Je ne sais pas si vous connaissez un jeu dénommé «cache-orgasme» ; je ne crois pas, puisque je viens de l’inventer. Je viens de l’inventer, et j’apporte donc une immense contribution à l’histoire des énoncés verbaux en autorisant l’existence, à partir d’environ aujourd’hui, de propositions comme «viens jouer à cache-orgasme avec moi», ou «toute la journée, nous avons joué à cache-orgasme». Vous pouvez conjuguer, conjuguer est intéressant, et consiste déjà un peu à jouer à cache-orgasme.

Prémisse: Le jeu a beaucoup de liens avec l’art ; à croire même qu’art et jeu sont un couple, – un de ceux qui ne «cassent» pas connement pour le plaisir (considérable, je le reconnais) de se vautrer dans le malheur, un de ceux qui se « baladent ». Il y a toujours du jeu dans les textes ; les textes où il n’y a pas de jeu sont à peine des textes. Fin de la prémisse.

 

Règles du jeu

Le cache-orgasme rassemble en général deux personnes adultes et consentantes. Elles se mettent d’accord, un beau jour, pour dégager dans leur journée un espace lisse, qui sera le terrain de jeu ; par exemple, une après-midi ensoleillée sur un drap blanc est un très bon terrain pour le cache-orgasme. On tire au sort l’une des personnes ; l’autre sort de la pièce. Le joueur resté sur place prend son orgasme et le cache quelque part, soit sur lui, soit n’importe où dans la pièce. Quand il a fini il crie « caché ! » L’autre personne rentre alors, la première sort, même jeu. Quand la deuxième a crié « caché ! », les deux apparaissent dans la pièce, et le coup d’envoi est donné. L’objectif, on l’aura compris, est de trouver l’orgasme de l’autre tel que caché dans la pièce (dissimulé sous un coussin, plié dans une poche marsupiale, ou glissé entre les pages d’un livre) ; mais ce n’est que l’objectif final ; le but immédiat est de rechercher, de fouiller, de regarder ce qui se passe et où ça peut être. Il arrivera souvent que les meilleurs joueurs, trouvant prématurément l’orgasme de l’autre, fassent soudain mine de rien, et se dirigent vers un autre coin de la pièce, pour faire durer la recherche de plaisir: ils auront compris le jeu. Ils sont aristotéliciens, comme les grenouilles dont le croassement s’accompagne de plaisir, sans que le plaisir soit le but du croassement. (Mettez « les chiens » si vous préférez les chiens, mais alors, remplacez « croassement » par « aboiement », sinon personne n’y retrouvera ses petits).

 

Variantes

Je continue. Il existe une variante littéraire de cache-orgasme. Cette variante met en scène un auteur et un lecteur ; l’auteur cache des informations dans ses textes ; il cache des allusions intertextuelles, il cache des gens célèbres, il cache des anecdotes personnelles, il cache des dispositifs signifiants; le lecteur (une après-midi ensoleillée) se déplace dans cet espace de temps qu’est sa lecture, de même qu’il va et vient obstinément entre tous ses espaces de connaissance, et découvre, ici et là, ces misérables et jouissifs petits trésors savamment planqués sous des édredons de sens décalés. Le jeu lui en accorde pleine jouissance; une fois trouvés, il peut les garder. Sympa.

Il existe beaucoup d’autres variantes. Cache-souffrance est un jeu amusant où vous devez faire des victimes et les regarder se débattre sans les aider. A cache-genre, vous incarnez un lecteur qui se déplace entre roman historique, autobiographie, récit de vie et archéologie du futur, sans se perdre. A cache-Klaus-Kinski (un sous-jeu) vous devez retrouver Klaus Kinski chez lui les pieds dans un tas de feuilles mortes. A cache-reconstruction-de-l’identité, le but est d’apercevoir un travail sur soi : quand c’est fait, vous avez gagné.

Histoire du jeune homme bouleversé en marche vers la totalité du réel vient de paraître.

Conclusion.

Trouvez Hortense.