La mère de l’enfant est la femme du père.

 

I – Une femme seule

 

Et il y a deux tasses sur la petite table de salon et deux cuillers brillantes ; le canapé supporte un poids, il y a deux jambes nues dont l’une est repliée sous les fesses et l’autre qui tombe normalement contre un bras, avec une voûte plantaire sur la moquette et des doigts de pied repliés, la moquette supporte un poids et il y a quelqu’un assis par terre le bras contre la jambe de quelqu’un, et il y a quelqu’un qui à quelques mètres de là dort encore sous un drap ; et dans la commode de la chambre conjugale il y a trois draps et trois housses taillées pour un lit deux places. Il y a le soleil qui se lève et dans la salle de bain il y a des produits pour l’homme et des produits pour la femme, il y a des flacons pour les cheveux de l’homme et des bouteilles pour les cheveux de la femme. Et il y a des serviettes pour la femme et l’enfant et l’homme et il y a des affaires pour rendre propres tous les corps. Et sur une étagère dans la chambre conjugale il y a des rangées de livres qui appartiennent à l’homme et qui dans quelques mois auront disparu. Mais pour l’instant il y a deux tasses qui quittent la petite table et y sont reposées chaque fois plus vides chaque fois moins pleines chaque fois ayant donné un peu plus à boire aux bouches conjugales. Et il y a le soleil sur un manteau dans l’entrée et il y a quelques mois qui s’écoulent, il y a des journées, des portes qui claquent, des serviettes qui sont humides sur des corps qui sèchent et des cassettes dont la bande a tourné, rendant leur fruit et libérant leur sève et il y a des livres dont la tranche connaît jour après jour de plus en plus de plis et qui sont pris et reposés auprès d’un fauteuil et qui un jour sont déplacés sur une étagère. Et il y a des assiettes et des couverts qui se remplissent de nourriture et qui une fois utilisés sont lavés pour la prochaine fois. Et il y a ce jour où il y a pour la dernière fois pendant cinq ans les traces des lèvres de l’homme sur une tasse dont on assimile le contenu, ce jour où le manteau pris laisse le porte-manteau vide et fait apparaître le soleil sur le mur. Il y a alors des pulls de laine qui ont disparu et des corsages en coton qui restent, il y a une collection de CD décimée qui tout à coup ne sait pas trop si elle doit se réjouir de toute la place qui lui est faite et qui doute si c’est pour elle une occasion de mieux respirer, il y a un rectangle qui apparaît en plus clair sur un mur, pendant deux ans il y a des cendriers

Il y des nuits trop longues en janvier verglacé qui laissent leurs cendres et leur fumée

qui se remplissent à une vitesse plus modérée sur des tables et des rebords que l’on a moins besoin d’essuyer. Et dans la chambre du jeune homme il y a toujours tout pareil dans le même désordre il y a la décoration qui change un peu il y a le lit qui a un jour changé sa place avec le bureau le lit est maintenant devant la fenêtre le bureau face au mur. Et dans la chambre conjugale il y a une place de lit qui chauffait et que je ne parviens pas à occuper et qui reste froide, et il y a les serviettes de bain qui tournent moins souvent dans le tambour, il y a une assiette que j’ai cassée l’autre jour. Il y a le réveil qui n’est mis qu’une seule fois et c’est à l’heure la plus matinale, il y a les rideaux qui s’ouvrent et les persiennes qui s’écartent et le thé que je prends maintenant seule ou avec mon fils que je réveille exprès et qui se lève. Il y a l’herbe qu’on a laissé pousser et il y a l’arbre qui a grandi et donné ses premières mirabelles, il y a ces après-midi où l’être humain s’assoit dans le jardin et ne pense à rien et met de la musique. Un jour il y a ces tasses qui se remplissent de deux thés et d’un café et ces pieds nus qui reposent sur un sac de couchage dans le salon, il y a eu deux personnes dans le lit du fils et le soir il y a quatre verres que l’on remplit de gin et qui tintent près des sourires des histoires et des rires. Il y a des cheveux que l’on a laissé pousser puis que l’on a fait couper et que l’on a éclairci : il y a des racines qui sont apparues et il y a eu des boucles qui ont été voulues. Dans les tiroirs de la chambre conjugale il y a des vêtements de femme et des nouveaux bas et une jupe dont une couture a craqué. Et un autre jour il y a le soleil dans le salon et il y a un fils qui tout à coup se sent prince étranger dans son propre royaume et doit faire un effort pour n’avoir aucun mal à partager ses terres : un fils qui s’assoit quand même et il y a deux couples de pieds qui se font face, il y a quelqu’un qui entre et qui dit tu comprends, il y a quelqu’un qui répond je comprends, il y a trois tasses dont deux sur une table et une par terre et il y a des regards. Il y a des soirs où le garçon est seul et où il sursaute parfois après minuit quand la porte qu’on ne peut pas fermer correctement claque. Quelquefois deux endroits et quelquefois un seul chauffent dans un lit et il y a un moment où des vestes de cuir sont laissées, superposées, sur des chaises communes. Il y a une statuette en ébène qui orne maintenant un coin du salon et il y a une récolte de mirabelle ; il y a des noyaux qui sont nettoyés dans la bouche et jetés par la main, il y a des chairs de fruit qui sont consommées. Il y a des traces sur l’herbe où l’on voit que des serviettes ont été mises à sécher, et aussi des endroits où l’on n’a jamais rien mis ; il y a le pied d’un arbre où, autrefois, un oiseau est mort. Un jour il y a le combiné du téléphone qui est pris et des mots qui sont dits, il y a une conversation qui ne finit pas brutalement, un appel quelques jours plus tard, il y a d’autres appels en peu de temps, il y a une voix masculine au bout du fil quelquefois, quelquefois une voix féminine et une voix masculine. Il y a une robe qui est trop usée et qui est jetée avec un pincement au cœur. Des lettres sont reçues et des cartes postales, un jour il y a une carte postale, elle dit : à samedi. Il y a deux coups à la porte et le jeune homme va ouvrir. Il y a les deux amis qui entrent et une poêle fume et des légumes sont accommodés au citron, on les mange, il y a quatre tasses le lendemain matin, on range à nouveau les sacs de couchage. Puis il y a une tasse et un bol ; il y a des vêtements qui sont enfilés et des clefs de voiture qui sont prises et une voiture va à l’aéroport. Les jours suivants il y a une tasse, un vendredi une nouvelle sorte de thé fait son apparition sur ma langue. Il y a ces jours où je n’ai pas souffert de la solitude contrairement à ce que j’avais pensé, et cet automne où, à cinq heures, la lumière était si douce et rougeoyante ; ces jours où j’ai dansé toute seule si l’on peut dire que j’ai dansé, j’avais de la musique et je le sentais. Il y a une maison qui est belle dans le silence et une piscine dans laquelle je me baigne maintenant tous les matins, et où je côtoie les feuilles mortes et les brindilles desséchées, qui flottent bellement à la surface avant de tomber au fond. Il y a le fond où je vais parfois et la surface où je remonte, il y a aussi l’entre-deux où quelquefois je me complais. Il y a toute une série de nouveaux disques qui sont étalés par terre entre deux coussins ; il y a ce jour où je les rangeais en chantonnant et où j’avais mis des lunettes de soleil et où je m’étais coiffée avec un bandeau, et où tu es rentré tout à coup et où tu m’as dit : mère, t’es jolie comme ça, ça te va bien. Il y a deux tasses et elles fument et il y a le soleil à travers les persiennes le jour bleu et la lumière rouge ici de la lampe de salon que je viens d’allumer.

 

Je voudrais décrire la conscience comme une grande chambre avec persiennes : je voudrais dire qu’il y a un accès, une vue sur une piscine aux tranquilles eaux vertes. Je crois qu’il y aura encore souvent ces masses liquides circonscrites derrière nos têtes, je ne pense pas que l’on pourra s’en passer. Cette lampe de salon est importante et être nue est important. Il ne s’agit pas d’orienter le regard, parce que le regard rhabille les seins, les fesses et la vulve pour les déshabiller à nouveau. Mais d’être nue. Il vaut mieux que ce soit toute la peau qui soit au contact du béton de la terrasse, autour de la piscine ; c’est mieux pour la peau, mieux pour moi. Je pense qu’il est inutile de vouloir trop en dire. Je voudrais décrire le contact de la voûte plantaire, de tout le pied, puis de la cheville et du mollet, avec l’eau froide en hiver (car je me baigne aussi en hiver) comme la sorte de soupir silencieux que pousse une conscience vague quelquefois. Je ne veux pas trop en parler mais il y a beaucoup de problèmes, nous le savons, il y a par exemple le problème de cet homme qui habite si loin et dont on pourrait décider, si nous en avions le pouvoir, d’en échanger la mort soudaine contre, pour nous, un avantage immédiat. Il y a le problème de cet homme lointain dont le sort pourrait être facilement réglé, quelqu’un arrive, nous pose une question, nous indique l’enjeu, et nous choisissons. Cet homme, dont on ignore tout, son âge, ce qu’il fait dans la vie, est-ce qu’il tient quelque chose dans sa main en ce moment et qu’est-ce qu’il est en train de dire si en effet il dit quelque chose. On ne sait rien de lui, et l’on est invité à choisir entre lui, et par exemple, une forte somme d’argent, n’importe quel argent, comme on veut, on peut être payée en devises nationales, étrangères, métaux ; en échange de sa suppression immédiate, on peut demander une maison plus grande avec une nouvelle chambre pour les enfants ou le fils unique, des bijoux très chers, un véhicule, un autre homme, ou peut-être même rien, juste un peu d’eau. Gratuitement, pour rien, pour un verre de vodka avec du jus de fruit. On peut demander cela en échange ; on est sommé de décider. Et l’on décide. Et il y aura toujours dans la conscience au moins trois ou quatre petits cendars accueillant des clopes allumées sur des tables avec ou sans napperons. A plusieurs endroits, il y a des chances qu’elle soit longtemps encore brûlée ou consumée et que cela fume et qu’il faille ouvrir en grand les portes-fenêtres. Il y a des chances, ça se peut bien, c’est fort probable. Il y aura toujours cela dans la conscience, ou au moins il y a ça, dans le silence : une femme, adulte, mère, temporairement seule, est assise dehors, par terre, au soleil, adossée à un mur froid, les jambes nues étendues sur le béton de la terrasse. On peut habiter n’importe où, on peut ne pas habiter du tout, il y aura certainement cela : le temps passe, il fait beau aujourd’hui, il a plu toute la semaine dernière, je suis assise devant une piscine, feuilles mortes, eaux vertes, je n’échange rien contre la mort.

 

Maintenant tu me dis que tu vas revenir, très bien. Au téléphone, tu ne peux pas savoir combien j’ai été heureuse de retrouver ta voix. Cela t’a fait pareil, je le sais : on n’oublie pas. Tu me dis que tu as aimé me revoir, filmée, là-bas, avec notre enfant. Tu me demandes mon avis, tu me questionnes sur mon existence actuelle, tu me dis que nos amis sont allés te voir en Sicile, et qu’aussi notre fils t’a visité. Tu me dis ce que vous avez fait et ce qui s’est passé et tu me racontes son nouveau goût pour l’élégance. Je te dis qu’il est revenu et qu’il m’a tout foutu le souk, et il m’a l’air aussi à l’aise en costume, les cheveux peignés, les doigts propres, que je le trouvais beau crasseux, avec ses vêtements troués et sa manière de tout manger trop vite. Tu me demandes si je travaille encore et je te dis que j’ai arrêté, que je fais des balades, que je l’emmène parfois, que l’on m’a donné un chat dont je m’occupe, qui est tout gris et petit. Je te raconte des choses et je vois bien l’intérêt que tu y prends. Je te parle de sexe, crûment ; je te dis que je suis dans une période, cela m’est arrivé quelquefois, où je ne peux pas me faire jouir seule ; que j’ai seulement envie, mais pas de fantasmes en ce moment ; que quelques petites choses ont changé. Tu me demandes où je suis, présentement, comment je suis habillée, ce que j’ai fait ; adossée au soleil, la main sur le téléphone fixe dont j’ai tiré le fil au maximum, puis couchée par terre, je te raconte que je me suis réveillée, les persiennes ouvertes, que j’ai bu un verre d’eau, que j’ai pris une douche. Quand je te raconte je retrouve tout le goût que cela avait, et je m’interroge sur cette étrange chose, de l’affection qui peut perdre sa saveur sans la perdre, et la retrouver en en disposant à nouveau totalement ; je dis que cela n’a certainement pas d’égal, que les propriétés sont d’habitude dans les choses, qu’ici c’est différent, ce n’est pas comme du charbon qui pourrait être blanc comme neige ou un lion qui pourrait par erreur faire l’amour à une biche. Et tu m’écoutes. Et je te renvoie tes questions et tu me dis que tu as assez d’argent pour vivre pendant au moins un an, sans trop dépenser. Tu me décris le bâtiment que tu as supervisé et construit et tu m’envoies une photo. Et je la regarde : c’est un beau bâtiment. Tu me dis que c’est une belle œuvre, et je la vois et je dis : oui. Et notre fils en dit la même chose. Et je dis : oui. Je sais que ma voix produit sur toi un effet sensuel. Cela serait mal dire, que de décrire cela en utilisant des termes comme « exciter » ou « séduire » ; je sais que cela te remue, que tu ménages de longs silence, même quand nous en avons dit suffisamment, même quand j’ai dit : je suis d’accord, viens ; tu te tais, et tu restes en ligne, en espérant que je vais parler ; et je parle, car j’ai encore tant envie de te faire plaisir. Pas de t’exciter ni de te séduire : être près de toi, loin de toi, te faire plaisir. Je ne peux plus jouir actuellement parce que je n’ai pas le cœur à motiver des mensonges ; je me sens très bien, crois-moi, mais je suis dans la situation de l’homme qui est à l’autre bout du monde, et qui sentirait qu’on parle de lui ; il ne se sent pas mal, juste, il attend, il attend qu’il n’y ait plus de mensonge, qu’on ne troque pas sa chair contre des vapeurs. Je ne dis pas qu’il espère : il attend ; ni qu’il est serein, calme, que tout dans sa tête est empreint de clarté, non : mais, il se tient debout, il se met dans l’expectative, il attend que le mensonge passe son chemin, ne le croise plus, ou alors qu’il continue et finisse d’attenter à sa vie. Il attend qu’on décide entre lui autoriser à continuer sa vie, à poursuivre tous ses projets, à rentrer chez lui, à travailler, et préférer le tuer et avoir une nouvelle maison, de l’argent, n’importe quoi. Il attend qu’on décide, que le déclic se produise ; qu’on soit, à l’autre bout du monde, une femme, qui ne lui veut rien de mal, qui n’a même pas pensé à lui, sur qui, simplement, n’a pas prise le secret, et qui est simplement étendue, heureuse, sur le sol, près de la piscine à l’eau froide, au soleil, dans l’air froid. Je te dis qu’il y a chez moi maintenant cette volonté de simplifier, de ne pas trop en faire, de faire des rêves sans chevaux fougueux dedans, sans volcans, sans catastrophes, dénués de villes souterraines, d’agresseurs et de refuges, juste moi et quelques éléments de ce que j’ai fait la veille. Tu me dis que tu comprends, que tu savais, que toi aussi, que c’est la bonne période de la vie. Tu me demandes si je suis d’accord. Il y a cette question, il y a un vase avec des fleurs fanées que je changerai aujourd’hui, il y a notre fils qui a proposé de mettre de l’herbe dedans, l’herbe c’est beau ; il y a la voiture avec la poussière dessus et les endroits, en bas, que les passages dans les flaques d’eau résiduelles ont lavés ; il y a de la place dans les tiroirs de la salle de bain pour un nombre double ou triple de serviettes de toilettes ; il y a des pulls dans la penderie qui vont se serrer, et des étoffes qui vont à nouveau se côtoyer sur des cintres, il y a leur indifférence à cela et il y a notre joie à cela. Alors je te dis oui, reviens. Il y a de la place, je te dis, il y a une statuette d’ébène que l’on m’a offert et que je n’enlèverai pas, je te dis d’accord, je te dis quand, tu me dis que tu veux bien, il y a cet accord entre nous que l’on n’avait pas vu s’interrompre, il y a cinq ans, et peut-être il était toujours là, juste il était espiègle, il y a partir, il y a revenir, je te dis : viens, mais nous avons à parler des secrets, il y a trois tasses un jour, je te dis : viens, discutons-en.

 

II – Une femme libre

 

Le thé fume dans la tasse et tu ouvres la porte, et tu es là, maintenant. Il y a de larges fissures dans la piscine en béton mais l’eau qui est l’eau la plus pure qui soit, de l’eau de pluie avec dedans des débris végétaux retournant à l’inorganique, cette eau ne fuit pas. Elle reste là. Elle n’attendait pas, elle était calme, claire, cernée par l’herbe verte. Tu es là, maintenant, tu es à ma porte, tu n’es pas venu depuis longtemps sous ce soleil, dans cette lumière de la maison, tu la retrouves, je ne sais rien de ce que tu es maintenant, nos amis commun m’en ont parlé et j’en ignore tout en réalité, qu’es-tu devenu et être encore avec toi sera-t-il possible. Mais il y a cet homme de l’autre bout du monde dont on ne sait rien et cet homme plus près sur lequel il y aurait beaucoup de choses à dire. Viens, avance, viens, ferme la porte derrière toi, tu ne me vois pas encore, il y a un bouquet de fleurs un peu passées dans un vase bleu, viens, je ne sais pas ce qu’elles font là, tu comprends, je suis troublée, je ne me rappelle plus bien, viens, je suis en colère, je suis un peu irritée contre la part joyeuse de moi-même, je suppose que tu ressens un peu la même chose, viens me le dire, viens, entre. Te voilà. Tu as des bagages, tu n’as pas tout ramené, tu attends de voir, tu ne souhaites pas subir d’affront mais je te dis, viens, je suis d’accord. On parle un peu, on voit. Tu es là maintenant, tu es devant moi, tu es à l’heure, j’ai mis les deux tasses dehors, je suis dehors, devant la piscine délabrée. Tu viens, tu t’assois. Embrasse-moi sur la joue. Tu m’embrasses sur chaque joue, légèrement, profondément. Tes cheveux ont poussé, tu reviens du sud, tes lèvres sont roses, je suis adossée dans le jardin, je porte une culotte blanche et un long tee-shirt jaune, assieds-toi près de moi, porte la tasse à ta bouche, ne dis rien pour l’instant, écoute-moi.

 

Je pense qu’une plante est le point de départ absolu de ce que j’ai à te dire. Ce point de départ a des racines profondes dans un sol riche. Laisse-moi te dire cela : il y a une maison, un jardin ; quelque part dans le jardin, un hiver : une graine. Personne ne la voit. Il y avait un arbre fruitier ici-même, sais-tu ? Il nous faisait trop d’ombre. Un jour, il a –je ne sais pas : il a disparu, il est parti, on l’a coupé. Le pH a changé, ou il y a eu une révolution dans le nombre des oligo-éléments présents en sous-sol. Les animaux ont souvent des cortex cérébraux avec lesquels ils guettent leur environnement : on les voit, inquiets, jeter des regards de tous côtés, trembler sur place, inspecter, puis, rassurés, se poser, se coucher en boule et s’étaler langoureusement. Les plantes, elles, réfléchissent. On ne leur fait pas de tests, d’électroencéphalogrammes, de mesure de tension, de pouls. Elles sont dans leur écorce de graine, tranquilles, les yeux dans le vide, assises sur un canapé-lit, et réfléchissent intensément. La dormance d’une graine peut durer des années – et on ne peut pas dire si telle ou telle, sous prétexte qu’elle ne sort pas de la terre, est morte, décédée, gisante sous trois centimètres d’humus : c’est peut-être simplement qu’elle attend le bon moment. Et un jour, ce moment vient. Parce qu’il a fait beau dehors, parce qu’il a plu, parce qu’elle s’ennuie à l’intérieur ou se sent maintenant épanouie ou pour toute autre raison. La graine, tombée en terre, réfléchit à nouveau. On la voit, tendue, nerveuse, réfléchir à nouveau, sous l’herbe, près d’une piscine fêlée. Puis elle prend son essor et rassemble ses molécules organiques, et commence à se développer – ici, là où elle est ; elle bouge, en quelque sorte autour d’elle-même. Elle porte des lunettes de soleil, elle est belle, elle s’organise maintenant autour de ce qui était déjà, pour ainsi dire, son espace virtuel. Puis elle s’étend encore, enfin elle sort largement de terre. Son axe est souple et fin mais solidement implanté, elle apparaît, au milieu de l’herbe, dans toute sa lumière. Il y a une maison, une piscine, deux tasses de thé. Elle est là, elle assimile les U.V., la photosynthèse est son activité en ce moment ; la dormance est finie, elle émet un parfum, elle attire les abeilles, les êtres humains viennent également, pour la cueillir. Elle est assise là, au bord du jardin, matinale, nerveuse, tendue, en tee-shirt jaune, les cheveux châtains, mi-longs ; pacifique, puissante, lumineuse, solaire.

 

Mon doux mari, ouvre les lèvres, bois ton thé, il va refroidir. Je ne sais pas si je pourrai à nouveau te toucher, mais que je ne te touche plus, la chose est claire, c’est inacceptable. Tes mains sont abîmées et solides. Tu l’aimes ? C’est à la cerise. Ne dis rien. Tu souris. Voici ce que nous allons faire. Tu prendras la chambre du haut, moi, je dormirai dans le salon, face au jardin. Tu es d’accord ? Oui. On ne va pas trop se toucher pendant quelques jours, je te mettrai sur le lit, je prendrai ta tête contre mes genoux, je te dirai des choses. Il faut encore parler, maintenant il faut encore lever le voile, enlever le tapis et mettre à nu la terre, il faut à tout prix rester là, s’asseoir, il faut arrêter de s’en aller. Écoute.

 

Je jouissais secrètement de certaines de tes attitudes trop mafieuses, de certains de tes regards par trop empreints de grand banditisme. Sensoriellement excitée par ce que je percevais en mon for intérieur comme des attaques intrusives, hostiles donc, mais que je me sentais capable de maîtriser, voire d’instrumentaliser, je bénéficiais en conséquence de cette série de petites angoisses quotidiennes que j’éprouvais dans ma relation avec toi. Tu n’y étais volontairement pour rien, en ces fantaisies de ma personne ; je crois même, que tu ne t’en apercevais pas. Comment aurais-je pu te porter responsable, au sujet d’interprétations qui ne tenaient guère qu’à moi-même ; dans un simple chapeau Mossant, je voyais un Stetson vicieusement vissé sur ta tête – un Stetson sur lequel le sang de divers trafiquants criminels avait giclé et séché. Qu’il n’y a pas qu’une personne, sous une paire de collants filés et une petite jupe grise chic, la cause est entendue.

Je m’attachais à toi avec des yeux de renarde prise au piège léchant sa jambe gainée de soie et en éprouvant une émotion agréable et diffuse dans tout le corps. A l’autre bout du monde, un homme est tué, c’est intéressant ; ici, une femme est violée, c’est excitant. Appuyée contre la machine, jouissant, je baissais deux lourds rideaux de velours grenat sur mon authenticité, afin d’accueillir le plaisir ; à petites doses, se brûler les doigts sous le jet trop chaud de la douche qu’on s’escrime à régler est quelque chose qu’on accomplit parfois dans un parfait bonheur.

Dans une étagère de style moderne, aux lignes dures et épurées ; dans un dessus-de-lit trop lourd, à moitié étouffant, et sous un corps ; et sous les traits dessinés d’un homme nu, pensif, à côté d’un violon abandonné, je fixai – je le sais maintenant, j’ai réfléchi, j’ai maintenant de larges corolles – une suite de scénarii portant sur des gens attaqués, des femmes prises, des enfants écartés, des membres disloqués, un golfe qui s’ouvre. Pendant des années, je développai à tes côtés la peur et l’envie que la maison fût investie et des choses volées. J’attendais près de la porte avant que tu rentres, saisie d’angoisse légère en entendant tes pas, puis je me présentais, m’offrais, quand tu l’ouvrais. On allait dans la chambre, je me sentais disponible, moderne, métallique. L’idée que quelqu’un, toi par exemple, puisse convoiter tout ce qu’ici de précieux je possède, me venait constamment, avec une allégresse inquiète, légèrement trop forte. Je tiens à préciser que je n’étais alors nullement malheureuse et aucunement dans les affres ; simplement, j’avais, et j’ai eu jusqu’à il y a peu de temps, l’impression que quelqu’un, ou plutôt quelque chose, captait en moi l’essentiel du résultat de ces besoins d’accomplissement. Pour être plus précise, je sentais que les années 0, 1, 2, 3, 4 et ainsi de suite de ma vie réclamaient, gouffre gentiment sans fond, leur quota de petites réparations égocentriques, tristes, impures, pas assez franches ; j’imaginais une couleuvre mi-douce mi-aigre se faufilant dans la voiture conjugale par le pot d’échappement, et nous sans rien savoir, montant dedans, roulant vite, un soir, fenêtres ouvertes, en tee-shirts.

Dans cette « économie générale » de mes plaisirs, tu en étais venu à t’intégrer au millimètre près, à tel point qu’au final, je n’appréciais plus tellement ta personne, mais plutôt les violentes impressions que je fabriquais à partir d’elle. Il est clair que tu as probablement fait de même, et que c’est pour cela que, dans un jardin, sous une douche, dans un lit, un couple « bouge le ventre » soudain ; mais clair également que maintenant, à quarante berges, vingt rivières, chacun se doit d’être libre avec sa douleur, et qu’il y a là, dans ces phénomènes, des ailes que le papillon à l’affreux visage doit apprendre à ne plus faire battre. A quarante berges, vingt rivières, des joncs poussent sur les bords et les promeneurs doivent être calmes sous leurs ombrelles de polyester.

 

Et c’est bien de cela que je parle. Juments poursuivies dans des prés sans fin, – femmes jeunes, fuyant des villes s’effondrant, et volant tout-à-coup par-dessus les nuages jusqu’au réveil, – attitudes corporelles inspirées en droite ligne d’images bâties autour de cambrioleurs entrés dans de riches maisons accueillantes dont on aurait forcé les portes et dévasté les vitres pourtant propres, – il est temps pour vous de saluer, tirer votre révérence et quitter la scène dignement. Tels fantasmes, vous êtes appelés à disparaître : laissez l’épouse en paix avec l’époux et l’enfant, au rez-de-chaussée de la maison qu’on va de plus en plus laisser évoluer dans un subtil équilibre entre abandon et soin, sans infraction. Et ensuite ? De vraies fleurs faneront dans de vrais vases et seront remplacées. Des voitures se gareront et la coupure de leur moteur n’engendrera aucune émotion derrière le visage des habitants calmement occupés à des activités paisibles. Il faut maintenant que dans chaque pièce, les muqueuses, les cheveux, les matières dont sont faits les vêtements et les meubles aient leur discours serein à prononcer. Le corps du cambrioleur amoureux apparaît maintenant sans armes, sans attributs, sans pied-de-biche ni objet qui luisent ; il est couché dans l’herbe d’un jardin et ne conserve rien de précieux par-devers lui. La piscine est calme et aucune femme ni aucune jeune fille n’y sera jetée. Je le sais. Clarté.

 

III – Une femme vivace

 

Une sorte de lumière vécue de très près entoura le foyer conjugal/parental dans un grand mouvement protecteur de retour à l’intégrité familiale, et à partir de ce moment, beaucoup de temps se passa à dormir. Pendant chacune de ces après-midis modernes, très chaudes et sentant l’alcool, la mousse brûlée et les pommes cuites au feu, les membres décontractés de la sainte famille contemporaine évoluèrent, les pieds nus, d’un tapis sale et déchiré étendu devant la télé à un fauteuil recouvert de velours et placé dans un coin pour lire, d’une petite table de salon rectangulaire où fumaient des clopes attendries et voluptueuses à des confins herbageux de piscine mal entretenue. S’endormirent, pour peu de temps, mais chaque jour pendant un été, une femme apaisée, traditionnelle avec quelques reflets mordorés sur le dessus, sur la pelouse avec un coussin ; un homme jeune, blond, gracile et gentiment méchant, étendu en vrac comme un bouquet de fleurs sauvages maladroitement cueillies lors d’une promenade aux champs dans sa chambre à la porte mi-close, sur un lit aux draps froissés refusant d’occuper correctement le terrain du matelas, lui, étendu sur le dos, la tête inclinée, un casque de walkman vissé sur les oreilles ; et un homme mûr, mais pas talé, vêtu d’un pantalon de costume Armani, Cerruti, porté sous une chemise presque grunge ou gothique à cause de cet aspect sombre, puissant, fin, dormant habillé donc, ou se reposant sans avoir pris la peine de se dénuder pour ainsi dire ; et comme ils dormaient tous les trois sur le coup des quatorze heures, et comme il n’y avait aucun bruit dans la maison du bonheur, s’endormirent également, sur la pelouse, après s’être avancés à pas lents et avoir tendu une oreille inquisitrice, inquiète, deux chats amicaux et sauvages venant ponctuellement jour après jour s’informer sur l’éventualité (contre se laisser toucher un instant) de grappiller en douce quelques restes carnés, se voyant répondre oui, ou parfois prenant sans qu’on leur aie répondu, et mangeant et, arrondis, s’affalant sur place, pris de torpeur alimentaire. Sombrèrent aussi dans un sommeil léger les plantes, mauvaises herbes et bons arbres fruitiers, troènes neutres, géraniums en pleine forme poussant là par erreur, tous réunis dans la même et vigilante indifférence morale ; puis s’éveillèrent. La mère ou l’épouse, le teint frais, les yeux plissés, yeux de quarante ans appartenant à une femme de quarante, ni plus ni moins, sortit de la zone de non-être et enleva de sur sa joue plissée de longs brins d’herbe vivace. Aux bruits des petites cueilleres qu’on laisse tomber avec un tintement dans des mugs de terre cuite, l’époux dessilla ses paupières et rejoignit sa femme dans la cuisine, lui caressant d’une main alerte les épaules, le dos, glissant vers la croupe ou, disons, les fesses – puisqu’il a été décidé qu’il ne serait plus parlé ici de chevaux fougueux galopant sauvagement dans la haute végétation des pampas. Ils préparèrent le thé en discutant à voix basse, puis portèrent les trois tasses de la famille ours jusqu’à la table de jardin – voyage à pas léger sur un parquet luisant qui réveilla le garçon. Bébé ours s’assit dans son lit, ôta de sa tête les écouteurs de la techno pour ursidés, et se dirigea vers ses parents étrangement dépourvus de pelage autant que d’oreilles rondes ; il s’assit alors sur le rebord de la piscine où il plongea gaiement deux pieds nus, « histoire de voir s’il y a moyen de choper deux trois truites avec les gros orteils ».

 

Et dans sa vie à elle dès lors des images douces d’objets apprivoisés, non les rêveries menteuses à propos de la possibilité de s’exciter sur le sujet d’un homme à faire mourir et de la mort duquel profiter, mais quelques arrangements inoffensifs et importants, à la trivialité avérée, mais redéfinie : une veste de cuir marron est placée sur la partie basse de la vitre du scanner, posé à l’horizontale ; un peu de lait est déversé dans un coin, un peu de vin, et une branche d’arbre coupée fait la jonction entre les trois éléments ; le couvercle est rabattu, la lumière enregistre et retranscrit en pixels et le tout est sauvegardé ; ou : deux bouteilles dont les étiquettes ont été grattées sont posées, l’une debout dans le coin inférieur droit, l’autre couchée, oblique, du coin inférieur gauche au coin supérieur droit ; elle place un miroir détaché de la salle de bains sur le tout, scanne et sauvegarde ; ou : avec une cuillère à café, elle prélève dans le jardin un peu de terre sablonneuse qu’elle verse dans un pot à confiture ; avec ce sable, elle forme des motifs sur la vitre du scanner, des sortes d’ondes, avec des verticales ; elle met en marche l’appareil, retraite l’image, modifie la saturation et varie la couleur ; elle superpose le résultat à une photo de ciel bleu-blanc, et sauvegarde l’image.

A 11 ans, elle apprit à conduire dans les endroits déserts, champs, longs parkings souterrains ; en pleine croissance, mais rapprochant quand même le siège pour pouvoir embrayer. A 18 la voiture paternelle reste difficile à obtenir, et le frère a la priorité. Mais conductrice admirable, calme, attentive, rapide. Un jour, à 35, son mari l’avait quitté, ou elle avait quitté son mari, peu importe ; ce jour même, prenant sa voiture, roulant vers le centre, se garant en double-file, warnings, entrant en furie dans le magasin, et disant, sans attendre son tour et montrant du doigt : « celui-là ». Elle chargea le coffre avec un gros processeur, grand écran, clavier et souris paramétrables ; et ruinée. Elle installa la chose dans un coin du salon, apprit les fonctions et jeta un coup d’œil vers le jardin ; un chat tranquille et assoupi, de l’herbe ; dans le salon : les objets importants de la vie banale. Peu après, à la bibliothèque municipale, elle colligea les revues d’informatique, toujours aussi furieuse, avide, calme, attentive : elle fixa des yeux un scanner cinq étoiles pour un bon rapport qualité/prix et retourna au magasin plus calmement ; elle attendit son tour, annonça ses besoins, interrogea sur la résolution maximum ; sortit son carnet de chèques et paya. Pendant cinq ans, alors, un écran affichant des Quartier de pomme avec mouchoir en dentelle et cercle blanc, Ryôkan Moine Zen & deux pans de fourrure brune, Tasse de thé vide près d’enveloppe timbrée rouge ; un disque dur bondé de Nature morte à la bouteille de gin, Deux myosotis, Satin bleu et bracelet de perles ; enfin une imprimante sortant à la chaîne des Adolescent aux lunettes noires, Femme seule en corsage orange, Adolescent triste aux cheveux mouillés.

 

Comme un bouquet de fleurs fraîchement coupées, ils s’arrangèrent pour occuper l’espace du foyer à la manière de colonies végétales intelligentes organisant des zones de symbiose et des espaces d’hégémonie. L’épouse vécut donc en bas, dans le salon, le jardin, et une petite chambre, comme une plante assez stable et relativement adaptable, du vent extérieur au calme intérieur, mais décédant sans la lumière ; le mari plaça ses affaires de travail dans les hautes régions arides et obscures des demi-montagnes, à droite après l’escalier ; enfin le pollen filial, tombant d’une chambre du bas, allait où le vent le poussait, une fois lisant dans le jardin, une fois dormant la journée en haut auprès du père, une fois visionnant une cassette en bas dans le salon.

De même se partageaient-ils les ressources lumineuses disponibles dans l’univers. Il n’aura pas fallu de longues et difficiles négociations entre des diplomates habiles et fourbes parlant difficilement deux ou trois langues vernaculaires. Amoureuse des activités photosynthétiques telles regarder pousser une plante ou scanner un chapeau-cloche, l’épouse demanda et obtint la lumière de l’astre solaire : le matin, à dix heures, debout contre la porte vitrée, un jus d’orange ou un martini à la main. Dans sa zone au-delà de l’escalier, l’époux caressait chaque soir plus intensément les grandes ailes suaves de la nuit lunaire posée endormie à sa fenêtre, nuit qu’il consacrait à ses études d’ingénierie architecturale. L’enfant, lui, oscillait entre de longues nuits dormies de jour près d’un massif de rosiers ou à l’arrière d’une voiture sur des sièges d’acrylique, et de courts sommeils instables effectués à l’une ou l’autre extrémité de la nuit ; quand à ces moments-là, crépuscule ou aube, il se levait et entrait dans le salon, il trouvait le matin la mère endormie sur le canapé-lit et qui s’éveillerait bientôt, ou trouvait autre chose : son absence, le canapé vide, et l’assurance qu’elle était en haut, son corps de mère allant et venant sur le membre lubrifié du père alors pas encore couché, le père léchant ce sexe et ces seins de la mère d’où le fils tire son origine et où il s’est abreuvé. Car, ainsi vivent et se reproduisent les plantes en biotope littoral, celles féminines qui sont du matin rejoignant au sein de leur lit obscur dans leur chambre aux persiennes closes celles masculines qui sont du soir.

 

IV – Une femme nue

 

Et dans la chambre du père il y a une main effilée qui remonte vers une nuque entre des grappes de cheveux noirs qu’elle enserre et il y a deux lèvres d’une bouche ovale comme un œil de femme entrouvert, qui rencontrent deux autres lèvres, mais d’homme ; et dans le palais de la mère il y a des dorures et des meubles précieux et des canines qui brillent de salive comme des cristaux ou des rubis dans un pré à l’aube et de petits personnages mentaux, nus, humides, roses, qui viennent en apprécier le confort l’aisance et la texture ; il y a la maîtresse de maison souveraine et amoureuse qui accueille la langue étrangère son invitée dans les règles de l’art, il y a sa large robe de satin ou sa jupe de coton gris passée au-dessus d’une paire de collants noirs qu’on enlève, il y a ces muscles roses et pulpeux qui visitent les maisons palatiales, vénitiennes, aristocratiques, et en goûtent les suaves et riches mollesses argentines, il y a l’époux assis, nu, les jambes allongées, et l’épouse accroupie au-dessus et qui lui prend la bouche, au-dessus, mais pas haut, pas dans le ciel, juste : au-dessus, ici, il y a les mains de l’homme qui enserrent la taille de la femme et la main de la femme qui flatte le col détendu de l’homme, il y a comme le souffle d’une brise légère à travers la fenêtre ouverte et les persiennes mi-closes, il y a dans ces visites de l’épouse retrouvée à l’amant perdu quelque chose de solennel et de grave, il y a, sur une langue, comme le goût d’un fruit mangé un peu aigre par une petite fille, et comme le goût d’une langue qui un jour, devant une assemblée, alors qu’elle se devait de bouger et formuler des sons, se bloqua, car, pensait l’étudiante à qui elle appartenait, ce n’est pas le lieu et ce ne sont pas les personnes, il y a, dans cette langue, comme le souvenir de quarante années d’existence passées à tourner et absorber les nourritures et les liquides et dire les mots et chuchoter les choses, il y a eu, sur cette langue, parfois, l’air frais passant fraîchement soufflé et sortant de ma bouche pour atterrir devant mon visage sur l’image de l’école où, levée trop tard, j’avais tardé à emmener mon fils, et lui qui se tenait là tout jeune, me regardant une dernière fois de loin, il y a eu, m’as-tu dit, sur ta langue, le goût de cette fille que tu aimas follement, dont tu me parlas, et de qui un jour il me traversa l’esprit d’imiter les manières, que tu me décrivais, puis j’abandonnai, il y a aussi, sur ta langue, la sorte de reliquat de fumée humidifiée qui vient des tonnes de clopes que tu t’enfournes quand tu travailles, et sur la mienne, et dans mon esprit, je crois, cette impression, agréable, d’acquiescer silencieusement à ce travail en mordillant doucement et malaxant cette langue qui subit de multiples conséquences et retombées,  il y a les langues qui vont et viennent dans les châteaux urbains où le jour perce à travers les rideaux grenadine, il y a, dehors, les jardins et les parcs flottant dans le bel air bleuté de la pollution, il y a les enfants qui se reposent au pied des arbres et les rouges ballons clairs qu’ils ont lancé rapides et qui déchoient lentement, il y a en plein été des feuilles mortes qui tombent dans les pommes suite aux caresses frivoles du vent, il y a, dans les palais, des gencives poussiéreuses où s’assoient, apaisés, les voyageurs fatigués portant sur leurs épaules responsables des visages mélancoliques de Vierges d’art moderne, Vierge à l’Enfant, Vierge aux muqueuses, Vierge aux lunettes de soleil et sécrétions, Vierge aux contractions vaginales, il y a des sensations de verres gelés contenant de la vodka à l’herbe de bison, sorties de réfrigérateurs et portées tout soudain au soleil en terrasse et qui y brillent, il y a la recherche de la lumière et l’enregistrement de dispositifs optiques sur des plaques, il y a, dans la bouche, des querelles vite réglées pour la possession de territoires et il y a, dans la tête, des images douces de viande saignante tenue entre deux doigts et coupée au couteau à pain, des images de nylon déchiré, de beurre fondant en surface, des odeurs de métal en fusion et des sensations de troupe d’oiseaux qui se posent après un long survol entre les sillons dorés d’un champ de céréales.

 

Puis le palais est vidé et la bouche est calme, claire, il y a un parcours dans la maison nocturne qui fait passer une femme, nue, yeux ouverts, dans le noir, de la faible lumière qui passe sous la porte de la chambre de l’homme, à la lueur diffuse en haut du couloir, à la clarté diffuse du salon, avec ces points de repère : les veilleuses, veilleuse de la télé, veilleuse du magnétoscope, cristaux liquide rouges du réveil, lueur de l’écran de veille de l’ordinateur endormi, lumière sous la porte de la salle de bain où sur un fils debout la tête renversée coule une eau chaude et vaporeuse, et lumière lunaire du jardin où je vais, pendant quelques minutes, aller goûter les reflets miroitants à la surface de la piscine irisée, vieille, en mauvais état, quelques instants je pense je vais méditer sur les propriétés particulières de la beauté détruite et peut-être que je vais dire, en un parallèle fugace, qu’il n’est rien de plus beau, rien de plus au-dessus de la beauté, que la beauté détruite, celle des toits dont le cuivre rouge a bleui ou verdi, celle des coffres de bois sculpté qui ont pris de la patine, celle des statues à qui manquent les bras, des visages aux nez arrachés, celles des images géométriquement embrumées par une pixellisation trop voyante, ou peut-être, je ne penserai rien de tout cela, je vais peut-être m’asseoir et m’adosser assise sur le rebord de la piscine ou me coucher dans l’herbe fraîche, et réfléchissant à cela, il était plus de minuit, elle s’assit sur un fauteuil dans le salon, nue, en nuisette, face à la verrière et au jardin, et elle s’endormit un moment, son fils sortit de la salle de bain, éteignant la lampe, elle se réveilla, monta dans la chambre de son époux, se faufila à l’intérieur et se glissa entre les draps conjugaux, alors, horizontale, elle se mit à dormir un sommeil lumineux, moderne, grave, pacifié et sans rêves.

 

Le fils entre dans la chambre.

  • Père ?
  • Oui, fils ?
  • Père, j’ai à tout prix envie de rester ici mais il faut à tout prix que tu m’emmènes en forêt, tout de suite. Tu veux bien ?
  • Oui.
  • Mère, tu es d’accord pour que j’emporte ton mari quelques heures, à condition que je te le ramène vivant et même ayant vu les allées de la forêt ? Car c’est là que j’ai envie d’aller, il faut à tout prix que je courre. Tu es d’accord ?
  • A condition que tu arrêtes de dire « à tout prix ».
  • C’est promis Mère, j’arrête ! Dorénavant je dirai « il le faut ! c’est absolument nécessaire ! »
  • C’est noté. Allez-y, si ton père veut bien.
  • Père, veux-tu ? Ne discute pas. Il le faut, c’est absolument nécessaire ; j’ai les jambes qui me font mal à force d’avoir envie de courir. Tu veux ?
  • J’arrive.

Le fils sort et le père se prépare. Il embrasse la mère sur la joue, lui sourit, saisit sa veste Armani, Cerruti, et rejoint le fils qui attend appuyé contre la voiture noire conjugale. Le moteur est mis en marche et ils s’éloignent.

La mère met alors à exécution le projet qu’elle nourrissait secrètement depuis quelques jours. Saisissant ses bras aux fins muscles bandés, dénudant sa poitrine et ses jambes, apparaissant en soutif et culotte, elle se dirige vers la verrière qui sépare le salon du jardin et l’ouvre grande. Au dehors, un grand soleil. A l’intérieur, une certaine lumière. A l’intérieur de soi, un lumineux dessein.

Prenant son courage à deux mains la mère commence par visiter une à une chaque pièce de la maison ; les portes qu’elle trouve fermées, elle les laisse grandes ouvertes, les meubles qu’elle rencontre, bureaux avec tiroirs, canapés, tables basses, lits, elle commence à les démonter ou à les soulever pour placer dessous des chiffons qui permettront le déplacement. Elle prend un râteau et ratisse le jardin, les feuilles mortes et les brindilles qu’elle rassemble, elle les entasse dans un coin et y met le feu. Elle retourne dans la maison et commence par le salon. Le canapé : elle prend tous les coussins un à un et les jette dehors jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une légère armature, quand c’est assez léger, elle en saisit un bout, le soulève, et traîne le meuble jusqu’au-delà de la piscine. La table basse, elle la dépossède de ce qu’elle supportait, la prend par deux pieds diagonaux et la repose dans le bon sens devant le canapé, ainsi pourrons-nous manger des tartines en nageant, c’est l’idéal. La chaîne hi-fi, elle la débranche, rebranche une très longue rallonge à la place ; elle l’installe, dehors, sous le mirabellier, sur son meuble noir, avec la collection de CDs. La grande étagère, elle la vide d’abord de tout son contenu parce qu’elle est très lourde ; puis elle la tire et la pousse, enfin la dispose parallèlement à la haie de troènes qui nous sépare du voisin. Le salon est presque vide : ce qui reste, elle le déplace aussi. Puis elle passe à la chambre du fils : elle tire le lit, elle tire le bureau, elle tire les étagères ; le lit est déposé dehors, à droite de la piscine, et le reste, à côté. Chambre du père : elle passe le matelas par la fenêtre, le lit est trop lourd, il restera là ; elle prend les draps, le traversin et sa taie, et refait la couche dehors, ainsi pourrons-nous regarder la télé le soir au lit, et si nous nous en lassons, les étoiles, et si nous nous en lassons, nous nous baignerons encore. Quand elle a tout déménagé, ou déplacé tout ce qui pouvait l’être, elle se met alors à laver les vitres crasseuses, qui deviennent donc claires et brillantes, ainsi pourrons-nous, la nuit, illuminer l’extérieur par l’intérieur, elle commence à passer un coup de serpillière sur les sols, comme ça, quand il fera trop froid l’hiver, nous pourrons encore camper dans une maison propre. Lorsque tout est en ordre, elle réorganise toute l’électricité domestique en rebranchant un à un tous les appareils sortis, les télés, les lampes, les réveils, l’ordinateur familial, elle les allume pour les tester puis les éteint pour être tranquille. Tout est dehors maintenant et nous sommes en milieu d’après-midi, l’été. Elle prend un magazine d’informatique et s’installe sur le canapé, les pieds dans la piscine, pour se délasser de tout son effort de déménageuse. Fatiguée et heureuse, elle s’assoupit sur le matelas, les pieds dans l’herbe. Rentrent alors le mari et le fils.

  • Femme !
  • Mère !
  • Qu’est-il arrivé !

Elle se réveille, elle est en sous-vêtements sur le matelas, sous une couverture ; elle les voit, le fils est en sueur, le père est bien habillé, ils ont l’air furieux et aimants.

  • Eh bien, croyez-moi ou non, il y a eu une intense implosion dans la maison, une tempête d’intérieur qui a tout balayé. Un typhon, une tornade ont saisi chaque meuble, les ont élevés dans les airs et, le ciel soit loué, les ont heureusement redéposés ici, dans le jardin. J’ai aussi fait les vitres et lavé par terre pendant votre absence. Mon interprétation est que c’est un signe du divin astre solaire qui, chauffant tout à coup les zones équatoriales et y déversant un trop-plein de lumière, y a provoqué une floraison soudaine d’une multitude de plantes ; ces plantes grimpant tout à coup, baobabs, lierres, leur insolente croissance a provoqué dans l’atmosphère de terribles courants d’air force 8 qui se sont assemblés, ici et là, en anticyclones, dont un, non le moins puissant, est venu rejoindre celui des Açores ; la tempête ainsi formée a balayé toute la zone méditerranéenne pour terminer sa course ici, déferlant, avec une violence inouïe ; j’ai assisté impuissante à tout cela. Je pense, nous ne devons pas aller contre la volonté des éléments. Dorénavant, nous vivrons dehors. Vous êtes d’accord ?

Et le père et le fils se concertèrent, arguant qu’ils avaient besoin eux d’être à l’intérieur, mais aussi, la voyant, sur son matelas, sous sa couverture, nue, heureuse, fatiguée de son effort, une tasse de thé vide près d’elle et deux autres froides mais encore pleines, ils dirent :

  • Femme, mère, d’accord, nous vivrons là, au moins, pendant tout un été.