorme centre commercial Plan de Campagne ouvre le dimanche en toute illégalité, avec la complicité des pouvoirs publics, de la mairie, de l’inspection du travail, des flics, etc. C’est Carrefour, Leroy-Merlin, Ikéa, qui niquent la loi avec l’aide de la loi.

Le deuxième grand délinquant et criminel de France, ce sont les entreprises, surtout les grandes, celles pour lesquelles vous bossez peut-être. EDF qui vous allume, Total qui vous fournit l’essence, Carrefour qui vous donne à mange et deale sa quincaillerie, Leader Price qui vous vend ses cadavres en boîte et ses légumes pas bio, etc. Eux font dans l’arnaque, le crime, la pollution, à grande échelle, à échelle internationale, et ça rapporte gros. Le crime paye.

Le troisième grand délinquant de France c’est les élites. Des huissiers, des avocats, des parlementaires, des recteurs d’universités, des professeurs et des personnels d’encadrement, des médecins, chirurgiens, dentistes, orthophonistes, gynécologues, des médiatiques, journalistes, reporters, monteurs, réalisateurs, des banquiers, des inspecteurs financiers, des experts, des scientifiques, etc. Bref, des tas de gens en situation prestigieuse, bien payée et dominante, c’est eux qui volent, trafiquent, violent. Ils se servent de leur boulot et de leur savoir pour satisfaire leurs besoins sexuels, obtenir des privilèges, s’attacher des clientèles. Des tas de responsables institutionnels de tous niveaux prennent dans les caisses des petites sommes pour payer leur quotidien, échappant à tout contrôle, puisque le contrôle, c’est eux. Y compris des gens de gauche, communistes par exemple.

Après ça, la bonne société et l’Etat vont se mettre d’accord pour élaborer des politiques sécuritaires, pénales, de télésurveillance, etc, et accuser les banlieues et les terroristes. C’est Ben Laden qui viole dans le cabinet du gynécologue. C’est Ben Laden qui se sert dans les caisses de tel festival culturel. C’est Ben Laden qui pille et s’approprie personnellement les ressources de telle association humanitaire ou sanitaire ou syndicale. Et les vrais délinquants et criminels peuvent vivre en paix. J’en connais une paire, des designers, des urbanistes, des profs, qui consomment et revendent de la cocaïne. TF1 va faire un gentil reportage pour montrer comment ça deale en survêt entre deux HLMS en banlieue de Paname. Sauf que le cadreur du reportage, à cette occasion, il en a acheté 3 grammes. Un des plus grands dealers de France ça a été Charles Pasqua : l’ex ministre de l’Intérieur est aujourd’hui Sénateur.

Si on change de pays et qu’on prend le grand dominant culturel du 20è siècle, les Etats-Unis, on peut compter : ce pays a fait des millions de morts, et récemment 1 million en Irak. Les plus grands criminels du monde actuel, c’est eux : ceux dont on écoute la musique, regarde les séries télé, voit les films, lit les livres.

Alors quand vous êtes face au énième personnage de psychopathe, de tueur, de criminel, incarné par Brad Pitt ou Vincent Cassel, chanté par Gainsbourg, écrit par Koltès, vous êtes sûr que ces gens très talentueux sont les collaborateurs officiels du pillage du monde par ses élites. Sur le réel, le monde de la culture ferme les yeux, se tait, et montre et parle d’autre chose. Un flic n’aurait pas fait mieux que le plus merdique des artistes. Grâce à la légitimité prestigieuse des arts, on couvre, dissimule, trafique, ignore, tous les crimes véritables.

 

Refus de ma place et de ma fonction d’artiste

Je ne sais pas si toi, là, tu as été violée. Je ne sais pas si ton père glissait sa main sous la couette ou si ton grand frère te faisait des remarques salaces.

Je ne sais pas si tu es engagé, toi là, à l’extrême-gauche, en promouvant des idées de générosité et de solidarité, mais quand un mec vient te demander une clope tu dis que tu n’en as pas alors que tu en as.

Je ne sais pas quels compromis tu as acceptés ou refusés pour être embauché ou maintenu dans ton poste d’urbaniste, toi là.

Ce que je sais, c’est que si tu te tiens dans l’ombre des salles de spectacle, pour assister à des histoires d’assassinat, de viol, de complot, d’amour, de trahison, c’est d’abord et avant tout pour gérer les tiennes, et donc les oublier un peu.

Moi, en tant qu’auteur et acteur, tu me donnes ce rôle de te faire oublier ta vie. La plupart des auteurs et des acteurs écrivent et jouent dans le même état d’esprit : oublions ; ne faisons pas attention ; ne nous arrêtons pas sur ces choses sales, là, la culpabilité, la honte, la souffrance, la détresse, le désespoir. L’auteur veut plaire au public. L’acteur veut se montrer sous son meilleur jour. Le public veut se changer les idées. Bref, tout le monde se met d’accord, tacitement, dans le cadre de cette pratique sociale bien valorisée et peu critiquée (on connait Debord, alors c’est réglé : on connait Debord ? Alors c’est réglé, continuons comme avant), tout le monde se met d’accord pour dire que personne n’a besoin d’aide, de soin, de nettoyage, d’une bonne baffe morale dans la gueule. La femme violée dans son enfance n’a pas été violée dans son enfance, voilà ce que dit la femme violée dans son enfance quand elle va voir un beau spectacle de danse au Centre chorégraphique. Ça parle de corps et d’érotisme, juste assez pour ne pas en parler.

Tiens, toi, tu es psychiatre, non ? Urbaniste ? Hé, toi, tu es avocate ? Regardez-vous.

Des lois, des propos malveillants, des idées reçues, largement fausses, des stéréotypes conformistes et asséchants, d’énormes ignorances qui s’ignorent énormément, des clichés éculés qui continuent à nous enculer.

Un système politique qui a toujours trahi dans son principe les grands principes qu’il était censé garantir.

Des castes professionnelles dont la corruption n’a d’égale que la bonne conscience et l’image prestigieuse, entretenue par eux-mêmes comme par tous leurs lèches-cul, comme les avocats ou les médecins spécialistes et généralistes et les assureurs et les banquiers.

Une économie basée sur le profit des uns aux détriments des autres, et toujours destructrice de tout ce qui ne se vend pas. Va vendre la gentillesse, tiens. Va vendre le don de soi, va vendre l’altruisme, va vendre la sincérité.

Et tout cela avec bien sûr, l’éminente obligation d’être heureux et bien dans sa peau, bien dans sa tête, bien dans son corps, bien dans son boulot, bien dans ses amours. Heureux. Heureux, avec 80% de gens qui, vivants dans des villes millionnaires. Mange ce yaourt et ta famille brillera au soleil. T’as raison.

 

Alors moi, je suis un artiste, c’est-à-dire que je suis vraiment soucieux de vous. J’aime vraiment la beauté, j’aime vraiment l’amour, j’aime vraiment qu’il existe en-dehors de moi d’autres gens, des gens qui sont vous. Je suis bien loin d’un nihilisme désespéré qui détesterait l’humanité ; je suis passé par-là, mais ce n’était qu’une illusion issue des rapports de pouvoir, ce n’était pas le réel. Dans le réel, je crois que l’être humain est magnifique, qu’il n’est pas violent par nature mais d’abord par culture, je crois que c’est un bel animal, en tant que personne, même quand physiquement ou moralement il est laid ou se trouve laid, moi, je le trouve beau. Et pour ces raisons, d’abord par un humanisme qui refuse l’inhumanité qui tourne à plein régime dans la culture, je refuse de vous présenter une millionnième fiction qui vous parlera d’autre chose que du réel, de ce que nous sommes réellement, profondément, qui vous parlera du réel en en occultant toute la vérité, toute l’horreur, et donc, donc, en empêchant la vraie beauté d’advenir, de se réaliser en nous et entre nous.

Car c’est la fonction de l’art.

L’art. Les écoles d’art. Les courants d’art. Les revues de théâtre, les livres de littératures, les DVDs de sketches comiques. Tout cela participe d’une concentration des forces créatives en des points bien localisés et contrôlables. La vie quotidienne n’est pas terne par hasard ni par nature. Elle est terne, parce que la créativité inhérente à l’humain, sa beauté, son sens de la couleur, du rythme, de l’espace, qui sont des choses simplement animales, sont confisquées par le rapport au monde construit par la culture. La culture est ce grand phénomène de censure du vivant. Chacun peut être peintre, poète, danseur, comédien, dompteur, acrobate. Chacun, vraiment, c’est à la portée des infirmes, des obèses, des enfants niais, des vieilles dames : personne n’a aucune excuse pour ne pas faire son art lui-même, même si la plupart des gens s’en donnent, des excuses. « Je suis pas une artiste, moi ». Pourtant tout le monde sait faire ça naturellement, vous ignorez juste que vous savez le faire, parce qu’on vous a dit de l’oublier, ou parce que vous vous l’êtes dit à vous-mêmes. Mais dans un contexte de civilisation à culture, ou cultivée, chacun va s’autocensurer dans les grandes largeurs et faire le choix – les mille petits choix qui constituent ce grand choix – d’abandonner sa propre vie, et de laisser-faire les professionnels. Les pros du rire. Les pros des larmes. Les pros du sentiment. Les pros de la danse. Les pros du chant. Ce sont eux, les artistes, nos idoles, nos comédiens préférés, nos rockeurs, nos DJs, nos peintres, ce sont eux qui en passant leur vie à progresser à l’infini dans un domaine que vous désertez, contribuent à créer les milliards de complexes qui vous interdisent, vous, dans votre bêtise, dans votre génie, dans votre singularité, de vous développer en tant qu’artistes du quotidien. Après Picasso et Pollock, quel intérêt à peindre ? Après les meilleurs et les pires bouffons, à quoi bon inventer des blagues ? Après les danseurs étoiles et les pros du hip-hop, on a l’air d’un con à vouloir s’amuser lors d’une fête de village. L’art brille, tout le reste est dévalué. On va dans une boîte de nuit ou une soirée dansante d’aujourd’hui, et partout en France, on s’aperçoit que la plupart des gens ne veulent ou ne savent pas danser. Les plus audacieux copient les chorégraphies des stars. La danse est morte, c’est la culture industrielle, c’est-à-dire grosso modo, chez nous, la culture, qui l’a tuée.

 

Alors je refuse, clairement, consciencieusement, de faire de l’art dans ces conditions. Je ne vous raconterai pas d’histoire futile, ni d’histoire magnifique, ni d’histoire drôle, ni d’histoire dramatique, et je ne vous raconterai pas non plus l’histoire particulière et fictionnelle d’un viol ou d’un inceste, avec tempo dramatique, musique dramatique, mise à distance, rapprochements, problématique et résolution des nœuds. Je ne mettrai pas en scène un personnage de psychiatre tout en clair-obscur, jouable par un excellent comédien expérimenté qui brillera sur les planches et réalisera ses rêves. Je ne ferai ni satire, ni comédie musicale, ni sketche dédramatisant et ironique. Rien de tout ça. Je me contente de faire ce qu’aucune, je répète, aucune autre œuvre d’art, aucune autre pièce de théâtre, aucune autre lecture littéraire, aucune autre prestation artistique filmée, n’a jamais fait : dire simplement le réel, sans manière, platement, sans effets, et du fond du cœur et de l’esprit. C’est le mieux que je puisse faire en tant qu’artiste : refuser de jouer le jeu de vos attentes névrotiques, et vous délivrer de toute cette merde, là : de honte, d’amnésie, de culpabilité, de souffrance, de détresse, de désespoir, de nihilisme, de bêtise.

 

Des types font des vidéos marrantes. Dans un centre commercial, sans doute vers Montpellier, un mec déguisé en ours attaque un mec déguisé en banane pour le mettre dans son caddie. C’est très marrant, loufoque, caustique. On voit les gens qui passent, sans même un coup d’œil. Ils ont vu, car ils se détournent et changent de trajectoire pour éviter l’action ; mais ils n’y accordent pas une seule seconde d’attention. Morts-vivants, blasés. Un autre, qui fait le grand malade en se traînant sur deux béquilles, fait exprès de tomber quand il rencontre un passant, un couple, un groupe, comme si on l’avait heurté ou poussé. Réaction des gens : aucune. Ils se retournent à peine et passent. On ne sait pas combien de prises ont été faites mais sur un certain nombre, les gens n’ont aucune réaction humaine. Un infirme se viande : ils passent. Ca se passe en permanence, puisque des millions d’urbains passent tous les jours plusieurs fois devant des clochards. Riches, salariés, gens de droite, gens de gauche, apolitiques, chômeurs, blancs, arabes : ils passent sans s’arrêter. La toile de fond du comique de situation de rue, c’est l’inhumanité. Ce qui nous fiat rire, c’est que quelqu’un ose mettre en évidence l’indifférence généralisée. C’est drôle parce que c’est terriblement triste. Ces vidéos ne devraient pas pouvoir être faite. Chez des tas d’autres peuples, cultures, civilisations, on n’aurait pas pu les faire, parce que cette humanité inhumaine n’existait pas.

 

Acte III. Les fictions du réel : falsifications de masse

Erreurs massives et mensonges éhontés, monnaie courante des représentations au quotidien

Le réel, en fait, c’est une série de fictions fondamentales.

Pour faire de l’art, une pièce de théâtre ou un film ou un roman normaux, avec des rôles, des types, des comportements, des statuts, il faudrait d’abord que je croie au réel. Croire au réel, c’est le cas de 99% des créateurs culturels, qui sont en fait des gros cons d’esclaves. Certains sont un tout petit peu moins cons mais la plupart sont cons, à savoir qu’ils ne sont que des copies de copies, et que tout ce qu’ils ont à dire, c’est du vent : des choses qu’on sait déjà, et dont on peut déjà démontrer simplement qu’elles sont fausses. La plupart des scénaristes, la plupart des paroliers, la plupart des artistes contemporains, la plupart des journalistes, adhèrent au réel et ignorent qu’il s’agit d’une série de fictions construites. Voyons quelques exemples.

 

L’exemple des « Cinq sens »

On commence très simple. Combien l’être humain possède-t-il de sens ? 99% des gens vont vous répondre : l’homme a 5 sens.

Eh bien c’est faux. On nous l’apprend à l’école, à l’occasion, alors qu’on sait depuis longtemps que c’est faux.

Nous recevons de l’information par les yeux : deux types de récepteurs nous le permettent, les cônes qui saisissent la couleur et les bâtonnets qui saisissent les contrastes. Nous saisissons le mouvement – le notre, ou ceux des choses et des gens ; nous percevons différemment un visage humain et une chose, nous ne traitons pas ces informations de la même manière.

L’oreille.

Ce qu’on appelle le toucher est une série de sens, en réalité. La peau a une triple sensibilité : à la pression ; à l’étirement en surface ; et à la chaleur.

Les tympans captent les ondes sur un certain spectre, mais également, nous entendons l’absence de sons, et nous ressentons avec douleur les fréquences excessives. Ça fait au moins deux ou trois sens.

Le goût n’est pas un seul sens. Nous sentons le salé, le sucré, l’amer, l’acide. Nous sentons aussi, d’une manière différente du toucher dermique,  avec nos dents, notre palais mou, notre palais dur, la consistance, la texture, la chaleur, des aliments solides et liquides, ou des bouches et des langues de celles et ceux qu’on embrasse, ou le parfum de ce qu’on fume, du joint au cigare en passant par la clope américaine et la roulée.

Il y a également la proprioception. Nos organes internes nous envoient des messages : notre ventre gargouille, nous l’entendons, mais nous le sentons aussi, et ça ne relève pas du toucher par la peau. Parfois, ça se comprime dans notre tête, nous le sentons.

Bien sûr il y a aussi tous les handicaps et les perceptions autres. Un amputé a mal à sa jambe perdue. Un daltonien voit autre chose que ce qu’on voit quand on n’est pas daltonien et qu’on voit du rouge et du vert et du bleu. Une femme à la colonne fracassée ne perçoit plus son corps ou l’environnement de la même manière. Un brûlé a un autre vécu. Des gens, paraît-il, peuvent se décorporer. Avec son imagination, on peut voir dans sa tête, ou entendre, ou sentir, des choses, des êtres, physiquement absents, et c’est un sens à part entière, parce que c’est même l’essentiel de notre perception du monde : elle se fait assez peu en sa présence, notre perception du monde, elle se fait par reconstruction intérieure des informations enregistrées.

Alors avec tout ça on a quoi ? On a 10, 15, 20 sens, 10, 15, 20 systèmes et sous-systèmes de perception de soi, de l’autre, du monde. On ne peut pas dire le nombre parce que suivant les situations, les corps, les cultures, il varie énormément.

C’est beaucoup plus en tout cas que ce qu’on nous a dit à l’école ou à la télé ou dans les magazines.

Une civilisation qui ne sait même pas dire la vérité à propos de ses propres organes de perception, à propos de son propre CORPS, je crois fermement que c’est une civilisation à qui on ne peut pas du tout faire confiance.

 

L’exemple de notre soi-disant régime de « Démocratie » et de « République »

A la question « Quel est notre régime politique ? » la plupart des gens vous répondront : « la démocratie ».

Il y a beaucoup de sceptiques aussi, dont certains s’arrêtent en chemin, avant d’arriver à la vérité.

La France, ni aucun pays portant ou ayant porté le nom de démocratie, n’est en rien conforme à la structure politique impliquée par le nom de « démocratie ».

Tout ce qui a porté le nom de démocratie n’était pas une démocratie.

Inversement, il est souvent arrivé que des sociétés, des groupes, qui ne connaissaient même pas le concept de démocratie, ni le nom, ni les pseudo-institutions qui la constituent, relèvent pleinement du concept et du nom. Retenez ceci : quand vous croyez très fort être quelque chose, il est fort probable que cela signifie que vous ne l’êtes pas.

La France n’a jamais été une démocratie. D’abord la France est une construction politique historiquement contingente qui s’est bâtie sur des annexions entre royaumes barbares avec des concepts, des idées, des rites, des valeurs, empruntés à tout un tas de peuples, les francs, les burgondes, les grecs, les wisigoths, les alains, les celtes, les suèves, les saxons, les égyptiens, les romains, les arabes d’Espagne, etc. La France a été une monarchie, sous diverses formes, chapeautant une collection de sous-monarchies diverses de formes et de contenus, pendant une dizaine de siècles. Avec la Révolution, elle a pris le nom de République et de Démocratie, mais elle ne l’a jamais été concrètement. En fait, elle a toujours été une monarchie gouvernementale, occupée par une oligarchie de classe, mêlant des éléments aristocratiques, bourgeois, religieux. De 1789 à 2008, grosso modo c’est la même chose. Des élites, des notables. Que le type devienne Premier Ministre ou Président du Conseil ou de la République, via une vote parlementaire ou un vote censitaire ou un « scrutin universel », le recrutement est le même : profs, avocats, médecins. Des hommes, des blancs, des riches : aucune représentativité sociologique réelle. Est-ce qu’un ouvrier a déjà été ministre ? Est-ce qu’un paysan a déjà été ministre ? Est-ce qu’un employé de bureau a déjà été élu dans une grande ville ? même dans un village de 200 habitants, ça n’a pas dû arriver souvent. A toutes époques, les paysanneries, prolétariat industriel, prolétariat et classes moyennes tertiaires, ont été largement majoritaires. A toutes époques, ils n’ont eu aucun représentant. Le « pouvoir du peuple » n’est qu’une fumisterie absurde dès lors qu’il ne se présente à l’élection, grâce au noble système des Partis (y compris des partis contestataires), que des bourgeois, des privilégiés, des notables, des célébrités, des puissants, des riches, des cultivés, des légitimes.

Qu’est-ce qui empêche les ministres, les directeurs de cabinet, les maires, les conseils généraux, les élus des conseils de régions, bref, toutes les institutions de la « République » (chose publique, en latin), de mettre justement leurs études, leurs dossiers, leurs projets, leurs débats et délibérations, à disposition du public ? Aujourd’hui, la documentation est sous forme électronique, et on peut donc la partager très simplement, en toute transparence. Ce serait la base, puisque qu’il s’agit des affaires publiques, de TOUS les citoyens. Pourquoi la documentation de travail des élus, représentants du peuple, reste-t-elle cachée au peuple, confidentielle, alors que techniquement, il n’y a strictement aucun obstacle à ce qu’elle soit publiée librement, ouvertement, en toute transparence. Allez, vous connaissez la réponse : nous ne sommes pas non plus une République.

Nous ne sommes ni une démocratie ni une République parce que ceux qui informent sur la vie sociale et politique, les journalistes, sont en grande majorité les salariés et les larbins des grandes entreprises, des multinationales ou de l’Etat, et parce que ceux qui se présentent aux élections appartiennent à des partis qui sont corrompus depuis des décennies, de manière occulte ou de manière légale.

Pour que le nom de notre régime corresponde à sa nature, il y a deux solutions. Soit on pratique la démocratie directe, qui est techniquement très facile à réaliser aujourd’hui, et les communautés, les collectivités, les territoires, se gèrent eux-mêmes, démocratiquement. Le problème, c’est qu’évidemment l’ensemble des puissants ferait tout pour conserver son pouvoir, et qu’évidemment aussi, les masses habituées à être dominées n’ont plus aucun réflexe de responsabilité et considèrent l’oligarchie de fait comme quelque chose de normal et d’obligatoire, de valeureux presque ! Quand on parle, au peuple, de démocratie, de pouvoir du peuple, le peuple – employés, chômeurs, artistes, ouvriers, etc. – refuse, arguant que c’est impossible, voyons !

L’autre solution consiste à légitimer la forme réelle du pouvoir politique, et à dire franchement que la France est une oligarchie basée sur les richesses, les patrimoines et revenus, le statut social, la profession, la notoriété, le carnet d’adresses, et quelques autres atouts-maîtres. Mais cela, personne ne le veut non plus : les élites ne veulent surtout pas jouer franc-jeu et assumer leur domination et leur usurpation, ils tiennent à l’hypocrite façade de démocratie qui les protège, les couvre, les légitime ; c’est important pour eux que leur pouvoir apparaisse légal et totalement consenti, voire voulu ; et le peuple refuse de même, parce que ça l’intéresse de se croire libre de choisir qui le dirige, ça l’emmerderait bien de se reconnaître officiellement écarté de la gestion de sa propre vie.

Les intérêts en présence convergent donc pour constituer et maintenir cet énorme mensonge comme quoi nous sommes une démocratie.

Sauf que c’est archi-faux.

Et là encore la culture couvre ça. La culture n’a rien à en dire. C’est énorme, ça crève les yeux, c’est omniprésent, c’est évident : et la culture parle d’autre chose, ou continue de maintenir les illusions et les mythes. Le journalisme, mais aussi le cinéma, la littérature, etc.

 

L’exemple de la confusion entre biologie et sociologie dans les identités hommes/femmes.

A la question « Combien l’humanité compte-t-elle de sexes ? » la plupart des gens vous répondront : 2.

C’est faux.

D’abord, la nature produit toute une série de genres. Elle produit des codes génétiques de 4 types : XX ; XY ; XXY ; XYY.

Les phénotypes qui se développent sont de tout un tas de types, suivant comment le code génétique et les facteurs hormonaux et environnementaux s’agencent.

Des XX sans facteurs hormonaux féminisants ou avec des facteurs hormonaux masculinisants deviennent des femmes musclées et poilues ; elles n’en ont pas moins un clitoris, un vagin, des ovaires, etc.

Des XXY se font opérer et deviennent conformes à des XX ou à des XY, en apparence.

Certes, les XX et les XY dominent, avec une forme tendance (qui relève d’une forte pression culturelle) à s’identifier au genre identitaire qui correspond à leur « genre biologique » : ce n’est pas une raison pour disqualifier les autres ou les éliminer.

Ensuite, il y a l’identité. Des XY se vivent comme des femmes. Des XY qui se vivent comme des femmes, le cachent, et vivent comme des hommes. Des XXY (herma) se vivent comme des femmes hétéros, ou des hommes hétéros, ou des femmes lesbiennes, ou des hommes gays, ou des bis. Des biologies typées « femme » ont des sociologies typées « homme » avec des sexualités absentes ou non-conformes.

Bref : la réalité est trop complexe pour être vraiment comptée, énumérée, mais on n’a certes pas 2 sexes, 2 genres, on en a plutôt entre une dizaine et une trentaine.

 

A la question « combien de personnes font l’amour quand un couple fait l’amour ? » la plupart des gens vous répondront : 2.

C’est totalement inexact.

Un coït met en jeu les deux corps physiques mais également toute leur identité. Leurs parents, les parents des parents, les adultes en situation de parents, les frères, sœurs, cousins, oncles, tantes (dans nos cultures, avec ce système-là de parenté) qu’ils ont intégrés dans leur genèse. Leurs modèles de construction, qui peuvent être des sportifs ou des Barbies. Les exs partenaires amoureux. Les modèles érotiques, de romans sentimentaux, de séries télévisées, de films pornos.

 

Mais c’est clair que quand vous pensez une réalité de 20 situations, avec le concept de 2 seulement, vous ratez quelque chose, fondamentalement. Vous passez à côté du réel. Eh bien c’est exactement ce que fait la reproduction permanente des mêmes conneries par la culture, quand le poète lyrique célèbre la femme aimée, ou quand la petite conne métisse de la banlieue de Toulouse nous assène son r’n’b sentimental cloné sur le modèle dominant américain et où elle, femme, rêve de lui, homme. Ils répandent des stéréotypes archifaux dont la conséquence pratique est de nier et de réduire la richesse du réel. Trahir, mentir, faire violence, s’illusionner, appauvrir : voilà quelques opérations véritablement culturelles.

 

Moi, je sais tout ça. Et je sais qu’il est fort probable que vous, vous ne le sachiez pas. Alors, je ne peux pas construire une œuvre avec des hommes et des femmes, avec les Cinq sens et en contexte de « démocratie » avec tout ce qu’il suppose, parce que je sais que tout ça est faux et que si je mets en scène et en mouvement le monde tel que je le vois, en tant qu’artiste je n’ai absolument aucune chance de me faire entendre, parce que la transmission d’un message suppose un code commun.

 

Acte IV. La culture réelle : mensonge, hypocrisie, crime contre l’humanité

Il faut bien voir ce que la « culture », artistique, philosophique, scientifique, de l’Europe et des Etats-Unis, a pu donner de beau à l’humanité. Je répète, il faut vraiment le voir, et le voir en face.

Depuis les soi-disant « Grandes découvertes », où ces cons d’européens ont mis le pied sur des tas de territoires habités en les considérant vierges, vides, donc 100% disponibles à la conquête, la culture européenne, ses religions, ses langues, ses régimes politiques, ses arts, bref : toute sa culture, ont dominé le monde. La Bible du « Tu ne tueras point », la religion de « l’Amour du prochain », s’est rendue responsable du massacre et de la mise en esclavage, de la déculturation et de la destruction, de centaines de millions d’hommes. Je répète : de centaines de millions d’hommes.

L’anthropologie raciste des 18è, 19è et 20è siècles, a justifié, cautionné, organisé, des génocides, des ethnocides, la délégitimation de tout ce que n’était pas blanc/européen/chrétien. Le génocide rwandais ou les guerres actuelles au Moyen-Orient sont notre œuvre culturelle, à nous européens, français, belges, anglais, allemands, et à nos complices américains.

En 1910, Paris, Londres, Berlin et Rome, sont parmi les plus grandes capitales culturelles du monde. Les peuples, qui votent, bouffent cette culture que leurs élites fabriquent. Cette culture est magnifique : fauvisme, cubisme, progrès scientifique, logique, linguistique, médecine, poésie, théâtre, musique savant ou populaire. Des millions de gens l’ont dans la tête. Que font-ils, avec ? La première guerre mondiale, qui n’est pas la première guerre mondiale, parce que depuis plusieurs siècles déjà l’Europe ravage les Amérique, l’Afrique et l’Asie et y tue déjà des millions de personnes. Ces gens cultivés, les agrégés d’histoire, les sociologues, les économistes, les stratèges, les banquiers, organisent une boucherie qui coûte la vie à des millions d’hommes. Les pays qui se pavanent en Expositions universelles où ils mettent à leurs pieds les colonisés qu’ils dominent, montrent leur glorieux visage : la mort. La guerre s’arrête et tout le monde dit : Plus jamais ça. Puis dès 1918, 19, 24, 29, 33, 35, 36, 37, 38, 39, la guerre recommence. Hitler, Staline, Pétain, Salazar, Franco, les généraux Grecs, les dictateurs balkaniques, chinois, sud-américains, habillés à l’européenne et instruits  l’européenne. A nouveau, 30 millions de morts, 6 millions de juifs assassinés, des tas de viols, de vols, de crimes, les bombardements massifs, les tortures, les bombes atomiques sur le Japon. Et là, tout le monde est d’accord : droits de l’homme, plus jamais ça. Et aussitôt, tout recommence. Israël massacre. La France vaincue de 40 et vainqueur de 45, massacre dans ses colonies, à Madagascar, en Algérie, au Sénégal, en Indochine. Plus jamais ça, mais un peu quand même. Et la culture est toujours là pour, au fond, ne rien dire, babiller, collaborer, perpétuer les mêmes clichés, els mêmes traumas, les mêmes haines, les mêmes inhumanités. Les gens vont au spectacle, au théâtre, au cinéma, lisent des livres, et violent et tuent comme d’habitude, ou restent sans rien faire tandis qu’on viole et tue. Et alors tout change, les femmes votent, les travailleurs sont marxistes, les arts rivalisent de révolution en révolution, mais le bilan, c’est toujours pareil. Les Etats-Unis tuent un million d’irakiens, en accusant ceux-ci d’être des terroristes qui cachent des armes de destruction massive, et l’Europe et l’ONU sont d’accord, cherchent à partager le pétrole, ou restent sans rien faire. Et la culture est toujours là, notre chère culture, pour ne rien avoir à en dire, pour que tout le monde reste bien sagement soumis, purgé par petits à-coups, perdu dans le fantasme et le mensonge. Voilà le dernier siècle de notre culture des spectacles, des arts et des sciences : génocides, massacres, barbaries. Il y a un problème quelque part. Le problème, c’est la nature même de notre culture. La barbarie inhérente à notre civilisation.

 

Savoirs au service du pouvoir

La culture il faut bien voir ce que c’est.

Les sciences économiques, par exemple, qui se font passer pour sciences, comme si elles étudiaient un phénomène naturel : ce ne sont évidemment que des techniques politiques, de simples logiciels de gestion des marchandises et des unités de compte et des flux. Il n’y a pas science au sens de recherche d’objectivité, puisque chacun dans l’économie est hautement intéressé, partial, vénal. C’est assez amusant, d’ailleurs, qu’on reconnaisse à cette enculade le statut de science, et qu’on l’enseigne dès le lycée, tandis qu’on refuse le statut et l’enseignement à la psychanalyse, qui permet de comprendre comment et pourquoi les gens sont aussi attachés à leur petit monticule de merde économique…

L’arithmétique, le calcul, le fait de compter les choses, – c’est-à-dire quelque chose qui chez nous depuis des siècles apparaît comme un savoir de base à dispenser à tous les enfants, il faut qu’il sachent combien font 8 moins 2, eh bien cette technique-là est bien sûr intimement liée à l’économie et au pouvoir, ce sont des Seigneurs de guerre qui en ont eu besoin aux origines mésopotamiennes de l’Etat comme structure d’encadrement politique des humains, une fois qu’ils s’étaient approprié des terres, du bétail, des hommes, les Seigneurs ont voulu les compter, les faire entrer dans une logique numérique, dont avant et ailleurs on se passait très bien parce qu’on n’avait pas besoin de dominer les autres comme ça.

 

Culture contestataire : mensonge !

Les arts ensuite c’est une permanente récupération de l’expression des gens par les intérêts des pouvoirs. Les bergers chantent, simples et naturels : les rois rachètent ces chants et les font distribuer, dans un packaging amélioré, par les plus artificiels de leurs courtisans, les artistes. Les gens font des blagues, et cette compétence-là est rachetée par tous ceux qui ont intérêt à contrôler les pouvoirs de débordement et de libération du rire : le plus marrant des opprimés devient le bouffon officiel du Roi, et lui mange dans la main : ça aurait pu faire sale de le liquider, alors on le récupère. Les gens font des choses de leurs mains, et c’est très gênants, alors on fait en sorte d’encadrer ça, d’en légitimer certains, d’en condamner d’autres. En encadrant les arts, en les constituant comme arts, les gérant avec des institutions, des formes légales et illégales, en accordant un statut d’artiste à l’artiste, un statut d’œuvre à l’œuvre, les pouvoirs, toutes les violences, mettent la main sur toute l’expression, communautaire, personnelle, groupale. On encadre, on étiquette, on range, on assigne un nom et une place, de sorte que ça ne puisse pas bouger. Qu’est-ce que l’art subversif, par exemple ? Eh bien, c’est toute forme d’expression culturelle destinée à se faire ranger sous le nom d’art subversif. Il suffit de la ranger pour neutraliser en grande partie son pouvoir subversif. Le simple fait de poser l’étiquette « subversif » sur un propos, une idée, une œuvre, subversifs, contribue à garantir la sécurité des propos, idées, œuvres, légitimes, admis, autorisés, encouragés. Pour empêcher la subversion de réaliser son programme, on lui accorde généreusement une place en tant que contre-pouvoir : c’est le pouvoir légitime qui décide de cette place, avec ou sans la collaboration active des artistes subversifs. Certains artistes subversifs vont très loin dans la bêtise et s’auto-étiquètent. En portant sur le front la marque copyrightée à mort d’ « art subversif », c’est comme s’ils se promenaient avec un pistolet à eau au milieu d’une armée, en prenant bien soin de confier à tous leurs voisins : Je suis inoffensif, tu sais, je suis une rigolade.

De sorte que, culture officiellement reconnue, ou culture estampillée subversive, l’ordre est garanti. Au lieu d’une culture faite par ce que vivent les humains avec le monde et entre eux, on a un système bien plus complexe d’hyper-sélection de ce qui est légitime, bon à savoir, bon à croire, bon à dire, et leurs contreparties mauvaises, et c’est cette sélection qui est redistribuée en masse aux populations. Tu vois le tour de magie ? D’abord, tu dois fermer ta gueule parce que quelqu’un veut que tu la fermes pour que lui il puisse parler. Puis, quand il a fini son discours, c’est ton tour de parler : mais attention, maintenant tu peux juste répéter ce qu’il vient de dire. Allez, répète. Allez, répète encore. C’est clair et ça fonctionne dans tous les arts et tous les genres, un seul exemple, allez : la musique. Au milieu du 20è siècle, aux Etats-Unis, il y a encore des cultures spontanées, de chant, de danse, de musique faite avec rien – et bien sûr, parce que c’est ça l’art, c’est le meilleur art des Etats-Unis, mais les Etats-Unis refusent catégoriquement de le savoir et de le reconnaître, parce que c’est l’art de leurs esclaves noirs. Le pouvoir déteste cet art, tellement trop vivant, qui dit le désir, la tristesse, le blues, l’amour, qui parle vrai. Il n’est pas toléré qu’il se dise quelque chose de vrai. Alors que faire avec ça ? Eh bien, récupérer et contrôler. Donc, de mille manières, les riches blancs de la culture officielle, des radios, du journalisme, de la critique musicale, vont aller écouter des blancs qui jouent aux noirs. C’est un premier élément : on t’accorde que ta musique a un peu de valeur, mais en échange de cette concession on te la prend. Donc des blancs – Elvis Presley par exemple, cet homme tellement subversif, vous pensez… – vont chanter la musique des noirs et la populariser auprès des publics blancs. C’est la révolution du rockabilly et du rock’n roll. Ça ne prend pas très longtemps d’éliminer les Noirs de leur propre musique. L’industrie du disque, la télévision, mettent la main sur le King, clone de Noir, puis génèrent des tas de clones d’Elvis : on photocopiant des photocopies du message originel, on est sûrs que ce message va perdre toute sa force, toute son authenticité. Par ailleurs, les Noirs, on leur accorde le statut d’artistes. Ils ne chantent plus dans les champs ou dans des cabanes, on légitime leur expression et on l’enferme dans des studios et des disques : on coule donc un vrai rapport social, familial, amical, dans un rapport artistique industriel, et c’est la deuxième grande méthode qu’ont utilisé les Blancs pour détruire l’art authentique des Noirs – art authentique tant qu’il ne portrait pas l’étiquette et n’adoptait pas le statut d’ « art ». Quelques décennies plus tard, le hip-hop et le rap terminent la récupération : ce que veulent les rappeurs, c’est de l’argent, des femmes blondes, des voitures clinquantes : bref, ils sont devenus les principaux vecteurs, caricaturaux, des aspirations matérialistes de la société capitaliste blanche. La « soul », l’âme ; le blues, ce sentiment mélancolique et vrai, ont été remplacés par des copies inoffensives où la négresse et le négro disent finalement leur amour de l’Amérique qui vient de les enculer à mort. Ils peuvent très bien dire « Fuck l’Amérique » dans leurs textes : dans la forme de leur art, ils sont redevenus les fidèles serviteurs du système, qui va simplement faire des surprofits en commercialisant sa contestation. Le tour est joué, la culture est passée par là, et sert de modèle – parce que ça se revend bien, sous cette forme, à un hip-hop mondialisé, en Europe et dans des dizaines de pays : un hip-hop qui nécessite des machines, des enregistrements, qui s’auto-étiquette en tant qu’art officiel, qui cherche à se vendre, qui paye et génère des droits d’auteur, bref : la vérité est morte et tout le monde est content.

 

Et bien sûr toute cette culture du spectacle n’a jamais rien de contestataire, même quand elle prend des airs révolutionnaires ou subversifs, sans même parler de l’académisme.

Parce que ce qu’on vient voir, dans un spectacle, c’est d’abord des gens idéaux. De beaux jeunes hommes, de belles jeunes femmes. Des révoltés en pleine forme, des artistes en pleine possession de leurs moyens, des gens au sommet de leur art. On les voit donc blancs, adultes mais jeunes, beaux. Tout le reste passe à la poubelle des représentations. Pas de comoriens SVP. Pas de sud-américains avec leur affreux accent. Si tu es petit, circule. Ceux qui se retrouvent « au top » sont les plus conformes de leur catégorie. Les plus musclés et les moins illettrés rappeurs. Les plus fines et vives danseuses. Les fringants jeunes premiers, les vieux beaux, les femmes à la maturité épanouie.

Le système sélectionne deux types de gens : ceux qui sont conformes et ceux qui sont d’accord. Ceux qui souffrent un peu mais pas trop. Ceux qui sont cultivés assez pour faire un spectacle mais pas pour remettre en cause le spectacle – et sa fonction sociale d’endoctrinement et de discipline qui de facto sélectionne ceux qui sont d’accord pour être répartis comme il le dit, le dicte (on n’a pas le choix).

Un bon acteur de film américain, c’est quelqu’un qui : est jeune, beau, blanc, talentueux, socialement habile, confiant ; ça ne suffit pas, il faut aussi que sa tête rêve d’argent, de célébrité, de vie facile, de femmes, bref, il faut que son imaginaire soit capitaliste, autrement dit de droite. Un acteur conforme en tous points, mais socialement engagé dans une lutte contre les inégalités inhérentes au capitalisme, ne PEUT PAS moralement devenir un pion du système.

Les spectacles ont-ils un contenu contestataire ? Cela arrive. Ils sont toujours joués par des corps beaux et bien portant dotés d’esprits parfois névrotiques mais jamais assez pour les empêcher de jouer. Dès lors toutes les catégories d’opprimés, d’exclus, de divergents, d’inadaptés, restent en-dehors de toute possibilité de prise en compte. Les handicapés, les Noirs, les séniles, les dingues, les aphasiques, les explosés de toutes sortes, ne jouent pas, ne sont pas montrés, n’ont pas la parole. On peut même dire qu’ils restent cachés.

 

La réalité fascisante du spectacle comme forme sociale

Ce spectacle qu’on dit « vivant », n’est ni plus ni moins que du spectacle mourant. On appelle ce spectacle par son nom secret de « fasciste » parce qu’il est basé sur une éthique/politique :

Discriminatoire, qui sépare et trie les talentueux des sans-talents sur les critères de conformité en vigueur,

Autoritaire et hiérarchique (le meilleur talent l’emporte, comme le plus riche, le plus sociable, le plus ci et ça dans l’économie, la politique et la société capitaliste normale)

Contre-cathartique : en faisant assumer les passions, les discours, les émotions, les actions, par une poignée de spécialistes triés sur le volet (et inéquitablement jeunes, beaux, bien-portants, bref : conformes), le spectacle en décharge totalement la société, l’en exonère. Il n’y a plus rien à faire, le spectacle est imbattable : la danseuse danse mille fois mieux que je ne pourrais le faire, donc je ne danserai plus (cette salope de fée cinétique me paralyse mon propre corps). Du coup le spectacle joue un rôle directement contre-révolutionnaire, y compris dans ses formes « révolutionnaires » au niveau du message patent. Le message latent, c’est la structure même du spectacle : tu payes un droit d’accès, tu t’assois sur ton siège, tu admires les spécialistes et tu fermes ta gueule.

100% faux et inefficace dans ses « effets sur le spectateur ». Soumis à des messages parfois subversifs, le spectateur n’en reste pas moins 100% aliéné. Mettons une pièce sur le racisme : en restant extérieure, contemplative, discursive, externalisée, elle n’aura pas le 100è de l’effet qu’aurait une thérapie individuelle, duelle ou groupale ; elle ne vaudra pas un discours scientifique bien fait sur l’absurdité et l’inexistence du concept de « race » ; elle n’éclairera pas autant qu’ne bonne analyse sociologique du recoupement entre origine ethnique et statut social ; etc. En fait, je soupçonne le régime de cet art extérieur d’être totalement de l’ordre de l’antiphrase hypocrite. On dénonce, parce qu’on sait qu’on est. On moque une chose, qu’on croit fatalement destinée à perdurer. On ne se donne absolument pas les moyens de ses idées ; on entérine même l’idée que l’idéalisme n’a aucune prise sur le réel. Imaginons, au lieu d’une pièce sur le racisme jouée par 90% de blancs dans une ville 30% non-blanche comme Marseille, imaginons une non-pièce où des gens de toutes origines parlent d’eux, de leurs origines, de leurs pensées sur le racisme, etc. : on est sûrs que les idées, et donc les comportements, des gens (non-spectateurs mais acteurs d’un discours collectif et de facto solidaire), changeront plus qu’en voyant la quand même superbe pièce de Koltès « Combat de nègre et de chiens ». En fait, le spectacle, au cours des siècles, a pris et gardé comme un de ses fondements l’intouchabilité du spectateur. Celui-ci (dans un pays où 20% de l’électorat peut voter Le Pen aux présidentielles, et 53% voter Sarkozy) est protégé par la sacro-sainte séparation entre lui et l’œuvre. Il est libre d’« adhérer » (tout extérieur qu’il est à l’action…) ou non, son corps, son psychisme, sa parole, sa biographie, restent protégées par la confidentialité du noir de la salle. Aucun danger, aucun appel à la vérité de chacun, bonne conscience assurée du début à la fin, bons sentiments, pas de questions gênantes, consensus, immunité diplomatique… Le gentil public peut être de la pure racaille de droite, pro-domination, conformiste, xénophobe, ethnocentriste, américanophile, etc, il sait avant même de venir que dans le lieu du théâtre, de la danse, de la musique, il ne lui arrivera rien. Peut-être qu’un bouc-émissaire paiera à sa place pour ses crimes. Au mieux, d’excellents artistes assumeront à sa place la plénitude des qualités qu’il n’a pas le courage de développer en lui. Bref, la lâcheté et le nihilisme sont au cœur du système : le spectateur est, avant tout examen, et par la benoite grâce de sa majesté le spectacle, neutre, non-coupable, car irresponsable.

 

Acte V. Tuer la culture pour revivre

Alors vous comprenez pourquoi je vous ai dit au départ que je suis en souffrance, ici, et pourquoi je vous ai refusé la possibilité de me remplacer. Je ne veux ni de cette place, ni celle qui est la vôtre maintenant et la mienne quand je vais à un spectacle. Je veux être avec vous. Enfin, je voudrais, car je sais que ce n’est pas possible. Ce serait possible, si nous n’étions pas tous occidentaux. Mais comme nous le sommes, et que ça nous prendra longtemps à cesser de l’être et à développer autre chose en retrouvant les enfants qui sont en nous et en les laissant développer ce qu’ils portaient de vivant et d’humain en eux avant de se faire assassiner par la famille, le sexisme, l’école, la culture, l’argent, le capitalisme, l’Histoire… Les fauteuils, la scène, la distance entre nous, le fait que vous soyez tous la tête tournée par ici, la géométrie de la salle, la taille des dossiers, le fait que vos culs soient tous tournés dans le même sens, tout cela est ce qui nous empêche d’être humains et vivants ensemble ; mobiles, inventifs, créatifs, responsables de nous-mêmes, agissant sur et avec les autres. Tant que nous serons dans cette salle, il ne pourra rien se dire et se faire d’autre que le discours que nous tient cette salle, avec sa scène, ses éclairages, sa régie, son parterre de fauteuils confortables où s’endorment les consciences. Vous pourrez accumuler les spectacles ici, de droite, de gauche, intimes, politiques, révolutionnaires, réactionnaires, anglais, chinois, multimédia, puristes, vous pourrez accueillir toutes les diversités que vous voudrez, y mettre des apparences de cultures, d’exotisme, ça dira toujours la même chose, qui est qu’il y en a qui sont l’art, et d’autres qui le regardent.

Et c’est inadmissible dans son principe.

 

Vous voulez faire quelque chose de vraiment artistique ? Eh bien arrêtez toute pratique culturelle occidentale. N’écoutez plus de musique enregistrée. Eteignez toutes les télés, les radios, débranchez l’ordinateur ou du moins, ne vous connectez pas au web, n’allez pas au cinéma, ne regardez plus aucun film, ne lisez aucun livre, aucune revue, aucun magazine, arrêtez tout et rappelez-vous juste de ce que je vous dit, là, qui n’est que le discours que vous tient le monde entier quand vous êtes gamins : TU ES IMMENSE. Chacun contient le monde entier.

Je répète : cessez toute pratique culturelle, et vous deviendrez l’art. Restez un peu dans ce silence purificateur. Vous reprendrez contact avec vous-mêmes. Ensuite, réintroduisez un lien social, avec un chéri, une amie, un inconnu, un animal, qui aura pratiqué un moment la même rupture. Vous verrez comme c’est automatiquement de la danse, du théâtre et du chant, de rencontrer un humain, une humaine. Vous saurez ce que c’est d’être vraiment acteur de sa propre vie, plutôt que de rejouer sans cesse le même rôle de benêt des familles. Et alors là, vous rencontrerez d’autres groupes humains, des couples humains, nous ferons ensemble une société humaine, avec les arbres, les choses, le froid, la pluie, les obstacles, les guêt-apens, les chiures d’oiseaux, les radios. Et ça vous fera sacrément rire, oh, rire de liberté et de mépris, de revoir un peu ces pratiques, là, la poésie écrite, le théâtre joué sur scène, le cinéma vu en salle, la musique écoutée sur disque, vous verrez comme tout ça n’est que de la mort sur support. Ce devrait toujours être le seul objectif de l’art : vous faire quitter tout ce qui vous en sépare, éliminer toute cette distance et cette passivité et cette soumission et cette sotte arrogance de parvenu qui font que certains sont, entre guillemets, artistes, tandis que d’autres jouent le rôle de public.

Voilà. Regardez-vous, haïssez-vous, et renaissez.

 

Alors ne t’inquiète pas, public, c’est bientôt fini. Ma non-prestation d’artiste va bientôt prendre fin, et j’espère qu’on ne te reverra plus pendant un moment dans une salle de spectacle, de concert, de théâtre, de cinéma, de militance, de politique, ou quoi que ce soit d’autre où tu aies la fonction et le rôle de spectateur passif. Mais avant que tu partes, prendre tes responsabilités et devenir un être humain véritable, – et pardonne-moi si tu l’es déjà d’avoir supposé que tu pouvais ne pas l’être – avant que tu partes je veux préparer ce terrain que je viens de dynamiter, pour la reconstruction que tu voudras.

Tu vas me dire, en effet : Alors, qu’est-ce que tu fais de tous ces artistes, de tous ces spécialistes du faux soin, de l’enfouissement, de la négation de la souffrance ?

Eh bien je vais te dire, je sais ce qu’il sera bon d’en faire : des éducateurs.

 

Conséquences. Dès lors, on va remplacer la culture fasciste du spectacle par une culture anarchiste et démocratique – pour le mieux-être de tous (certains qui riront d’abord jaunes ne s’en porteront que mieux une fois lavés de leur irresponsabilité : s’ils sont coupables, pleutres, médiocres, qu’ils changent !)

Ainsi, il n’y aura pas de spectacle de danse, mais des cours de danse, des danses de groupe.

Il n’y aura plus de concerts de musique et de chant, il y aura des cours de chant et de musique et des chants et musiques chantées par chacun dans la rue, chez soi, à la campagne.

Il n’y aura plus de « jeu d’acteur » au théâtre, mais des jeux de théâtre improvisé entre les gens.

Il n’y aura plus 5 millions de gens devant la Star Academy, mais des millions de gens qui ne demandent qu’à être eux-mêmes.

Quant au cinéma, il est supprimé : industriel et capitaliste par définition, c’est un art néfaste pour le corps et la citoyenneté. On peut filmer avec des caméras DV, ça suffira. Pas besoin de Coppola et de Scorsese, ces porcs. La meilleure manière d’aimer Lars Von Trier, c’est de supprimer l’efficacité de son cinéma, de même qua la meilleure manière de comprendre quelque chose à Nietzsche et à Deleuze, c’est de les avoir tellement intégrés qu’il n’est plus nécessaire d’y revenir, et surtout par pour disserter comme le dernier des cultureux.

Le rôle du spectacle n’est plus de donner quelque chose à vivre extérieurement, mais de le donner intérieurement. Plutôt que de CAPITALISER les compétences esthétiques sur certains lieux, certains individus, certains groupes, certains milieux, il s’agit de PARTAGER, DISTRIBUER, TRANSFERER les compétences à un maximum de gens. En fait, dans cette formule, l’art, l’œuvre, ce n’est pas l’œuvre incarnée par le PUTAIN D’ARTISTE : l’œuvre, c’est le destinataire et le matériau, l’art c’est les gens. L’artiste disparait donc, avec une forme intermédiaire : l’artiste lucide accepte de renoncer à ses exorbitants pouvoirs oligarchiques, et se fait le transmetteur de ce qu’il a volé aux gens. Il se réintègre à la société, et la société devient l’Art En Personne. Dès lors, il n’y a plus aucun besoin de fabriquer des œuvres. Le problème de la culture et de son financement est réglé. La culture, c’est vivre, et vivre n’a pas de prix.

Un mot sur l’évolutionnisme. L’évolutionnisme social est une idéologie occidentale profondément enracinée dans la culture ; et elle se présente non comme une idéologie mais comme un fait établi. Les coloniaux blancs ont par exemple appelé « primitifs » des gens et des sociétés qui par certains aspects sont BEAUCOUP plus compliqués que les leurs. Un exemple entre mille : les systèmes de parenté aborigènes sont bcp plus complexes que nos fadasses parentés de famille nucléaire. En fait, des cons assez puissants font passer plus intelligents qu’eux pour plus cons qu’eux : c’est la fonction politique et intellectuelle de l’évolutionnisme, que de considérer les musulmans, les peuples amérindiens, les pygmées, etc, comme des « sous-développés », afin de pouvoir : leur voler leurs terres et leurs ressources, leur appliquer notre droit, leur vendre nos produits et notre culture, etc. L’évolutionnisme considère que les formes participatives d’art sont des formes révolues, typiques des sociétés « archaïques », « primitives », « traditionnelles ». De facto ça n’arrange pas le pouvoir artistique d’envisager la perte de ses privilèges, car ce qui est rare est cher, et ces castes ont naturellement intérêt à diffamer les formes participatives et distributrices de compétences, afin de les accaparer. Nous sodomisons ces fils de pute avec des manches de pioche, et nous leur demandons de redevenir honnêtes : la participation directe au monde est l’avenir du monde, ou bien ce sera la société autoritaire pour tous.

 

Il n’y a ni quartier, ni village, les gens d’un même immeuble sont des étrangers – à la merci de n’importe quel leader venu. Dans un spectacle, c’est la même chose : la foule du public n’a qu’une fonction, recevoir le spectacle chacun dans son coin. Il n’est presque jamais question de faire quelque chose ensemble, de dire quelque chose ensemble, sans exigence artistique discriminatoire, sans que certains, les plus égoïstement narcissiques ou les plus doués, cherchent à se distinguer et à se faire admirer.

Je n’aime pas non plus la catharsis ni la projection. Des tas de gens se « rassemblent individuellement » dans une salle obscure pour regarder Brad Pitt séduire une femme qu’ils n’auront jamais. Cette illusion réconfortante, qui pendant deux heures fait chaud au cœur, a l’inconvénient de permettre aux gens de « tenir » dans la situation aliénée où ils sont dans le réel – celle par exemple d’être seuls depuis des mois ou d’avoir dans leur vie une femme bien différente de celle qu’ils ont dans la tête.

Je suis un occidental démuni favorable à un retour à des conditions de vie primitives. Il existe une cérémonie pygmée qui s’appelle la Cérémonie du bobé. Je ne sais pas trop de quoi elle parle. Mais je sais de quoi elle est faite. C’est « tout le monde » qui la joue et la chante. C’est dans la forêt qui est le lieu de vie qu’on la met en scène. Ce n’est pas un spectacle, dans notre sens, parce que si tout le monde se voit et s’entend, chacun est aussi vu et entendu, personne n’est muet cantonné à l’ombre comme dans nos salles.

Warhol a parlé du quart d’heure de gloire que chacun connaîtrait. Je déteste Warhol, et encore plus cette idée. Qu’a-t-on besoin de la gloire, sauf dans une société inhumaine où l’existence de chacun est quantité négligeable ? Qu’a-t-on besoin de l’amour des foules, si l’on a l’amour de sa vie ? Cette idée ne consiste qu’à entériner la situation d’anonymat à laquelle nous sommes tenus dans une société de stars.

Voilà quelques raisons pour lesquelles j’ai pris le parti de tout attaquer : le public, le lieu, le micro, l’invité (je me suis montré sous mon mauvais jour, c’est honnête, non ?), le pas invité, le commanditaire. J’ai d’ailleurs oublié le technicien – réparant ce lapsus en lui faisant recommencer trois fois – spontanément.

J’ai surtout oublié (en fait, je n’avais pas la place) de m’en prendre à ces foutues chaises, véritable instrument de torture pour guider le corps, placer le corps, discipliner le corps, mettre en série les corps, les stocker de manière rationnelle, pré-contrôlée. Les spectacles, souvent, parlent du corps, montrent un corps mal à l’aise, un corps qui dit son malaise. Quelle ironie, que les structures mêmes de l’énonciation contredisent l’esprit du message !

Le pire, c’est les spectacles de danse, où par définition, la liberté d’un seul sera hurlante devant la raideur de mille autres.