« Père, je m’ennuie dans ma péninsule, invite-moi sur ton île. »

 

1 – Stockholm

 

Le fils chasse les grandes masses neigeuses hors de ses épaules et d’un habile mouvement se libère de leur gangue. Il est représenté couché, les deux bras contre le corps, puis assis, oscillant hors du rêve ; lors d’un troisième mouvement qui a lieu lui aussi dans une ville aux toits de cuivre vert-de-gris de la côte est de la Suède, il se retrouve debout au seuil d’un bâtiment récent de la rue Floragatan, emmitouflé dans un anorak remonté jusqu’aux oreilles, avec posée sur une clenche une main héritée d’un père pour lequel il éprouve du respect, et dans les poumons un air froid qu’il vénère tout autant en le happant par longues goulées fragiles. La pièce qui lui apparaît suite à l’ouverture par lui provoquée de la porte du bâtiment récent consiste en une sorte de vaste cuisine aux airs de salon confortable, brillant sous la lumière naturelle dans des blancs vernis et des plastiques durs. Hèj ; hèj ; par ce mot le fils salue en se dévêtant les jeunes gens qui se nourrissent avec une certaine parcimonie et adresse des sourires discrets et très adaptés aux personnes peu âgées dont les bouches modérément pleines luisent d’un rose charmant et dont il reçoit la concise réponse, puis il monte dans la chambre du foyer pour étudiants étrangers qui lui a été octroyée par le service communal du logement. Une grande netteté définit les images qui apparaissent alors sur l’écran de sa télévision.

La caméra tient en joue un jeune homme. Il est représenté mal cadré, en plan moyen, une caméra contre son visage, se dépliant lentement puis resplendissant dans une tenue naturelle de fils consistant en un peignoir élimé en soie blanche, défiant les générations passées et se tenant, agité, en équilibre sur la ligne d’horizon des générations montantes. Dans le boîtier de cette caméra d’autres images attendent encore d’être visionnées. Elles représentent les bras du père en 1996 balayés de gauche à droite et de haut en bas et découpés en un certain nombre de lignes, six cent vingt-cinq, définies sur une largeur de bande minimale de six mégahertz, et il s’agit de bras, mais également de torses mouvant, et l’observateur impartial pourrait d’ailleurs constater à l’écran le bon développement de la musculature du père, sans aucun doute capable de soulever des objets vraiment lourds, de déplacer des meubles encombrants ou encore, peut-être, de tuer, d’un coup sec, un adolescent soulevé en le brisant par le milieu. Couché sur son lit, le dos appuyé contre le montant et les jambes en tailleur, le fils a le sentiment en visionnant ces images de revivre quelque expérience intéressante et antique, la révélation naufragée d’un parent audiovisuel distant : fixant l’écran d’un œil attentif, il revoit l’image tremblée de sa mère, un débardeur de tricot jaune enfilé sur un maillot de bain deux-pièces, des lunettes de soleil noires masquant ses yeux dorés, les mains repliées sur son torse ; sa mère donc, cette mère debout devant le vaste ciel qui souriait deux ans auparavant, sur une plage sicilienne, face à l’objectif de la caméra DV du père tandis que lui-même perdu au fond de la plage et de la lumière filmait le tout avec la plus grande DEFERENCE.

 

Un arbre explose le bitume sur vingt centimètres avec ses racines ; trois femmes entrent dans une bijouterie et une seule en ressort ; zoom sur un rideau de troisième étage qu’une présence féminine invisible vient de faire frémir. Tu me téléphoneras ? Oui. Tu filmeras tout comme je t’ai montré ? Non. Pour prouver que je ne suis pas en Suède pour rien j’entrerai chez les gens et je filmerai leurs intérieurs chaque jour à la même heure au cours du long hiver ; je filmerai les tâches de vin qu’ils laissent pour peu de temps après chacun de leur repas ; un vent bougé par une pierre et qui finit comme une vague de terreur sur la nuque d’une fillette ; et les images cachées sous les lits dans les chambres des enfants les moins sages. Et quoi ? La K7 est déjà finie et j’y ai déjà vu tout cela. Tu m’avais dit « appelle-moi » : la sonnerie est en marche. Comme la bande magnétique se donne toujours telle une maîtresse intelligente et soumise à une tête de lecture pertinente et sûre d’elle-même, le fils peut remarquer que la tonalité générale du film vient de changer ; à l’écran, disparaissent les corps nus des membres de la famille littorale et les flocons de Floragatan font une entrée remarquée par-dessus les néons des devantures brillantes. La caméra a été mise en marche juste après la sortie de l’aéroport ; moyen de reproduction technique de ce qui se passe dans l’intéressant domaine visuel, captant l’envol ralenti d’un avion qui m’oublie, elle a fabriqué quelque chose de l’ordre de la thématique de « l’entrée en ville », dans un registre proche de certains documents stockés en bibliothèque sous la cote 775 Vid.

 

Le père se sent à l’aise dans son complet Armani, Cerrutti ; isolé du soleil par l’ombre d’une main qui arbore un glaïeul, il attend, debout contre une infrastructure en béton armé, l’appel de son enfant.

  • Allô, père ?
  • Oui.
  • Voilà, je suis bien arrivé. Il est 14 heures, n’est-ce pas ?
  • C’est bien cela.
  • Je suis à l’heure n’est-ce pas ?
  • Tu l’es, et je t’en remercie ; il y a des ouvriers qui attendent.
  • Des ouvriers ?
  • Qui travaillent avec moi.
  • Esclavagiste.
  • Ingénieur.
  • Ils veulent quoi ?
  • Parler à leurs femmes.
  • Alors nous ferons vite.
  • J’attends.
  • Alors voici comment c’est. Cuivre ; beaucoup de toits ont cette couleur vert-de-gris du cuivre non-oxydé ; sur Floragatan, où est mon foyer étudiant, façades roses, bleu pastel, jaune tendre. A l’intérieur des maisons, lames d’acier, parquets peints en bleu et repeints chaque année, murs blancs ou jaunes, pierre, bois, verre. De ma fenêtre, des rues avec des gens et quelques canaux ; enseignes au néon ; Konditorai, magasins de vêtements. Les bâtiments se reflètent dans l’eau, mais la partie immergée n’est pas habitable. Quand j’étais enfant, j’ai ce souvenir : un soir, en voiture ; tu me fais remarquer une grue rouge sur un chantier ; c’est l’hiver, soleil de 17 heures, lumière rosée ; cette machine me plaît ; peinture ; sa couleur vibre. Je fais avec les quelques mots qui me restent, père. Ici : les cours commencent dans une semaine je crois. Mots de suédois : Holm : île ; Berg, montagne ; Väderlek : le temps qu’il fait. Vemod : mélancolie, nostalgie. Arrivé ce matin vers 8 heures, débarqué à l’aéroport, navette vers la gare routière, puis perdu dans la ville. Utilisation du plan, repérage à partir des bâtiments publics. Au foyer : je rentre, je dis « Héj », salut, familiarité suédoise normale ; beaucoup d’autres étrangers ; pas pris la peine de déjeuner ; dans ma chambre, télé incluse, je sors le magnétoscope d’une valise ; branchements, cassette n° 19 : toi, maman, moi, sud de la France ; fin de la K7 : mon arrivée sur Floragatan. Dans deux heures : repérage sur le plan et j’essaie si un bus me laisse monter et que je comprends comment ça marche, de filer vers les studios de la SvenskFilmindustri. Ingmar Bergman. Voilà. Fin du flash spécial. A demain.
  • A demain.

Le fils raccroche et la voix du père ne s’efface pas.

 

Et voici ce que tu ne sais pas dire. A quatre ans, le prince se baignait encore dans la même eau tendre que la mère ; à six, je vis à plusieurs reprises mon père vêtu d’une longue serviette de roi et d’une couronne, les cheveux humides gouttant au-dessus du carrelage blanc. Plus tard, l’enfant royal apprit qu’il ne dédaignait pas de laisser s’écouler sur lui un flux aquatique intéressant, tandis qu’aux dires d’autres enfants d’autres empires du voisinage, cette projection sur leur corps constituait comme une atteinte ou blessure. La famille royale apparaît tout à coup en plein milieu de la cuisine : prêts à sortir en ville, des parents chaudement vêtus ; la mère porte un pantalon gris en lin et un gilet de laine – un collier de perles fausses met en valeur son cou tendu et beau ; le père tient la mère par la main, porte un pantalon de flanelle noir et un pull un peu trop long teinte vieux rose. Très jeune on t’a laissé filmer : tu portais des sortes de baskets mal enfilées, un de tes lacets défait, un tee-shirt blanc sale avec une veste en daim marron nouée autour de la taille, et une grosse responsabilité : faire passer cette famille (tu te débrouillais pour te refléter dans une carafe ou un verre, une vitre ou un miroir) sur pellicule, recueillir la lumière, et un des parents la projetait ensuite sur un écran, tissu blanc ou télé. Par ailleurs, voici le mécanisme de la pluie : des couples de fronts froids et de fronts chauds se forment, leur liaison est parfois de nature quelque peu orageuse. Masses d’air, ils contiennent en particulier deux éléments : des aérosols (particules solides provenant d’éruptions volcaniques, poussières arrachées, embruns, débris de combustion, pollens) dont la taille varie d’une fraction de micromètre à plusieurs micromètres ; et de la vapeur d’eau ; à un certain moment, à partir d’un certain seuil de valeur pour une pression, une température et un volume donnés, la saturation est atteinte et la condensation de la vapeur d’eau commence autour des noyaux. Trop légers pour tomber, les noyaux attendent en contemplant le paysage ; au-dessus de la Suède, montagnes à l’ouest, mer au sud et à l’est ; en se rencontrant au sein des masses d’air les plus instables, les noyaux de condensation atteignent des masses critiques, relatives aux vitesses des courants ascendants, qui résistent à leur chute ; longtemps, ces gouttes voyagent à l’intérieur du nuage : trop fines, les courants ascendants les remontent ; agglomérées elles finissent par tomber totalement, ces gouttes. L’été, quand il fait très chaud, la température du sol les recondense aussitôt : elles rejoignent le nuage, la pluie alors dure longtemps. Chez toi, une sorte de tétanie symbolique de tous les muscles exprimait l’étonnement que tu ressentais souvent : enfant, en visite chez les autres enfants, tu restais, devant leur apathie, muet de stupeur : ces amis jeunes, inaptes à aucune clairvoyance, trouvaient bon d’essayer de te bouger les bras, de t’interpeller, tu ne bougeais, tu ne parlais, tu ne pouvais pas répondre ; et eux, incapables de penser qu’ils étaient la cause de ton malaise. Visitant des villes, porté par les vents adiabatiques, adjectif rare, tu n’as pas vu chacun grandir : tu ne fus témoin que de tel et tel stade de leur développement. A 6 ans, se confrontant et s’éliminant les uns les autres ; à 8, tournés vers eux-mêmes, jouant au soleil des jeux convenus, puisés dans des conduites vues ; à 10, à 12, à 14, regardant avec peine et rage se modifier leurs corps, en tirant une gloire indue ou y appliquant un déni étrange. Et à des moments, obéissant avec trop de constance, puis se révoltant avec trop de hargne. Libre, empruntant ou volant la caméra ringarde, tu as tout cela sur film : tout ce que tu avances, tu peux le prouver. Mais en voilà assez avec les souvenirs, mais tu en as assez maintenant de réfléchir : mouillé comme un amant farouche restant longtemps à attendre une femme dans une maison sous les sapins des Landes, la nuit, sous l’orage, mais toi, seul, dans le foyer suédois, voilà que tu places à nouveau la caméra en mode on : un voyant rouge s’allume, la télé parle dans la langue que tu ferais bien d’apprendre si tu ne veux pas mourir de faim ici, tu te mets à sortir le plan de la ville, à l’étaler sur le pieu et à souligner quelques noms au marqueur ; mais rien n’y fait cependant, tu as menti : car tu as continué à réfléchir.

 

Les rails des caméras de la SvenskFilmindustri apparaissent sur l’écran de télévision suite au transfert caméscope/magnétoscope de la bande où s’est trouvé codé de façon très prégnante un blanc très prononcé. A tes yeux, cette idée de brûler les blancs moyennant certains réglages revêt une conséquente importance. Souvent, des hangars de studios, des morceaux de décors entreposés et de toute la ferraillerie qui permet de les soutenir, ne restent plus que quelques traces noires éparses qui traversent le champ en le structurant ; car tu courais, ou tu marchais rapidement ; ou tu te détournais brusquement. Cette idée de rapidité et de course est un autre élément de poids dans ta personnalité : sans transition tu te rappelles ces moments où, quelques années auparavant, tu parcourais ainsi ta ville en mimant la panique de quelque bête traquée ; cependant, et comme souvent avec toi, tout cela était faux et rien ne te menaçait. Si on te posait la question « alors, pourquoi le faisais-tu ? », tu ne répondrais pas « pour le plaisir » ; je pense, tu ne répondrais pas du tout, tu parlerais d’autre chose, et si l’on te relançait sur le sujet « est-ce que tu fuis », tu ferais comme ceux qui sont placés dans cette situation : alors qu’on t’a parlé, tu ouvres la porte, tu sors.

Un arbre dépouillé, gris anthracite, flou, émergeant ici et là dans un discontinuum blanc : voici ce que tu retiens de ta visite. Projecteurs rouillés, estrades de bois – formes géométriques que tu regardes pour la première fois dans la belle robe austère que tu leur as taillée sur bande magnétique. Le seul moment de ton film qui soit sonorisé avec des voix humaines se situe à la minute 37, compteur du magnéto ; la caméra posée à terre, tu as enlevé une de tes chaussures pour la placer dessous et ainsi filmer la cabine téléphonique en légère contre-plongée, à environ dix mètres de toi. Le sol est assez froid sous le pied gauche ; à l’appareil, tu commences à essayer de parler avec quelqu’un, on entend tout cela très mal ; on perçoit ce que tu dis, dans un italien d’occasion ; on comprend que tu as des problèmes ; pendant quelques secondes tu restes muet et changes le combiné d’oreille ; puis tu commences : Oui, père, c’est moi ; voilà, je t’appelle, je suis à SvenskFilmindustri, enfin pas très loin, tu vois ce que c’est ? là où filmait Bergman (un temps) ; tu vois, je fais mes armes ici, pour la fac, j’ai déjà choisi mon thème. Je vais engranger des signaux verticaux issus de constructions humaines abandonnées, habitées par des gens, une lumière, des fenêtres. Des verticales légèrement grisées sur fond blanc dénoteront la crise de manque du drogué, elle flotteront dans tout cet espace plat qui, lui, représente le bruit ambiant de l’univers, qui est aussi lié à l’idée de neige. Qu’en penses-tu ? (Un temps) Oui, ça consistera en une sorte d’impro existentielle, jazzy, sans thème précis, à propos de la structure du temps, de la délinquance, des combats de chiens, de la brume, oui (un temps) ; Tu trouves vraiment ? (un temps) ; bien, ça me fait plaisir, ok, alors je continue. Voilà, au revoir, eh bien, bonne journée. Tu as prononcé ces derniers mots d’une voix légèrement rauque et on te voit raccrocher d’une manière très mélodramatique, comme pour casser le combiné contre son support, puis tu reviens vers la caméra ; ta silhouette est noire et floue, comme un fantôme inversé. Quand les noyaux de condensation recueillent l’eau au sein d’un air plus frais, c’est là qu’il neige. Tu rembobines la cassette.

 

Quand quelqu’un te trouble tu es encore couché sur ton lit. Depuis un moment, une musique entraînante anime la pièce du foyer étudiant située sous la chambre que tu occupes. A la porte, trois personnes t’ont proposé de te joindre à la fête de bienvenue. En général, tu doutes avec un sourire ; ici c’est le cas. Depuis assez longtemps, tu appuies tout ton comportement sur une culpabilité diffuse avec laquelle tu vis en bonne harmonie. A l’improviste, tandis que tu es engagé dans des actions telles : te déshabiller, distribuer aux cartes ou être spectateur de quelque chose, des sortes de pensées non linguistiques te parcourent. Face au garçon en tee-shirt bleu et aux cheveux ondulés, et à la fille qui porte un bandeau rouge dans ses cheveux blonds (et ils sourient ; et quand ils commencent à te prendre par le bras en te disant, ach, komm mit, tu sais à peu près d’où ils viennent ; s’ils disent ik plutôt que ich tu en sauras encore un peu plus) se penche au-delà de la table, un calcul s’effectue rapidement et tu conclus et tu réponds d’un air las, « mec, j’étais pile en train de reconfigurer ma vision de l’univers quand tu es entré, mais je ne t’en veux pas trop de m’interrompre parce que je suis démesurément fort », et tu pars avec eux. Mais quand tu y es les corps te prennent d’assaut et tu recules mentalement dans la neige de ton identité en danger jusqu’à ce qu’une zone glissante de ta conscience te bloque. Après une vague phase où le vide prédomine, il s’en profile une autre, où c’est l’inquiétude, et tu sais alors qu’il y a sans doute eu erreur sur la personne ; tu te sens dangereux pour toi et pour autrui, réfractaire, ardent, et aussi curieusement vain, les pensées qui te viennent sont maintenant de l’ordre de, comment faire, je pourrais partir avant de devenir gênant, ou essayer de rester sans le devenir, je ne vois d’autre solution que de me glisser contre les murs et pendant que tu t’exécutes on ne te rattrapera pas dans les escaliers ; âme de tueur solitaire sournoisement dissimulée sous un pull blanc, aphasique, aphélique (adjectif, mais vérifie quand même), si tu as suivi ta conscience tu sauras que le plaisir de fuir ne délaisse jamais ton domaine intérieur bien longtemps.

 

Des souvenirs, tu en as beaucoup. Le temps n’est pas venu où tu t’autoriseras un oubli radical visant à te préserver de toute attaque venue, du passé, te visiter à l’improviste ; même si l’Islande te tente, tu ne liquides pas encore tes redevances. Enfant, ton père s’absentait souvent de la maison ; nerveux, renfrogné, vivace, enthousiaste, amoureux de la véranda (et tu te souviens précisément de la véranda : quand il pleut, la pluie trace sur le carrelage fin son petit domaine d’incursion ; quand il fait froid, tu grelottes avec les arbres ; en plein soleil, tu n’étouffes pas), ton activité préférée, celle à laquelle tu t’appliquas sur la plus longue durée et avec le plus de constance, était le démontage des mécanismes et leur remontage dans un autre ordre. Assis à même le sol, tirant la langue, soigneux, tu démembras ainsi plusieurs radios, un vieux téléphone, un talkie-walkie et une voiture électrique ; tu remontais tout pour obtenir quelques objets nouveaux et très puissants, restés non brevetés ; l’un d’eux, de conception assez moderne, voire révolutionnaire, consistait en trois circuits imprimés de radio assemblés en une pyramide, sur laquelle tu collas une boîte d’allumettes peinte en noir et contenant diverses pièces détachées dont la vibration thermodermique assurerait (selon ta conférence de presse lors de la sortie commerciale, dans le salon), le codage de l’information à transmettre ; le talkie-walkie était censé téléguider les manœuvres à des années-lumières de distance ; en cas de guerre nucléaire, pas de problème : ton appareil salvateur interviendrait pour prévenir les populations et tout remettre en ordre.

Quand ton père revenait d’un chantier, tu voyais sa voiture passer et se diriger vers le garage ; tu ne bougeais pas, quelques instants plus tard il arrivait de l’intérieur : il apportait une chaise avec lui, s’asseyait, croisait ses jambes en protégeant des plis son beau pantalon Armani, Cerrutti, et te questionnait sur les innovations du jour ; ensemble, vous essayiez d’envisager les améliorations possibles, et il te donnait quelques indications. Présent au milieu des branchements, tu manipulais les prises en étudiant silencieusement la possibilité de recourir à la partie de l’expérience du père qui savait choisir entre d’une part le câble torsadé rouge et jaune et le câble noir de l’autre. C’est toi qui as eu l’idée de la bougie en tant que révolution technologique fondamentale. Un jour, il était là près de toi, vous contempliez une machine ; tu te levas, et tu revins avec une poignée de bougies d’église et une vieille bouteille de parfum pas tout à fait vide. Il t’offrit du feu et avec tu fis fondre la bougie au-dessus de la machine jusqu’à créer un petit dôme de cire d’où transparaissaient les circuits imprimés ; puis tu versas un peu de parfum sur le tout ; et ton père alluma l’ingénieux instrument de protection terrestre à mélange combustible cire-parfum. Ça flambait, et ça flamba, d’ailleurs, un autre jour ; tu avais tout du fils appliqué et studieux qui met rarement le feu aux affaires de son père. Chaque mercredi après-midi, tu définissais ton style, affichais tes refus et collais tes passions avec du ruban adhésif. Des éléments pour la structure dans ta pensée. Tu es encore dans ta chambre et encore couché sur ton lit quand tu te mets à t’endormir vaguement en oubliant tout cela, l’espace d’une nuit.

 

  • Allô, père ?
  • Oui.
  • C’est je ne sais plus qui.
  • Moi je sais. Je me rappelle de toi quand tu errais sans fin dans l’appartement, demi-nu, ta bouteille d’eau à la main, les yeux injectés d’héroïne, un joint éteint aux lèvres.
  • Père, ça c’est le fils que tu aurais désiré, et tu fantasmes complètement. Mais passons. Flash info : les cours ont commencé. Mais comment dire.
  • Oui.
  • Comment dire.
  • Vas-y.
  • C’est en suédois.
  • Etrange.
  • Je ne fonctionne plus. Dans ces conditions.
  • Tu ne t’y attendais pas un peu ?
  • Si, vaguement ; j’en ai même un peu appris depuis la dernière fois, ce qui fait que je sais quand même à peu près de quoi les profs parlent ; mais l’histoire du cinéma je la connais par cœur, et la technique… tu peux me l’apprendre. Tu crois que je peux prendre une année sabbatique ?
  • Tu crois qu’on peut se le permettre ?
  • Je ne sais pas ; on croule sous le fric, non ?
  • Non.
  • Peut-être qu’on peut quand même se le permettre ?
  • Peut-être. Mais vas-y, essaie, et si on se retrouve sur la paille tu n’auras qu’à vendre ton corps.
  • Tu crois que les gens en voudront ? Tu crois qu’ils paieront cher ? C’est ma phrase.
  • Je le crois.
  • Toi tu paierais cher ?
  • Je paierais des millions, mais il faudrait que je vende tout, et alors… adieu les caméras.
  • Tu as raison. Bon, voici, je te dis comment c’est. OK ?
  • Vas-y.
  • Bien. Ce matin, de ma fenêtre : une grosse Volvo noire s’arrête net en double-file ; après quelques minutes, une fille et un garçon montent à l’arrière. Echelles astronomiques de la variation climatique : 24 h pour la rotation de la terre sur elle-même ; 1 an pour son voyage autour du soleil ; 11 ans pour le cycle des taches solaires ; périodes climatiques longues (glaciaires, interglaciaires) pour l’excentricité variable de l’orbite terrestre. Géographie : les chiffres des surfaces de la Suède, par type : 9% du territoire est arable ; 54% de forêts ; 12% d’eau (lacs et cours d’eau) ; superficie totale : 450 840 km² ; population totale : 8 130 000 ; à Stockholm : 1 350 000. Au foyer, nous partageons une salle de bains avec baignoire pour deux ou trois ; dans chaque chambre, une douche. Filmé : la nuit, avec un filtre bleuté, je réécris avec la caméra une inscription au néon, puis j’essaie de garder un groupe de jeunes gens indisciplinés le plus longtemps possible dans le champ. Ce matin encore : je toussais un peu, la tête qui tourne et mal aux yeux quand je regarde la télé, je dois souvent regarder ailleurs pour me reposer. Ou m’enfermer dans le noir. Je n’ai rien d’autre à ajouter pour ma défense. Aucune envie de te parler d’ailleurs. Et toi, le bâtiment a commencé ?
  • Il commence le 16 de ce mois si on arrive à tenir les délais ; pour l’instant tout va bien, on en est aux soubassements. Voilà. On se rappelle dans une semaine ?
  • D’accord. Encore une chose : tu me croiras si je te dis qu’aujourd’hui j’ai vu des rafales de vent électronique s’abattre sur la Suède ?
  • … Franchement, non, enfin difficilement, parce que je ne vois pas ce que ça peut désigner.
  • Je vois de quoi tu es capable. Très bien. Au revoir.
  • Au revoir.
  • Maintenant des rafales de neige électronique vont s’abattre sur la Suède.
  • Très bien. Au revoir.

Mais le fils a déjà raccroché.

 

2 – Syracuse

 

Le père est le meilleur ami du fils. Lors d’une conversation téléphonique, le père, parfaitement décontracté, se tient debout en plein soleil devant un pan de mur en construction très blanc ; les jambes élégamment croisées sur leur propre ombre découpée, il contemple, sur sa gauche, les immeubles modernes et pauvres de Syracuse et un peu plus loin, le bord de mer très fréquenté ; sur sa droite et devant lui, s’étend un vaste terrain vague pasolinien fait d’une terre déjà passablement remuée et aménagée, un espace brun creusé au centre pour accueillir de nouvelles fondations.

Tandis qu’il entend la voix un peu enrouée de son enfant se déclarer errante, sans attaches et apatride, le père qui sourit tendrement et sans doute par plaisir se met à circuler distraitement et en s’arrêtant quelquefois pour balancer une jambe et soulever un peu de poussière, entre des entassements confus de matériaux de toutes sortes ; il contourne des agrégats de parpaings de construction, et écoute son fils qui préfère parler par monologues pour démoraliser l’opposition ; quand il comprend que ce dernier, sans expliquer ses motifs, cherche apparemment à adopter la nationalité suédoise et en tout cas à renoncer à son présent état-civil, le père, qui n’a pas le temps pour répondre entre les mots du fils, escalade un instant un amoncellement de gravats d’excavation puis, atteignant le sommet de sa gloire sicilienne, se faufile entre d’immenses vitres recouvertes de papier et redescend avec lenteur, s’arrête avec charme et bat négligemment du pied contre une pile de sacs de ciment, mais sans cesser de prêter une oreille attentive à la jeune crise de nerfs gelée qu’il a au bout du fil.

Les motivations psychologiques qui ont conduit le père a accepter ce chantier plutôt mal rémunéré apparaissent complexes ; au nombre d’entre elles, on peut sans doute compter, d’une part, l’attirance ressentie envers une région chaude et pauvre, d’autre part, le désir de participer d’assez près à la continuité architecturale ou monumentale d’une île en perpétuelle reconstruction. A proximité de la personne physique intéressante du père dont la chemise blanche flotte sur un pantalon de lin gris clair et de bonne coupe, apparaissent d’autres éléments d’explication en la personne de plusieurs femmes syracusaines qui stationnent un peu plus loin devant une voiture, trois brunes de grande taille à la peau blanche, vêtues de sombre ; rarement, il change son portable d’oreille en prononçant quelques approbations distraites, temporise de la main, et leur sourit plus franchement, en signe d’excuse ; elles sourient en retour à la personne physique remarquable de l’ingénieur et indiquent, par leur attitude, que si parfois elles s’impatientent, elles savent aussi laisser venir le moment adéquat avec un corps légèrement arqué et un gracieux recul dans leurs épaules.

Quand l’événement dont elles rêvaient depuis une dizaine de minutes advient enfin, un homme nouveau range son téléphone dans une poche et, se tournant vers elles avec un visage paisible qui en dit long sur ce que pourraient éventuellement devenir ses intentions, se déclare prêt à partir. Tous quatre se dirigent alors vers l’Alfa Romeo de location dans laquelle ils prennent place un par un. L’homme élégant qui a pris le volant est guidé par les trois femmes tout d’abord en plein centre de Syracuse puis, dans un deuxième temps, est amené à bifurquer vers le nord-ouest  ; une campagne très sèche apparaît. Après trois quarts d’heure de route la voiture se gare sur un parking improvisé et le conducteur fait descendre ses trois passagères devant les ruines d’un temple grec.

 

Les syracusaines disent : « Nous mentons ». « Depuis des siècles nous participons d’une expérience singulièrement et paradoxalement authentique du monde ; à l’aide de bâtons de soutien factices nous imitons dans n’importe quelle rue passante une pauvreté et une infirmité qui ne nous affectent pas : nous contrefaisons les vrais et faux mendiants qui profitent d’une procession pour se laisser tomber en pleine rue, le nez coulant de jus de mûre ; adoptant du sein même de notre pleine forme, de l’élasticité et de la robustesse de nos corps les attitudes de prostration les plus accomplies et les plus affligeantes, nous vendons des amandes. »

« A des obsèques, nous simulons la tristesse avec une secrète pensée pour l’oignon et le fard. Des cécités, des plaies, de brusques chutes, nous vous aimons par tous les moyens, nous nous faisons aimer. Nous sommes une terre d’accueil. »

« Nous n’avons jamais rien su construire. Nous n’élevons rien, et surtout pas d’objection. Si quelqu’un offre une façade pour résister au vent, ce vent nous couche pour qui l’a construit. Au matin, nous repartions en jupe longue par les sentiers étroits, vers la ville et le port ; nos amants restaient seuls. Ni avec les Grecs, ni avec les Romains ; ni avec les Arabes, ni avec les Normands, ni avec les Français, ni avec les Autrichiens, nous ne simulons l’orgasme. Poupées de faïence indolentes et lascives nous sommes connues pour notre ardeur auprès des conquérants. Mais jamais nous n’en redemandons : résolues, fières, nous attendons patiemment d’être l’objet des requêtes : nous réservons notre acquiescement. Peuple après peuple, le non s’est effacé de notre vocabulaire – tout comme le non grandiose du château franc se laisse gagner lentement par la végétation. »

« Voyez ce temple dont il ne reste pratiquement pas pierre sur pierre : nous vous en montrerons d’autres. Jamais nous ne refusons une proposition de prise de contact. Luisants d’huiles, quand les Grecs débarquèrent, avec notre collaboration qui fut rendue plus précieuse par le fait que nous avions d’abord simulé une résistance peu acharnée, ils ont taillé ces colonnes et ces métopes, ces architraves que le vent armé de poussières et d’embruns s’est chargé d’humilier. C’est cela que nous voulons de ce que vous savez faire, de ce que vous nous apportez de là où vous venez. Ici, tout le monde a laissé ses ruines. Nous vous en montrerons de toutes les sortes, à tous les stades de leur conservation. En combien de siècles ? trente ? cinquante ? la Sicile a englouti des milliers d’établissements humains, de la cabane de bois antique au palais maure, du baptistère aragonais au château-fort allemand. Vous savez faire, notre terre sait défaire. Construisez : nous n’offrons pas toujours l’entretien. Un bon décor, un bon public. Nous serons gentilles, c’est promis. »

« Voyez-vous, nous sommes sérieuses et frivoles, et d’une manière générale, nous nous sentons investies d’une mission ; mais aujourd’hui, nous sommes mandatées. Venez sans crainte ; nous sommes chargées de vous exposer ceci : vous avez carte blanche. Aucune résistance. Assembler quelque chose de bon à manger pour la Sicile, voilà la tâche que nous vous assignons. Notre plaisir consistera à attendre que ça parte, et à nous refaire sur les bords. »

 

L’homme élégant retrouve les trois syracusaines le soir même dans le hall de son hôtel aussi belles et brunes qu’il les avait quittées puis, les installant à une table réservée dans la salle du restaurant, commence à verser sur la soirée, à intervalles réguliers, un vin rosé très frais – les trois syracusaines sourient avec mystère et contemplent distraitement leurs compatriotes attablés devant des plats de poissons et de fruits.

Questionné au sujet du projet qui l’amène dans la ville l’homme avoue ne pas savoir encore très précisément quelle direction il compte suivre ; il sourit aux trois femmes et surtout à celle que, tout à l’heure, il a fait monter sur le siège avant et qui se trouve à présent en face de lui, occupée à le regarder avec une tendresse suspicieuse ; lui ne peut s’empêcher de sourire encore sans savoir pourquoi ou juste sans le dire et continue d’évoquer, sans s’écouter, la richesse architecturale de l’île, des divers styles qui l’ont façonnée. Il dit vouloir rendre hommage à cet héritage, mais également faire preuve d’originalité, puis trouve l’adjectif ocre pour décrire la femme en face de lui, dont il a vu le dos quelques minutes avant par l’échancrure de sa robe, en réprimant un geste vers cette omoplate qui l’émeut. Quand la conversation se fait plus personnelle, il se figure une pêche et reverse du vin, confie avoir un fils, avec qui il parlait tout à l’heure, et qui mène actuellement des études de cinéma en Suède. La tête inclinée, il se tient légèrement en retrait de la soirée sur sa chaise pour affirmer sa maîtrise et son indépendance, son bras droit posé derrière le dossier caresse le velours bleu marine de sa veste, lorsque le téléphone retentit dans sa poche. Il observe le cadran, s’excuse puis, après avoir effleuré sans le vouloir la nuque de la femme qu’il a contournée dans un mouvement trop ample, il slalome dans la salle jusqu’à la sortie dans l’air agréable et fruité, et décroche.

 

Debout dans le hall de l’hôtel, entouré de murmures, le père ne paraît pas surpris par le nouveau style de communication du fils. Il pose la dernière pierre d’une phrase et écoute la réponse avec attention et intérêt.

  • Père, je ne sais pas ce qui m’arrive ce soir… Je me sens détruit. Ici, il fait nuit depuis 15h. On n’a eu que quatre heures de soleil aujourd’hui. Le verbe parvenir m’attaque ! Tout le monde glisse dans la nostalgie à cette heure-ci. Les autres téléphonent aussi. J’ai bu une sorte d’infusion de hasch ou je ne sais pas, je me sens inachevé, inquiet, déboisé. Et pour parler franchement… je me mets à appréhender le jour où la Scandinavie desséchée se détachera de son socle hercynien pour flotter comme une île errant sans fin à la surface de la terre ! Je perds complètement ma langue, je sens venir le moment où je parlerai sans aucune conjugaison, sans grammaire, plus rien – père, je crève ici !
  • Je comprends. Ici c’est…
  • Vemod ! Je perds toute faculté d’accumuler des verbes père !
  • … ici c’est assez différent, toute la journée on nage dans du jus de fruit.
  • Berg ! Je perds toute confiance en ma capacité à articuler des syllabes père !
  • Ah ! tous les éléments d’une phrase à propos d’où tu es viennent de me quitter dans un grand élan douloureux !
  • Terrasse, intérieur, foule. Ok. Je comprends vaguement ton système.
  • Pronom négation verbe négation adverbe.
  • Allô ?
  • Moi tout dévasté ! Pardon. Autre chose. Toi, bâtiment, avance ?
  • Non. Phase préparatoire. J’ai avancé un faux projet, je vais tout changer, et proposer beaucoup mieux. Mais je n’ai rien encore.
  • Tiens… c’est fini. Ça devait être un problème de code génétique défaillant. Ou peut-être, c’est de pratiquer des bribes de suédois qui m’emporte puis me ramène avec joie à ma langue natale. C’est maman qui m’a appris à téléphoner, et l’on peut dire qu’elle a surtout fait porter son enseignement sur l’efficacité du coup de fil ; avec toi, j’ignore pourquoi, je me sens plutôt porté aux ornements ; cela te convient-il ?
  • Comme tu veux. Ça passe vite, tes malaises.
  • Bien. De toutes façons, je ne prends ton avis que par acquit de conscience ; nous savons tous les deux l’impression agréable que ce recours te procure. Tu es si fragile. Quand dois-je te rejoindre ? J’ai hâte de voir en vrai le criminel dont tout le monde parle en ville.
  • Tu ne passeras pas tes examens ?
  • Pas question. Pas le temps.
  • Alors, quand tu veux.
  • Certes. C’est exact. Mettons, dans un ou deux mois alors.
  • C’est noté. Sinon, voudrais-tu me parler un peu de toi ?
  • Volontiers oui, pourquoi pas. Ce n’est peut-être pas le meilleur des sujets, mais c’est un sujet. Allons-y donc ; que veux-tu savoir ?
  • Eh bien, ton projet filmé, tu le finiras ou pas ?
  • Oui. Il avance. J’espère que la neige ne fondra pas, j’ai préparé mes bandes noir et blanc.
  • Tu filmes la neige ?
  • Oui ; concept révolutionnaire, n’est-ce pas.
  • Pas trop.
  • Pourtant c’est mon concept. Je tourne un film sur la politique agricole de l’Islande en hiver, avec des aperçus sur les systèmes de régulation thermique chez les invertébrés, en inserts. Mon héros est la neige en personne. Elle exprime tout dans un dramatique one-man show objectal vraiment très bien pensé.
  • Et cela donne quelque chose d’intéressant ?
  • A l’écran, pas tellement, mais dans mes journées, oui, vraiment. Ça me rend enneigé moi-même, ya see ? Je vis le flocon de l’intérieur, d’une certaine manière, je tombe en tourbillonnant.
  • En clair tu gaspilles du film.
  • Affirmatif père !
  • Et c’est moi qui finance la catastrophe.
  • Père écoute bien : John Ford Alain Resnais Jean Eustache Rainer Werner Fassbinder. Ok ? Maintenant tu te calmes. De plus ce n’est plus qu’à demi-vrai père, puisque j’ai moi-même payé moitié des bandes.
  • Ah. Daigne m’excuser pour l’affront, dans ce cas.
  • C’est accepté.
  • Bien. A bientôt ?
  • Père, à très bientôt. Je te rappelle la semaine prochaine.
  • OK. Au revoir.
  • Au revoir. Je me sens inachevé. Tu me tues.

Le père comprend qu’il n’a pas réellement soulagé son fils mais néanmoins peu préoccupé par la situation il se tourne vers la baie vitrée derrière laquelle, dans la lueur orangée tranquille du restaurant, se nourrissent les clients indolents ; il note que deux des trois accompagnatrices ont apparemment disparu. Retrouvant sa place, il porte son verre à ses lèvres en regardant la jeune femme, avec qui il trinque ; assis et la fixant, il l’accompagne déjà en pensée, vaguement ivre et un peu fatiguée, jusqu’à sa chambre dans les couloirs tranquilles au sol recouvert d’un linoléum parlant de marbre à voix basse.

 

Sérénité visuelle et goût pour la pénombre infiltrent la pièce à trois heures du matin pour découvrir le père intact, déchaussé et assis en tailleur sur le côté droit de son lit d’hôtel, son regard glissant doucement par-dessus la nuit tiède et parcourant de sa main le dos nu de la syracusaine qui dort. Comme souvent, contemplant dans toute sa splendeur nocturne la nudité des arbres nus, il laisse vaguer sa mémoire quelques mois en deçà et se rappelle alors clairement sa femme en soutien-gorge, penchée, tirant un drap mouillé hors du tambour d’un lave-linge ancienne mode, ou assise sur un divan, ayant chaussé de petites lunettes d’intellectuelle, lisant quelque important traité de philosophie ou quelque magazine. Jouant avec ses images mentales comme au fil des années seul il a appris à le faire (et en ce moment même il prend à nouveau conscience du fait que ce trait de caractère n’a pas été sans influer sur le type de personne qu’est son enfant), il se repasse en tête les événements récents et notamment, focalisant dessus en les saisissant au vol d’abord une par une, puis les faisant défiler comme un film, les diverses vues du chantier qui avance : de la cabine d’une grue, de la cabine téléphonique, à l’aube, en plein midi, avec des oiseaux, ou au soir quand tous les ouvriers sont rentrés. Il voit le sol être sujet à un irrémédiable aplanissement, des tas récents se former aux côtés d’amoncellements plus anciens ; il recrée l’agencement des structures qui ont permis de verser la couche de béton liquide qui constitue maintenant les fondations.

Sa rêverie mentionne des années de croissance, certaines propriétés du calcium, la préoccupation morale qui réactive les actes passés, des allusions à des mâchicoulis et à des minarets de verre ; il mêle Louis II de Bavière, les Hohenstaufen, la cour de Frédéric II avec les singes et les girafes, la cuirasse des chevaliers francs crevant de chaud sous le cagnard sicilien, des peaux nordiques, un drakkar. Des bandits de Mérimée, de la cuisine au thon, des dauphins minoens, et la rigidité de l’avenir. La sévérité d’un roi d’Aragon. Une extase catholique, l’effroi nerveux des années d’apprentissage, et son fils.

Effectivement il voit son fils en slip et en tee-shirt zonant interminablement dans la vivante détresse de son âge et imagine dès lors de bâtir cash de nouveaux pans de murs en ruines.

Se levant très doucement, puis opérant des allers-retours entre la dormeuse et la fenêtre entrouverte sur la mer bruissante, il commence à se représenter un bâtiment aussi inachevé que son fils. Il se remémore une position mal assurée, une longue phrase commencée avec effort et qui se perd tout à coup ; il repense aux divers monuments archéologiques qu’il a visités et commence à fusionner son fils et une chapelle, son fils et une mosquée, son enfant et des restes. Il embrasse la femme sur sa joue tiède, elle se déplace légèrement dans le lit, encore habillée, il prend ses clés de voiture et sort de la chambre en fermant la porte avec une douceur inégalée dans toute l’histoire des portes fermées. Une quinzaine de minutes plus tard, il allume la caméra et commence à filmer le terrain vague bombardé, accidenté et terreux, tandis qu’il pense savoir que son centre administratif fera penser à un jeune adulte, et en ce sens parera d’office à la menace des syracusaines. L’homme rentre dans sa chambre après avoir longé le littoral luisant et s’étend habillé aux côtés de la femme en pensant à son bâtiment, à son fils, à la mère de son fils ; mais la femme se rapproche et sa peau pourrait être, cette nuit, légèrement plus douce que prévu.

 

Quand au début de la journée du lendemain déjà étendue sur le littoral et la mer, l’homme en costume Armani, Cerrutti, expose devant deux cappuccinos l’idée d’un bâtiment adolescent, le père filme la beauté et la réponse de la femme qui, intéressée par le concept, développe en évoquant ces monuments antiques où le monument d’un père abritait, secrètement, glorieusement, le cadavre d’un fils.

Le père éteint la caméra. Il tient sa tasse dans la main droite et, de la gauche, sort la cassette vidéo de son boîtier, puis la glisse dans une enveloppe sur laquelle il a tracé d’une écriture élégante l’adresse d’une destination étrangère ; Floragatan, SVERIGE.

 

3 – Stockholm

 

Stationnant un instant dans l’entrée il hésite à dire non à haute voix aux tourbillons de neige qui, lui effleurant amicalement l’épaule, demandent à entrer avec lui ; mais quand il aperçoit à l’intérieur Sven et Mark discutant, accompagnés de Laura, il décide de maintenir stationnaire le nombre de ses amis, repousse en conséquence les avances de la neige et laisse la porte se rabattre automatiquement derrière lui. Les mains gelées, enfoulardé comme un prince du désert, il traverse l’air chaud et agréable d’une pièce douce comme du coton et rejoint fraternellement ses pairs, légèrement moins conspirateurs que lui, mais tout aussi amateurs de bière. Décongelant avec un air vraiment touchant, il met son anorak, son bonnet et ses gants de laine, à fondre sur un radiateur électrique, puis trouve sa place blotti au sein de la jeunesse internationale, sur un grand canapé, devant la télévision commune du foyer d’étudiants. Reposé depuis trente secondes, il se lève soudain et se dirige vers la cuisine commune jusqu’à un frigo qu’il ouvre et dont il sort, sans les séparer, quatre yaourts. Ayant légèrement surjoué toute cette scène, il se voit enjoint de répondre à une critique scénographique qu’on lui fait sur le ton qu’il emploie pour demander si quelqu’un en veut avec lui, mais refuse de reprendre au départ de l’action. Vêtu de seconde en seconde, sans jamais perdre espoir, d’un épais pull rouge tricoté en dépit du bon sens, il cesse quelques instants de tirer les quatre opercules des yaourts puis, ayant apparemment trouvé une inspiration d’un genre « blanc laiteux », et s’affalant à nouveau sur le canapé, il déclare :

  • Vous faites erreur. C’est pour mon film. Je prépare un documentaire sur le yaourt, ses origines, sa fabrication, son but profond. Je n’en suis qu’au synopsis, mais ça commence comme ça : l’ouverture d’un yaourt. Bruitages. Suspense. Je cherche des financements pour un séjour en Bulgarie. Un très gros plan, plongée de la cuiller. Interviews de très vieilles femmes, bien conservées grâce aux yaourts. Je compte sur leur savoir. Il y a de gros effets mélodramatiques à tirer de ces vieux visages flétris de trayeuses de vaches. Je tournais juste la scène. Des repérages. Vous avez complètement tort, mais je ne veux pas en dire plus, j’attends les résultats de vos analyses de sang avant de vous faire interner définitivement.

Quoique soumis à la contradiction, le fils ne veut rien savoir sur le soi-disant « scoop » comme quoi le sujet qu’il a déposé à la fac serait en fait une fiction à base de théorie de l’information, de théorie du bruit, de nuisance visuelle en environnement urbain « ou je ne sais quoi encore ». Il nie avoir entendu ou déclaré quoi que ce soit à ce propos, ni à la presse, ni à une quelconque autorité du milieu du cinéma d’art et d’essai. Il dit qu’en fait le yaourt est un leurre, un objet-écran, l’instrument d’une fantastique stratégie subversive ; qu’on n’a rien compris (comme d’habitude) et que le vrai sujet, c’est la délinquance, filmer la délinquance. D’après Bresson et les films d’évasion. L’invasion du pot de yaourt par la cuiller symbolise la violence de (soudain le fils tente d’emprunter un souterrain et on le voit ramper dans son intériorité pour vérifier un mot, mais c’est ça 🙂 l’anomie. En fait, ce sera le portrait de la faillite de la loi – en environnement urbain. Le yaourt servira à illustrer la pureté d’intention du législateur. La cuiller représentera la délinquance qui la bafoue. La bouche, la police ; le ventre, l’univers carcéral ; et ainsi de suite. L’étudiant incompris quitte brusquement la pièce sous les huées de sa génération tyrannique dont il se défend néanmoins courageusement en établissant en un éclair un rapide mur de cuillérées lactées qui dissuade les poursuivants.

 

Réintégré à la solitude de sa chambre sans avoir rencontré d’obstacle majeur à travers les couloirs très léchés et propres du foyer il scrute pour la dixième fois les mêmes images infiniment ralenties du père, les mêmes en arrière et encore en avant – cherchant dans cette apparence un indice, une photographie de l’avenir ou une preuve d’arrogance. Sur la cassette vidéo reçue le matin même, il pourchasse avidement dans le visage du père filmé au restaurant toute trace et tout soupçon, toute once de trahison à déduire directement des airs d’intrigante de la femme qu’a filmée le père et qui, selon toute probabilité, n’est qu’une actrice de série B prêtée pour l’occasion par les studios larbins de Cinecittà. Apparemment et d’après son visage souriant, le père couche déjà avec cette accompagnatrice qu’il connaît depuis une heure. Quand il repasse le plus lentement possible le moment où la main du père part d’une tasse de café et remonte à travers l’écran jusqu’à une tempe d’homme indéniablement adultère, le fils hésite un moment et s’enfonce dans son coussin, sonné par le choc – car il a saisi en un éclair les vrais desseins du père qui sont : de fuir avec cette femme jusqu’en Amérique du Sud avec toute la fortune familiale, mais non sans avoir éliminé au préalable certain jeune témoin gênant. Environ 16 images plus tard le spectateur consterné observe avec terreur la main du père descendre au-delà de l’horizon proche dans un geste estimé d’une obscénité sans mesure. Cette main suspecte plonge en effet en dessous de la table, soit jusqu’à un entrejambe dégoûtant et gonflé de désir, soit, et c’est pire, jusqu’à la poche de veston où tout bon meurtrier cache le revolver coupable avec lequel il a juré d’exterminer toute jeune personne issue de lui et qui, en révélant certaines informations, pourrait menacer son existence. Encore un peu plus loin, le fils remarque que sans l’ombre d’un doute, pour calmer sa nervosité, le suspect porte à sa bouche cette tasse de café, d’une part pour se donner une contenance irréprochable, mais personne n’est dupe, et d’autre part pour s’abrutir à la caféine et ainsi fortifier la monstruosité de ses projets de telle sorte que, le moment venu, il prétendra avoir agi « sous l’effet d’une substance qui modifie la conscience » et plaidera devant la Cour l’indulgence, requérant perfidement une peine avec circonstances atténuantes. En effet le père est un homme machiavélique, sournois et qui ne laisse rien au hasard. Quand il aperçoit sur un miroir dans le fond le visage de cette femme qui se permet de filmer le père, le fils se recule soudain dans sa chaise, ferme les yeux et intercale vivement un mur de neige mentale entre lui et la scène d’adultère.

L’espace d’un instant il est l’IRA, la grève de la faim, la patiente ingestion de soi, le dépôt de bombes artisanales et la mort sous la pluie, puis pris par le goût du contrôle il redevient un garçon maigre en Suède, une armature d’os sous une laine protectrice. Terrifié, dégoûté, mais ayant encore un peu faim, il redescend alors dans la cuisine et, se regardant lui-même, peut-être pour la dernière fois, en train de manger son yaourt maussade sous la lumière du néon blafard, décide de prendre des mesures.

Seul dans la nuit et combattant pour un monde meilleur, le fils tente d’évaluer la faisabilité d’un attentat à commettre sur le père ; pendant des heures il rôde, hagard, demi-nu, lové dans une couette sale, dans les couloirs du premier étage, une bouteille d’eau à la main, un joint éteint aux lèvres, à la recherche du courage nécessaire ; parvenu à l’élaboration d’un plan très sûr pour éliminer ce danger de mort qui le menace il s’enjoint, bien que son secret lui pèse, à ne jamais en parler à personne, et surtout pas à Sven, vers la chambre duquel, au deuxième étage, il se dirige maintenant, armé de sa preuve vidéo et d’un second yaourt parfum « secret-défense ».

 

Le fils se sent tendrement révolté à l’égard de son père ; il le tient dans une main en arpentant nerveusement le seuil devant la chambre de Sven, arrêté qu’il est par des chuchotements à l’intérieur ou peut-être des soupirs ; lorsqu’enfin il se décide à frapper, il attend calmement qu’on l’invite à faire irruption en secret. Il fait complètement noir à l’intérieur ; Sven n’est pas seul. Laura est avec lui. Le fils commence à distinguer des formes dans le lit au fond de la pièce, – deux jeunes corps blancs couchés et vaguement enlacés, nus, – mais lorsqu’en un éclair il entrevoit les fondements pratiques de la situation, néanmoins il décide de mettre temporairement un terme à l’harmonie sexuelle qui apparemment règne ici, pour exposer un sujet grave. Il n’explique pas clairement, lorsqu’il s’assoit, le motif de sa visite, mais les deux jeunes personnes peuvent observer sur le visage décomposé du jeune homme une gravité inhabituelle qui les conduit à écouter attentivement. Ses yeux habitués à l’obscurité, le jeune homme, qui vit les affres, leur sourit et, comme ils sont beaux et frais sous leur drap et comme ils pourraient apporter volupté et réconfort à son âme, il les désire un instant et se voit, nu aussi, pelotonné avec eux toute une nuit dans une promiscuité indifférenciée. Mais, lui-même exclu du circuit des relations sexuelles parce qu’il se tient dans un état de pureté rituelle exigé par le statut sacrificiel qu’il vient d’endosser, il réprime un coup de rein instinctif en direction des jeunes amants et se lève pour placer sa K7 dans le magnétoscope, puis se tait pendant 120 secondes ; après quoi il opère un retour arrière sur ses propres actions et se retrouve sur le lit, la K7 en main, auprès du couple qui lui fait une petite place. Fixant un point invisible dans la pièce ou dans le temps, il annonce :

  • Hèj. C’est répugnant. Vous voyez, c’était mon père ; document époustouflant, pas vrai ? Enfant je me rongeais les sangs, quand je le voyais filmer du haut des grues, car qu’est un homme même de grande taille et de bonne constitution, face à une chute de soixante mètres ? La caméra tenue devant lui, le choc lui causerait des dommages irréparables lorsqu’il la recevrait en plein thorax. Tout vient de là vous savez… J’ai découvert dans un livre d’histoire un récit antique tout à fait révélateur. Vous avez l’air d’avoir sommeil, mais qu’importe. Je peux vous le raconter ? Je vous filme en même temps. Je peux vous filmer ? De toutes façons je vais passer outre et, sans stress, vous filmer. Excusez-moi, vous êtes couchés comme deux anges nubiles saisis dans un moment d’intimité post-coïtum. Pardonnez-moi, vraiment, ce n’est pas grave ; mais vous êtes enveloppés par des couvertures sous lesquelles vos corps d’amants affleurent. Je suis désolé d’être entré vous savez, réellement ; mais j’aime trop vous voir. Bien… Ecoutez-moi attentivement, et vous vivrez. Je cite : Un roi antique avait un fils, aussi délicat et charmant que lui était cruel et méchant. L’occupation favorite de ce roi, dans son temps libre (et les rois en ont en général beaucoup) consistait à faire venir des gens dans une intéressante petite machine de sa conception, une boîte au départ assez vaste mais dont deux des cloisons parallèles se rapprochaient inexorablement, sous l’action d’un système de poulies mises en mouvement par plusieurs grands et forts chevaux de Thessalie. A un moment, le roi faisait placer une personne au centre de ce dispositif, puis donnait une grande tape sur l’arrière-train des chevaux : l’espace dévolu à la pauvre victime se réduisait de façon drastique, jusqu’à l’écraser complètement ; une grande boue rouge et blanche s’écoulait alors de la terrible machine, que le roi rechargeait aussitôt avec un autre de ses sujets. Vous avez l’air d’avoir sommeil. Vos yeux me regardent avec une langueur paresseuse je trouve ; vous aimez vous tourner vers moi ? Ce n’est pas interdit. Vous êtes sûrs ? je peux vraiment tourner ? Merci, oh, merci infiniment. Vous possédez des jambes si étrangement ravissantes. Je suppose, vous ne refuserez pas un autre yaourt : c’est ma tournée. Ça vous donnera des forces pour la suite. Un jour que leur nombre confinait presque à rien, car tout le peuple y était passé, le fils vint trouver son souverain et lui dit : « Père, pourquoi faites-vous cela ? Savez-vous qu’il n’y a plus de sujets à broyer ? J’ai sillonné toute la ville : plus personne. » Le père lui répondit : « mais, mon fils, je ne sais pas, c’est sans doute que j’en ai envie, – ou peut-être c’est quelque chose qui nous dépasse toi et moi, quelque chose qui touche à ce pouvoir, à cette formidable avance qu’a un roi sur toute autre personne en termes de pouvoir ; tu comprends ? cela nous dépasse rigoureusement ». Le fils lui dit alors qu’il comprenait, et tandis que son père faisait signe que l’on replace un homme au centre de la machine, et que quelqu’un venait saisir le fils, parce qu’il était un sujet comme un autre, celui-ci se libéra, sortit un couteau d’une poche qu’il avait, et le fit pénétrer avec chaleur dans le ventre de son père bien-aimé, avant d’incendier la machine. Je constate que vous ne vous êtes pas endormis ; vous vous plaisez à apprécier ces moments à leur juste valeur n’est-ce pas ? Je vous comprends. Et je comprends bien pourquoi vous ne me chassez pas ; en vérité, vous m’adorez ; mais je ne suis pas proche de vous. C’est mon destin. Je vis à six, sept mètres, vous vivez à six, sept mètres, comment pourrions-nous nous gêner ; je reconnais bien là une de ces formes assez touchantes de proximité. Autrefois, j’avais peur que l’on soit avec moi sur ces lits où par ailleurs s’effectue et s’expérimente l’amour physique : nous sommes à bonne distance, par rapport à l’écran ; mais l’un envers l’autre, ne sommes-nous pas trop proches, puisqu’une minime partie de mon bras frôle une minime partie de ton torse ? Toujours, pendant tout le temps que durera notre relation, et même si c’est peu, j’aurai confiance, je serai tourné vers l’écran avec une pleine sécurité, je vous l’assure. Et en effet il n’y a rien de meilleur qu’un yaourt périmé depuis quelques jours : je vois qu’à votre façon de le déguster, vous ne pouvez pas avoir sur la question une opinion autre que celle que j’exprime. En regard du yaourt consommé avant la date fatale, le yaourt périmé a ce grand avantage, de faire qu’entre vous et moi, il y a un lien, et que ce lien tient à une commune assurance, en le caractère vraiment digne de foi de la qualité de nos systèmes immunitaires. Excusez-moi encore ; cette histoire me tournait dans la tête, et mon cou en pliait de désarroi. Au fait, dites… ça vous gêne si je dors avec vous ? J’ai si peur… Ne me dénoncez pas s’il vous plaît. Merci de votre soutien.

Mais il quitte déjà la pièce sans attendre la réponse et commence à disparaître dans sa propre aura magique, totalement justifié pour l’avenir, errant à nouveau en peignoir dans la longue allée du destin, le regard perdu, une bouteille d’eau à la main, un joint éteint aux lèvres.

 

Le fils est rentré dans sa chambre.

  • Allô, père ?
  • Oui.
  • Bon voilà, je suis un peu ivre en ce moment, et je voulais te demander : toi, quand tu es ivre, tu vois des jeunes filles blondes qui portent à leur bouche des cuillères en bois remplies de soupe de poisson, assises autour d’une table de cuisine en formica ?
  • Personnellement, non.
  • Et par ta fenêtre tu ne vois pas non plus des villes enneigées sur lesquelles tombent de temps en temps des rafales d’eau gelée blanche quittant de larges branches de sapin qui croulaient sous le poids ?
  • Ah, non. Mais pourquoi tu demandes ?
  • Eh bien, il est deux heures du matin et je n’arrive pas à savoir si je suis ivre. Ici je ne sais pas comment on pose la question. Mais il m’a semblé qu’il y se passait vraiment quelque chose de bizarre, et ça m’a inquiété. Souvent je me sens très capable de juger seul de tout ce qui m’arrive ; mais toi toujours tu es une référence pour mes yeux, mes oreilles. Quand je me suis levé ce matin j’avais complètement oublié où j’étais : je me suis retrouvé seul, cerné par une couette chaude et une ignorance très pauvre. Il m’est arrivé, à un âge plus tendre, de me coucher dans un lit et de me réveiller dans un autre, sans avoir la moindre idée de comment j’avais pu faire le voyage. Père, dis-moi, m’as-tu désiré ?
  • Que veux-tu dire ?
  • Père, tu le sais. As-tu désiré m’avoir avant que ta femme soit grosse de moi ? Tu sais de qui je parle.
  • Étrange question, mais je peux te répondre : oui ; pas tout de suite, mais oui.
  • Tu mens sans aucun doute ; car qu’as-tu pu désirer ? Tu ne savais rien de moi, d’avance on ne peut rien savoir, l’enfant est le mystère et le père le mystique.
  • Tu as sans doute raison.
  • J’ai très-certainement raison, car je ne me trompe jamais. Tu ne m’as pas voulu tel quel, parce que tu ne savais pas comment je tournerais, tu ne savais même pas si je serais garçon ou fille ; tu n’as pas pu me vouloir.
  • Tu te trompes, car je te veux maintenant, je t’ai voulu à chaque moment.
  • Chacun, tous ?
  • Pas tous ; mais chacun ; chacun, mais pas tous.
  • Et maintenant, qu’en dis-tu ? Acceptes-tu de me garder encore sous ta responsabilité ? Me prends-tu à ta charge ?
  • S’il le faut, oui.
  • Tu mens. Père, tu es cause des attaques que je fais à mes doigts.
  • Je suis même cause de tes doigts.
  • Tu mens, tu fabules. Rentre dans ton royaume, manant.

Et le fils satisfait se jette sur ses extrémités fourchues qu’il dévore nature et sans sauce.

 

Au matin les princes internationaux de la nouvelle génération se retrouvent tous dans la cuisine du foyer étudiant. Quand l’assassin entre il répond d’un regard noir aux sourires du prince aux cheveux de jais et de sa petite amie. Hèj ; hèj. Aux lèvres tuméfiées du premier prince on supposerait qu’il a appuyé sa bouche avec vigueur contre quelqu’un ou quelque chose pendant toute la nuit ; mais à y regarder de plus près ce n’est que la sourde anxiété qui chez lui implique une morsure quasi permanente de la pellicule superficielle de la muqueuse labiale. Il inspecte ses mains couvertes d’un sang coupable, ses bras tremblent encore de l’acte criminel qu’il a cette nuit commis en rêve. Appuyé contre un mur au seuil du foyer étudiant le second prince est dans une autre attitude : vêtu d’une sorte de vieux pardessus brun qui lui confère un air de charme vieillot comme sorti d’un vieux film, les cheveux coupés courts, il tient avec sérénité et confiance la main de la jeune fille elle aussi étrangère à la Suède et qu’il serre contre sa poitrine. Avec ce sourire, précisément, des personnes qui se couchent près de nous dans les lits, la jeune fille semble interroger l’assassin sur le bien-fondé de son projet, mais sans prononcer une seule parole, pour éviter toute possibilité de divulgation du complot qui se trame. Les consultant tour à tour du regard et ressentant quelque chose comme l’assentiment confus de sa génération, le jeune homme s’estime alors confirmé dans son dessein et se montrera, par la suite, bien résolu à faire un exemple, pour prouver leur vigueur à tous. Leur souhaitant bon voyage, car ce samedi est le jour des vacances de printemps et tes amis t’annoncent qu’ils quittent Stockholm pour quelques semaines, tu t’excuses sous un prétexte fallacieux, mais en fait parce que tu as encore des traces de sang virtuel à faire disparaître avant que la police vienne te chercher, – et tu disparais toi-même tragiquement de l’encadrement de la porte.

 

Pendant la suite des jours tu es passablement seul. L’ennui n’est pas une des choses que tu as tôt intégrée à tes habitudes mentales et ce faisant la vie garde pour toi tout son intérêt ; cependant que sous la douche tu ne peux trouver à qui parler, tu t’adresses pourtant avec politesse à un revêtement de carrelage blanc qui rechigne à te répondre, et dans un autre cas de figure, tu es seul dans une pièce jusqu’à ce que tu en sortes. Plusieurs fois, en début de journée ou en soirée, tu quittes le foyer avec ta caméra pour des explorations géographiques vides de sens ; quand tu reviens, tu as enregistré de pourtant bien jolies images que tu visionnes en plein milieu de la nuit avec plaisir ; mais lorsque tu portes la main sur le corps d’un individu rencontré aux environs de la cuisine (car en effet tu es pris de faims soudaines !), hélas c’est encore toi et toi seul. Dans la chambre du prince aux cheveux sombres, tu ne peux pas te confondre avec lui, tout te révèle prisonnier d’une filiation non-susceptible de désertion  ; ce seul souvenir : tu te rappelles ce soir où, alors qu’ils t’avaient invité à passer la soirée avec eux, tu refusas afin de préserver leur espace, par discrétion ; eux te proposant une nouvelle fois leur compagnie, tu pris sur toi de refuser à nouveau, espérant qu’ils pourraient profiter de ton absence pour prendre un peu de temps agréable rien qu’entre eux ; ce seul souvenir t’empêche toute démarche d’identification à l’autre prince. En es-tu triste ? En éprouves-tu du remords ? C’est bien possible ; tu es toi, tu es ce prince présent comme un jeune animal adulte qui aurait oublié de marquer son territoire partout, la patrie te serait interdite, et la France dériverait de plus en plus vers l’ouest et le sud. En es-tu satisfait ? Aucunement.

Face au téléphone ensuite, le fils évoque ces banquets antiques comportant des tables chargées de fruits confits sur des toiles cirées en plastique à motifs rouges. Indiquant qu’il a, du moins dans ses grandes lignes, compris le message qu’on lui avait soumis, il laisse entendre que peut-être ils ont tous les deux une affaire importante à régler. Le père annonce au fils qu’il a des choses à lui apprendre avant qu’il ne meure. Le fils répond qu’il en a hâte, avant qu’il ne meure. Le père et le fils sont d’accord pour conclure qu’ils ne se sont sans doute pas compris et qu’ils se sont rendus coupables tous les deux d’une utilisation erronée des pronoms. Néanmoins le père sent que le fils s’est secrètement déclaré disponible pour l’occupation de n’importe quel poste laissé vacant par l’ancienne génération. Celui-ci, d’ailleurs, tapi à l’extérieur de ses amis, et enfoncé dans un divan sous la lumière orange d’une jeunesse décadente, paraît disposé à traverser avec aisance, malgré une pointe de mélancolie, une phase active d’a-parentalité taillée sur mesure.

  • Père ?
  • Oui.
  • J’arrive demain, d’accord ?
  • Si tu veux. Tu as ton billet ?
  • Je l’ai pris ce matin. Demain, à l’aéroport de Palerme, 14h37.

Le fils laisse s’écouler un instant dramatique puis reprend.

  • Père ? Père, c’est avec une immense considération que j’évoque ce fait qui me revient à l’instant en mémoire : quand j’étais enfant, longtemps, tu m’embrassais, à pleine bouche ; de cela je t’ai haï structurellement. Aujourd’hui je te suis intensément reconnaissant de m’avoir mis au monde. Je t’aime père. Adieu.

Traître à ses propres yeux il quitte l’environnement moite du téléphone sans rancune ni tendresse contre lui-même qui disparaîtra et s’endort.

 

4 – Syracuse

 

Le fils apparaît dans le viseur de la caméra du père ; présent au pied de l’avion, il semble à l’aise et bien intégré au sein de son anorak blanc brillant sous le soleil de Palerme. Après un temps pendant lequel il cherche des yeux le père, le fils qui marchait lentement se hâte vers la personne en costume gris Armani, Cerruti, qui tient à la main un glaïeul en signe de reconnaissance et dont les proportions grandissent dans l’œilleton de sa caméra. La victime sacrificielle s’avance vers son bourreau puis, à quelques mètres de lui, pose sa caméra et ouvre ses bras ; le tyran réagit par un simulacre d’imitation, et se dispose à accepter temporairement la proposition de paix en offrant sa bouche. Plus tard, sur l’écran de télévision de l’hôtel syracusain, cet instant où les caméras s’entrefilment pourra passer pour un grand moment d’émotion – d’une importance comparable, dans l’histoire du cinéma et de la vidéo, à celle des plus célèbres  baisers : sur chaque film, un temps où la personne adverse est saisie en pied, puis un plan américain, un gros plan sur le visage, enfin une brusque chute à terre et la caméra adverse en plan rapproché.

Le père aime que son fils soit venu en Sicile. Dans le hall de l’aéroport, cette joie se manifeste en particulier par cette façon qu’il a d’engloutir son enfant entre ses bras, et par la conséquence de cet acte qui est la lutte du fils pour la survie et contre la dévoration. Dans ce combat antique, l’arme choisie par le fils parricide est simple et efficace : il prend le torse du père contre sa propre poitrine, et le serre de telle façon que l’animal, pris au piège, ne peut plus bouger ; la pression que le fils applique avec sa bouche contre le cou du père contribue également à accentuer l’impression d’autodéfense que suggère le comportement filial. Il place son dos contre la musculature du père, mais pour autant il ne s’empale pas sur son membre ; car il n’est pas la femme du père, mais son fils. Il saisit un couteau qu’il a auparavant caché dans sa poche marsupiale et le dégaine contre le cou du père ; le père sourit, décontracté, le fils sourit de même et tout son corps émet des ondes de plaisir intense, quoique invisible. Lorsque après quelques instants les belligérants se séparent épuisés et ex aequo sur le score de 1 prêté contre 1 rendu, la lutte à mort n’est que partie remise ; et quand père et fils après avoir traversé le lieu et rejoint le parking, arrivent à la voiture noire du père, ils s’y engouffrent tous deux comme dans une accueillante femme-mère dont la portière arrière s’ouvrirait sur une perspective plausible de mort patiente et à venir, sans rancune.

 

Tu lui dis arrête-toi, tu descends, tu remontes à l’arrière, tu dors dans la voiture. Trajet Palerme-Syracuse, vous filez sur la route à la tombée de la nuit, ton état d’esprit général n’est pas que de tendresse. Climat chaud mer chaude, toi tu te gèles, 20° de différence en amplitude thermique, tes mains tremblent, tu grelottes c’est sans aucune importance. Les routes sont plutôt mal éclairées tu peux somnoler un moment, l’avion est fatigant les irrégularités du revêtement te réveillent. Tu te redresses car ça va mieux il te demande si tu veux qu’il s’arrête pour que tu remontes devant, tu lui dis merci non pas la peine, tu rampes légèrement en milieu de banquette et tu appuies ta joue contre le siège avant du passager. Quelques panneaux indiquent Syracuse tu lui dis est-ce qu’on pourrait aller voir ton bâtiment ce soir il te répond si tu veux mais n’es-tu pas un peu malade tu es assez blanc, il te regarde vous croisez des phares blancs des phares jaunes. Tu lui dis non ça va je suis juste un peu nerveux en ce moment et l’avion me fait du mal il te dit tu veux que je mette de la musique tu réponds oui puis non. Juste le bruit du moteur tu ne te sens pas trop mal avec lui ainsi emportés dans un même mouvement. L’espèce de sang que tu as sur les mains joue un étrange jeu de disparition réapparition tes doigts se crispent de méchanceté et se détendent avec tendresse vous roulez maintenant en longeant la côte. Vous approchez de Syracuse, il t’indique quelques directions en les reliant à quelques noms et te demande si tu aurais envie de les voir tu réponds parfois oui parfois non. Arrêt à un feu rouge une artère est bouchée tourne à droite puis à gauche autre artère, dégagée ; vous passez une place un parc sous une arche enfin il ralentit se gare coupe le moteur. Vous descendez il te conduit vous marchez sur une centaine de mètres vous parvenez à un terrain vague c’est à ce moment que tu reconnais. Ça a un peu changé mais toujours les mêmes machines le bâtiment a pris de l’altitude ses lignes se sont dégagées vous approchez. Tu fais le tour tu regardes tu stoppes tu t’agenouilles tu sors un paquet de tabac et des feuilles ; il ne fume toujours pas tu roules ta cigarette tu l’allumes tu refais le tour tu t’éloignes pour une vue d’ensemble tu questionnes sur comment cela sera au final ; il te dit qu’il te montrera les plans si tu veux mais tu sais comment il travaille quel est son style en général il t’explique que de plus il a pensé à toi. Tu ne demandes pas pourquoi il ajoute qu’il y aura ici (il te montre, il te prend par le bras et te désigne l’endroit) et là tel et tel type de parement en aucun cas uniforme, disons il y aura quelques transitions brutales entre une sorte de brique mal taillée et un grès qui évoluera vers un aspect à un moment poli et brillant. Comme presque partout où tu es allé lorsqu’il avait été invité à et payé pour construire quelque chose, tu ressens cette impression de fierté jalouse et c’est avec un sourire rempli d’une saine ironie envers toi-même que tu t’avoues ce sentiment enthousiasmant, la jalousie, le regret d’être autre, la honte de n’être que soi, souterrains motifs qui font une nouvelle fois partir des morceaux d’ongle entre des dents intranquilles et hargneuses.

 

En bas de l’hôtel du père le fils a constaté avec plaisir que le quartier possède certaines qualités esthétiques comme par exemple une belle régularité dans l’agencement des façades et une clarté dans  la teinte des immeubles, de sorte que demain il sera possible de brûler les blancs tout en gardant certains rapports de contraste nécessaires à une bonne qualité d’image, si le père est vêtu de sombre et accepte de se placer au centre de la scène. Invité à passer le premier le fils entre dans le hall et se positionne ensuite derrière le père qui s’en va demander la clé déposée avant de sortir ; le fils peut remarquer que la personne devant lui n’est pas excessivement douée en italien puisque d’après l’accent et l’attitude de l’homme de service la demande paternelle n’a pas d’abord été bien comprise. C’est rassuré que le fils suit son père vers la chambre qui va les accueillir un peu illégalement du fait qu’elle n’a qu’un lit une place et qu’on interdit normalement de faire coucher dedans quelqu’un d’autre que celui qui paie pour cela. La chambre du père n’a pas l’air habitée, le père explique qu’il n’est pas souvent là et ne fait qu’y dormir, et encore quelquefois passe-t-il la nuit ailleurs, le fils connivent et inquiet demande où dors-tu alors, le père qui a saisi répond ne va pas croire n’importe quoi quelquefois je suis invité et lorsqu’on a vraiment trop bu l’hospitalité n’est pas de trop sinon je me serais déjà pris quelques arbres. L’idée que le père puisse un jour voir sa vie supprimée par la verticalité d’un arbre planté là au milieu d’une campagne dans sa souveraine innocence et candeur effraie assez le fils qui se tient, droit, au milieu de la pièce – un frisson parcourt son échine et il porte la main à la lame acérée qu’il dissimule dans une poche, puis la ressort vide et inquiète. Le père émet verbalement la supposition que le fils a faim et l’invite à aller prendre quelque chose en bas ou n’importe où. Le fils accepte de descendre.

Ils attendent face à face de pouvoir passer commande au buffet lorsque le père lève tout à coup le bras devant son fils. Ce dernier, qui n’a pas observé que quelqu’un dans le fond de la salle et derrière lui incarnait à sa place le vrai destinataire de ce geste puissant, se croit découvert et attend, résigné, la rencontre avec la vengeance suprême. Il se sent brusquement impuissant devant cette carrure menaçante et pense que c’est en vain qu’il sortira son arme. Il adopte alors une attitude étrange. Apparemment, il offre sa carotide. En effet sa haine est cachée sous une apparence inoffensive, et l’amour sous la haine, de sorte qu’en regardant bien on aperçoit, derrière le couteau du fils, une partie de l’estime et du respect qu’il lui porte. Il attend encore les représailles quand il s’avise que peut-être ses jours n’étaient pas en danger. Il se reprend bien vite et le père ne s’est aperçu de rien. Soudain une femme qui n’est pas la mère du fils parle à l’oreille du père et, assurément, voudrait lécher son cou. Lorsque le père consulte son fils pour savoir s’il accepterait qu’elle prenne son repas en leur compagnie, le fils coupable, sans répondre, s’absorbe dans la contemplation de la manche du père, et de la chemise qui en dépasse. Il pense un instant qu’il serait judicieux de faire glisser sa langue contre le bras du père, mais quand il jette un coup d’œil à la femme près de lui, il redevient assez brutalement hétérosexuel et envisage un massacre hic et nunc – mais se maîtrise à nouveau et se sent, de fait, de plus en plus apte à arborer sur son visage le mythique calme impavide des mâles dominants. Le père prend cette passivité pour une acceptation et s’attable pour consommer sa victoire. Quand le repas s’achève, il est stoppé au bord de la jouissance mais n’en montrera rien.

La porte de la chambre refermée sur eux deux le fils questionne le père sur les possibilités qui s’offrent à eux pour le coucher ; le père répond qu’elles sont nombreuses et il détaille : il peut coucher par terre sur une couverture le fils prendre le lit on peut faire l’inverse on peut se coucher tous les deux dans le lit mais il est peut-être un peu petit on peut aussi dormir debout ou sur une chaise dans la baignoire. Dans la réplique suivante le fils affirme que ça ne le dérange nullement de dormir par terre, le père propose de faire plutôt l’inverse le fils réaffirme sa volonté de dormir par terre au pied du lit il y a parfois de petites idées fugaces qui nous traversent la tête comme des manières de flèches vengeresses et blessantes ici l’idée c’est je veux être ton chien, ta victime, père ; ils se déshabillent et s’endorment.

 

Dans un rai de lumière matinale, le père nu contemple avec joie le fils nu. Au sortir de la salle de bains, les mains essorant la chevelure avec une petite serviette blanche, le père met un pied hors de la douche et s’aperçoit que le fils est devant lui, sec, solide, trop maigre, maladif et en pleine forme, ne tenant ni arme tranchante ni savonnette ; dans ce corps qui lui emprunte plusieurs traits le père redécouvre une fois de plus avec plaisir et fierté l’expression pleine et bien développée d’une durée de croissance dont il fut condition et d’une information génétique qu’il transmit, s’entremêlant pour former cette chair humaine adulte qu’il contribua par son activité rémunérée à nourrir. En extase, l’air de rien, il cède la place au fils avec une grande désinvolture et sans laisser paraître son sentiment, s’écartant simplement afin que ce quelque chose qu’il a devant lui le remplace sous le jet lustral et purificateur de la douche dont le rideau est brusquement tiré. Réfléchissant à ce corps du fils et à cette teinte qu’il a et au bel effet qu’elle ferait sur un autel de marbre noir, le père se dirige vers sa valise qu’il ouvre et où il choisit ses vêtements du jour qu’il enfile distraitement en regardant par la fenêtre. Habillé entièrement hormis la cravate et la veste le père descelle la valise du fils et y cherche des cassettes qu’il suppose entreposées là, et qu’il découvre en effet ensevelies sous un livre et deux pulls. Il en choisit une qu’il place dans le magnétoscope, allume la télévision, choisit le bon canal et s’étend sur le lit, adossé à un traversin amélioré. Un peu couvert par le bruit de la douche le son d’une conversation en français se fait alors entendre puis une image apparaît qui représente deux jeunes gens couchés dans un lit et qui discutent avec celui qui filme, en évoquant des noms à consonance grecque et antique, puis l’image cesse brusquement, et deux secondes de neige laissent la place au lent mouvement d’une ligne horizontale dont le rythme est brisé par verticales et formes géométriques qui glissent en haut et en bas de la gauche vers la droite ; alors que le père croit comprendre qu’il s’agit de façades filmées à partir d’un mobile en déplacement horizontal tel un train, un bus ou une voiture, ou encore un char d’assaut un cheval ou un avion qui volerait très bas en plein milieu d’une grande avenue, le fils nu et humide opère un retour en force sur le seuil de la salle de bains dont la vague lumière ambrée l’enveloppe et le nimbe un instant.

 

Le père et le fils dont on ne voit pas la main gauche se croisent alors sur le seuil. Pendant que le fils fouille dans sa valise pour en sortir des vêtements adaptés à l’endroit de l’œcoumène où il inscrit sa présence, il entend son père se parler à lui-même en remuant des sacs et de petites boîtes. Le fils trouve le moment judicieux pour intervenir et demande alors au père : tu cherches quelque chose ? Alors que la réponse du père, oui, je ne trouve plus mes lames de rasoir, parvient à son oreille, le fils plonge sa main au fond de sa valise et en ressort un petit flacon dont il dévisse rapidement le bouchon ; éclairé par une faible lampe à la luminosité douteuse comme dans les films d’horreur les plus sombres il manipule de petits objets brillants, puis rebouche et dissimule le flacon. Le fils entre alors dans la salle de bains en annonçant « tiens, si tu veux j’en ai amené avec moi, prends celle-là » : il tend à son père une lame de rasoir enduite d’un poison mortel ; le père le remercie chaudement et commence sa toilette tandis que le fils cherche à fuir sans donner l’alerte et pendant un instant rôde dans son propre esprit, en peignoir, demi-nu, un joint éteint aux lèvres, battant des bras, à la recherche d’une goulée d’air. Quand le père ressort cinq minutes plus tard le fils comprend alors que le père ne s’est pas coupé et se surprend à apprécier le plaisir d’un grand danger évité cumulé à un sentiment d’intense culpabilité, dès lors il poursuit mine de rien le visionnage de la cassette qui montre maintenant dans un effet de rapprochement rapide une série de taches noires sur fond blanc, assez raccordées et unies par des bâtonnets tordus que l’on identifie peu à peu comme les ramifications d’un arbre ; il pousse un soupir de soulagement mais se garde bien d’avertir le père au sujet du drame qu’ils viennent de vivre. Tous deux habillés, prêts à sortir, propres, intimes et éprouvant le plaisir de partager l’usage de lieux, ils prennent un moment de détente et leurs deux visages se tournent vers la nouvelle séquence qui apparaît à l’écran ; dans une pièce, une télévision recouverte de plusieurs objets dont un pantalon et un bougeoir avec son cierge éteint diffuse les images d’un bâtiment filmé d’abord du sol ensuite du haut de quelque chose qui pourrait être une grue ; on peut voir que la scène se déroule dans une chambre habitée par une jeunesse tumultueuse, et cette impression est encore accentuée par l’arrivée dans l’entrebâillement de la porte en arrière-plan d’une personne chaotique qui prononce quelques mots inaudibles ; quelqu’un passe dans le champ et se dirige vers la porte, puis revient, la caméra se déplace avec elle puis retrouve son immobilité, posée sur ce qui semble être une table ronde ; la scène qui débute à ce moment montre en pleine conversation plusieurs garçons rebelles et une jeune fille, tous trois exilés en Suède pour y comploter, sans aucun doute, certains des meurtres les plus graves qui soient. Un envol de pigeons massacreurs désagrège brusquement l’écran et c’est alors le retour dans le rôle principal d’une neige qui met un terme brutal au déroulement du spectacle familial. Le visionnage terminé, le thème de l’œuvre du fils, selon les dires du père, semble être la désagrégation des lignes géométriques ou bien c’est un témoignage sur la naissance de l’amour filial, à moins qu’il ne s’agisse en dernier recours d’un document très approfondi sur le gaspillage de certains dérivés de l’industrie pétrochimique. Un couteau dans la main, le fils arrête le magnétoscope, éteint la télévision et décide d’envisager une liaison très forte avec son père ; assis tranquillement sur un fauteuil, le père exprime la confiance impavide qu’il éprouve à l’égard de son enfant ; dans un même mouvement, ils se lèvent alors et quittant leurs positions respectives, se retrouvent à dix ou quinze centimètres l’un de l’autre, au seuil de la chambre, la clé déjà sortie et prête à refermer la porte sur le lieu des événements pour tout pardonner, en finir tout à fait et liquider tout le passif.

 

Dans les jours qui suivent le père et son enfant éprouvent une vraie joie à sillonner la Sicile. Comme ils l’avaient prévu ils passent longtemps à se déplacer de lieu en lieu, discutant dans la voiture et se relatant des expériences, demeurant longuement sur place à inspecter, s’imprégner, en parler et filmer. Lorsque le fils exprime tel ou tel état physiologique particulier le père fait preuve d’une tendre attention à son égard ; le fils lui signifie qu’il saura recevoir de son père et se montre appliqué et sérieux dans toutes ses paroles. Alors qu’ils en sont à discuter d’une certaine personne qui pour des raisons quelque peu différentes leur est chère à tous deux, le père confie : l’amour que j’ai pour toi n’a d’égal que celui que je porte à ma femme, ta mère ; le fils lui répond qu’il aime qu’il ait choisi pour femme sa mère. Un peu plus tard c’est avec mépris que le fils évoque les tyrans impies de la Syracuse antique, alléguant que l’on ne peut se complaire ainsi dans le crime ; il ajoute à son argumentaire plusieurs autres éléments, dont celui-ci, que toutefois il faut leur reconnaître qu’ils ne furent pas les moindres des bâtisseurs : témoins ces temples ; en exprimant cette idée cependant le fils cherche à dissimuler une déglutition due à un relent de gêne morale, tandis que de son côté le père conserve une immense assurance et paraît ne rien voir. Un autre jour, le père et le fils descendent de voiture et emportent avec eux un petit sac de victuailles. Printanière, la journée est chaude, ils sont peu vêtus, ils marchent quelques temps dans la campagne et atteignent une rivière, qu’ils longent un moment ; ils se concertent pour décider du bon endroit, qu’ils trouvent, puis commencent à déballer et consommer les nourritures qu’ils se sont préparées le matin. Quand il est repu le fils se lève et prend dans son sac la caméra du père, plus perfectionnée, et qu’il met en marche ; puis il annonce au père qu’il a l’intention d’aller filmer un petit endroit qu’ils ont entr’aperçu en passant tout à l’heure ; le fils demande au père s’il veut l’accompagner et le père répond qu’il préfère rester un peu ici, qu’il voudrait réfléchir. Il dit qu’il se sent bien, vas-y tout seul. Le fils se lève et part vers l’endroit qu’il vient d’évoquer ; il y parvient et le filme de plusieurs manières ; depuis peu il commence à utiliser une couleur qu’il sature plus ou moins, ou qu’il filtre en réglant la sensibilité colorimétrique ; parfois il n’utilise que l’image naturelle. Il passe à cette activité environ quinze minutes. Lorsqu’il revient, le fils s’aperçoit que le père se baigne dans la rivière ; ses vêtements sont étalés sur le sol, et lui-même est visible au loin, nageant avec vigueur en direction du nord. Le fils remet la caméra en marche et entreprend de zoomer au maximum ; vraisemblablement la solution retenue ici par le caméraman est de cadrer les biceps en action du père, et ses épaules qui émergent rythmiquement à la surface de l’eau. Attentif à ce qui a lieu dans le viseur, le fils est concentré sur le souple mouvement de ces deux membres à travers l’onde, et il est fier d’une telle puissance manifestée, en même temps que de l’impression que fait cet homme seul luttant avec aisance contre le flot de la rivière prise à contre-courant ; le père est beau à regarder, et sa chair pourrait être délicieuse à manger, telle est la pensée du jeune homme au moment où une nouvelle idée lui traverse l’esprit. Abandonnant brusquement l’objet du film, laissant la caméra s’échapper hors de sa maîtrise, le fils porte soudain ses mains à son pantalon dont il fait glisser la fermeture éclair, puis à sa chemise qu’il déboutonne partiellement avant de la faire passer par-dessus lui ; se retrouvant quasi-nu il se sépare sans regret de ses derniers obstacles et fait montre de toute sa splendeur de jeune homme ; s’emparant, dans un troisième mouvement, du tas de vêtements qui a précédé le sien sur le sol, l’enfant se reflète bientôt en pied dans la rivière, un peu perdu dans un costume Armani, Cerruti, de bonne coupe quoique trop grand pour lui : debout près de la rive, fier, serein, et emprunteur, le fils élabore alors dans sa tête une attitude fondamentale qui ne le quittera plus, et tandis que le père de retour se hisse sur la berge et se relève, droit, en pied, nu, une phrase est prononcée par quelqu’un, quelque part : tout va bien, conditions de vie à la surface de la terre : vivables, il y a deux pères sur l’île.